VII
Casparis était assez inquiet pour sa petite négresse ; comment la malheureuse enfant aurait-elle supporté ce grand froid ?
N’aurait-elle pas gagné une fluxion de poitrine, une pleurésie, quelque grave maladie ?
Si cela était, qu’en ferait-il ?
L’hôpital ?
Se résignerait-il donc à la voir sortir de chez lui dans une civière ? Quelques mois plus tôt, cette pensée ne lui fût peut-être pas venue ; mais maintenant elle s’imposait, car il était dans ces dispositions morales où la perte de ceux qu’on aime ouvre le cœur à la pitié, et où notre malheur nous rend compatissant au malheur d’autrui.
Qu’eût fait sa mère en pareille circonstance ?
La réponse à cette question ne pouvait pas être douteuse ; il devait donc faire ce que sa mère eût certainement fait.
Il ne la renverrait point et, quoique tout ce qui parlait de maladie ou de mort fût pour lui un sujet d’horreur en ce moment, il la ferait soigner.
C’était en s’habillant qu’il réfléchissait ainsi. Sa toilette faite, il descendit pour se mettre au travail en attendant que le modèle arrivât ; il était en retard, étant resté au lit plus longtemps que de coutume.
Il y avait deux portes pour entrer dans son atelier : l’une qui ouvrait sur la cour, l’autre qui communiquait avec le salon ; ce fut par celle-là qu’il voulut passer, la neige l’empêchant de sortir dans la cour.
Comme il ouvrait cette porte, il fut surpris d’entendre des aboiements joyeux et une voix qu’il crut reconnaître pour celle de la petite négresse ; alors il s’arrêta, la porte entrebâillée.
Pour passer du salon dans l’atelier il fallait descendre un escalier de sept marches ; il resta au haut du perron écoutant et regardant.
Au milieu de l’atelier, Pompon et la levrette jouaient à courir autour des selles, et c’était Pompon qui criait, répondant aux aboiements de Souris et les excitant. Sur un des divans, la chatte se tenait gravement assise et, de ses yeux ronds, elle regardait ces ébats qu’elle semblait présider, tandis que sous une selle une tortue, que la lenteur majestueuse de sa démarche avait fait appeler Dignité, avançait sa petite tête curieusement et tout à coup la rentrait vivement lorsqu’un cri trop fort venait l’effrayer.
Non seulement elle n’était pas malade, la petite négresse, mais encore elle était si bien endiablée au jeu qu’elle n’avait pas entendu la porte du salon s’ouvrir.
Il en est du proverbe qui fait des chats les ennemis des chiens, comme de beaucoup d’autres proverbes ; vrai le plus souvent, celui-là est cependant quelquefois faux, et les liaisons intimes entre chien et chat sont plus fréquentes qu’on ne pense, surtout lorsqu’ils ont été élevés jeunes ensemble. C’était le cas pour Souris et Patapon, qui étaient les meilleures amies du monde.
Tout à coup la chatte, qui s’était contentée d’assister à ces jeux, voulut en prendre sa part et d’un bond elle sauta entre Pompon et Souris, les yeux rayonnants, le dos bombé, la queue en l’air.
Alors ce fut une course folle à travers l’atelier, tous les trois courant les uns après les autres à tour de rôle, se roulant, se culbutant, criant, miaulant, aboyant.
De tous les animaux de la création, il n’en est pas assurément de plus souples, de plus agiles et de plus gracieux en même temps que la chatte et la levrette italienne ou levron, celle que les savants appellent canis italicus, et qui se distingue des autres lévriers par sa petite taille, ses formes délicates, ses proportions mignonnes, son poil ras et luisant. Le singe a peut-être plus de hardiesse dans l’agilité que le chat, mais il ne fait rien sans grimaces et il n’a pas la grâce sérieuse du chat. Quant à la levrette italienne, il n’y a pas de bête au monde qui lui soit comparable pour la délicatesse de son allure, pour la facilité de ses mouvements, pour la noblesse de ses attitudes ; c’est la perfection même dans la distinction.
Casparis connaissait bien sa chatte et sa levrette, et pendant ces heures de rêveries où l’artiste réfléchit et cherche, il les avait longuement étudiées ; elles étaient la gaieté et la vie de son atelier solitaire, où elles restaient près de lui la plupart du temps.
À les regarder jouer avec la petite négresse, il fut surpris de voir que Pompon était aussi gracieuse que Souris et presque aussi souple que Patapon ; elle avait surtout des flexions ondulées, dans sa taille longue et fine, vraiment extraordinaires, et telles qu’on se demandait si elle avait des os et si ses articulations n’étaient pas celles du serpent ; dans ses bonds elle avait la sûreté de la chatte ; dans ses allongements, lorsqu’elle rampait à terre, la molle flexibilité de celle-ci ; au contraire, lorsqu’elle s’arrêtait de jouer pour attendre l’assaut de ses nouveaux camarades qui s’étaient si promptement familiarisés avec elle, elle avait quelque chose de la finesse de Souris lorsque celle-ci, posée sur trois pattes, la quatrième à demi repliée, le cou relevé fièrement, faisait la belle.
Un statuaire ne peut pas être insensible à la grâce d’une attitude, à la souplesse d’un mouvement. Casparis resta en admiration devant cette petite sauvage qui était si près de la nature, la plus jolie petite bête noire qu’il eût jamais vue et qui lui révélait des beautés qu’il n’avait jamais soupçonnées, lui l’élève de Grecs, l’amant du marbre immaculé.
À un moment donné, le hasard du jeu amena ce tourbillon au pied de l’escalier, sur la plus haute marche duquel il se tenait debout, appuyé à la rampe, les regardant, les admirant silencieusement ; alors Pompon, laissant là chatte et levrette, bondit jusqu’à lui, et avant qu’il sût ce qu’elle voulait faire, elle lui prit la main et l’embrassa à pleines lèvres.
Puis se relevant et le regardant avec un sourire épanoui qui découvrit ses dents blanches nacrées :
– Bonjour, monsieur Georges, dit-elle gentiment.
– Bonjour, mon enfant.
– Vous n’êtes pas fatigué, monsieur ?
– C’est à toi, pauvre petite, qu’il faut demander si tu n’es pas souffrante après cette terrible nuit.
– Moi !
Elle se mit à rire aux éclats en frappant ses mains l’une contre l’autre joyeusement :
– Moi ! Je n’ai jamais été malade ; j’ai eu froid, j’ai eu chaud, j’ai eu faim, oh ! très faim, plus d’une fois, mais je n’ai jamais été malade. Sans vous, je n’aurais pas été malade, je serais morte.
– Tu devais être fatiguée, au moins ; pourquoi t’es-tu levée si tôt ?
– Pour rien.
Puis, après un moment d’hésitation, elle ajouta :
– Pour voir ; parce que hier soir ça m’avait paru très beau ici, et ce matin j’avais envie de voir.
– Tu es curieuse ?
– Oh ! oui, quelquefois.
– Alors tu as vu ?
– Non, parce que madame Justine m’a amenée ici avec Souris et Patapon, en me disant de ne pas sortir et surtout de ne toucher à rien ; j’ai joué, je n’ai touché à rien.
Disant cela, elle regarda longuement du côté de la statue à laquelle Casparis était en train de travailler et qui se dressait au milieu de l’atelier, enveloppée de linges mouillés, pour empêcher la terre de sécher trop vite ; de sorte qu’il était assez difficile de deviner ce que ce voile recouvrait.
– Tu as envie de savoir ce qu’il y a là-dessous, n’est-ce pas ? dit Casparis, qui avait surpris ce regard curieux.
Elle prit un air sainte-nitouche.
– Oh ! moi, monsieur, je n’ai envie de rien.
Mais son regard démentit ses paroles.
Et Casparis se mit à sourire ; avec son babil et sa rouerie enfantine, cette petite l’amusait.
– As-tu déjeuné ? dit-il.
– Monsieur, j’ai soupé hier soir.
– Mais ce matin ?
– Je me suis levée.
– Alors tu n’as pas mangé ?
– J’ai joué.
– Mais tu mangerais bien, n’est-ce pas ?
– Si vous voulez.
Il était donc dit qu’il n’obtiendrait pas d’elle une réponse précise ; il eut la fantaisie de la pousser.
– Et si je ne voulais pas que tu manges ?
– Je ne mangerais pas.
– Si je veux que tu manges ?
– Je mangerai.
– Lequel des deux te sera le plus agréable ?
– Ce qui vous plaira.
– Tu n’as donc pas de volonté ?
– Non, monsieur ; je fais ce qu’on veut.
– Mais toi, ne fais-tu pas ce que tu veux quelquefois ? – Je ne l’ai jamais fait que depuis quatre jours dans la rue ; mais je n’ai pas fait tout ce que j’aurais voulu, car j’aurais bien voulu ne pas coucher dehors cette nuit et manger à ma faim hier.
– Eh bien ! ici tu vas manger à ta faim et tant que tu voudras, car si je ne t’ai donné que de la soupe hier soir, c’était parce qu’il y avait danger qu’après ton jeûne trop de nourriture te fît mal ; aujourd’hui ce danger n’existe plus et tu pourras manger tant que tu voudras.
– Oui, monsieur.
Il sonna et demanda à Nicolas, qui répondit à son appel, de lui servir sa soupe.
– Avec deux couverts, dit-il.
– La petite mange ?
– Mais certainement elle mange ; crois-tu qu’elle n’a pas faim ?
– Ce n’est pas cela que je veux dire, je dis elle mange avec…
Nicolas eût été le plus malheureux homme du monde de ne plus tutoyer son maître, car, pour lui, le tutoiement était une espèce de lien de parenté ou tout au moins d’affection réciproque ; mais par un sentiment de réserve et de discrétion, il ne voulait pas en abuser, de sorte qu’il se donnait beaucoup de mal pour n’employer le toi que le plus rarement possible. Il allait dire : elle mange avec toi… ; il se reprit.
– Elle ne mange pas avec nous ?
– Non.
Et pour atténuer tout de suite ce non, qui tout court eût pu peiner Nicolas et Justine, il ajouta :
– J’ai besoin de parler avec elle, de l’interroger ; il faut que j’en apprenne plus que ce qu’elle nous a dit hier.
Si Pompon ne disait pas ce qu’elle pensait, elle ne cachait pas au moins ce qu’elle éprouvait ; et ce qu’elle manifesta en avalant les assiettées de soupe que Casparis lui servit, ce fut une satisfaction goulue qui montra combien elle avait été peu franche en ne parlant pas de sa faim.
Et en la regardant manger, il pensait à l’heureuse insouciance de cette pauvre enfant qui, quelques instants auparavant, jouait sans autre souci que son jeu, et qui maintenant déjeunait gaiement sans s’inquiéter de savoir si elle aurait un autre déjeuner que celui-là et où elle le prendrait, libre et légère d’esprit comme un oiseau.
Mais lui s’en inquiétait pour elle.
– As-tu confiance en moi ? lui demanda-t-il lorsqu’elle eut fini sa dernière cuillerée de soupe.
– Oh ! oui.
– Tu sens bien, n’est-ce pas, que je ne veux pas ton mal ?
Elle le regarda sans répondre, mais avec des yeux si doux, si reconnaissants, que les paroles n’étaient pas utiles pour expliquer ce qu’elle ne disait pas.
– Eh bien, mon enfant, il faut que tu me parles franchement, que tu me racontes tout ce que tu as fait depuis que tu es à Paris, et même tout ce que tu as fait ou tout ce qui t’est arrivé avant d’y venir. Tu dois comprendre que ce que je te demande là c’est dans ton intérêt ; il faut donc me parler à cœur ouvert, sans rien craindre, afin que je puisse ensuite faire ce qui me paraîtra le meilleur pour toi. Comprends-tu ce que je te dis et te demande ?
– Oui.
– Eh bien ! pendant que je vais travailler, fais-moi ce récit, et dis-toi que, comme tu n’as rien à craindre de moi, tu ne dois rien me cacher. Assieds-toi si tu veux ; promène-toi si tu aimes mieux ; seulement ne joue pas avec Souris ou Patapon pour ne pas te laisser distraire.
Et ayant défait les linges qui enveloppaient sa statue, il recula de quelques pas pour juger son travail de la veille.
– Va, mon enfant, je t’écoute.