I
I
Ni la grosse élégance, ni la sérieuse richesse des rues qui avoisinent le parc Monceaux ne se sont étendues à l’avenue de Villiers.
Avec les voies qui rayonnent vers elle, cette avenue forme un quartier bien à part dont le caractère, quoique tout y soit neuf et très neuf, n’est pas précisément d’être neuf, mais d’être jeune, un quartier de jeunes : les gloires récentes, les arrivés de la ville, peintres, sculpteurs, comédiennes, à leurs premiers succès accourent s’épanouir là, heureux, glorieux d’y briller, ne fût-ce qu’un jour.
Il y a de l’espace, de l’air, du silence ; point de boutiques, point de voitures, peu de passants. C’est morne, mais ce n’est pas triste parce que ce n’est pas grave. Et puis ce n’est pas mauvais ton ; les Batignolles ne s’y sont pas plus glissés que l’avenue Van-Dyck ou que la rue Rembrandt ; un peu de l’un et de l’autre sans doute ; cependant ni l’un ni l’autre.
À part quelques vastes et belles demeures, les constructions sont généralement modestes, mais de cette modestie qui n’exclut pas une coquetterie très sensible presque partout, très visible et quelquefois même risible dans sa naïveté.
Le plus souvent les façades, qui offrent des échantillons de tous les styles, du plus simple au plus compliqué, donnent en plein sur la rue, n’ayant point cette recherche aristocratique de l’isolement par la cour ou le jardin. C’est que les gens qui habitent là n’ont rien à donner au superflu ; ils ont calculé le terrain qui leur était strictement nécessaire, aussi bien qu’ils ont calculé le prix de ce terrain, et l’on sent que ce qu’ils ont cherché, avant tout, ça été un toit pour s’abriter et loger la famille ; ce qu’ils ont mis sous ce toit : façade, décoration, n’a pas toujours été ce qu’ils auraient voulu, mais ce qu’ils ont pu.
De là une habitation souvent restreinte, mais qui n’en est pas moins gracieuse ou pimpante. Une jolie femme et de beaux enfants peuvent s’y montrer dans un cadre suffisant. Une grande œuvre peut y trouver la place qui lui est indispensable, l’atelier du peintre ou du statuaire prenant presque partout la moitié de la maison.
Au moment où cette avenue commençait à se bâtir, on vit s’élever une construction qui semblait devoir faire un contraste frappant avec les maisons de ce quartier, où l’on en trouve cependant de tous les styles.
Que serait-elle ?
C’était la question que s’étaient posée ces badauds et ces oisifs qui, n’ayant plus rien à faire qu’à s’en aller droit devant eux en flânant, se donnent pour mission d’inspecter et de surveiller les travaux qui s’exécutent dans le rayon de leurs promenades habituelles.
Lorsque le premier coup de pioche avait entamé le terrain, les questions avaient commencé, et bien que rien ne se dessinât encore, les conversations avaient pu aller leur train, en voyant les tombereaux des gravatiers charger les amas de pierre et de terre qu’ils avaient apportés là quelques années auparavant. Car il est arrivé cela de particulier pour ce quartier qu’avant de continuer le boulevard Malesherbes, il a servi de décharge pour les terres crayeuses et les pierres qui ont été enlevées lorsqu’on a ouvert ce boulevard à travers un monticule accidenté.
La fouille avait dit quelle serait la disposition de la construction, qui se composerait d’un corps d’habitation sur la rue avec cour derrière.
Mais quelle serait cette construction ?
Sur ce point les raisonnements, les suppositions, les explications avaient d’autant plus varié que ce qu’on voyait sortait de l’ordinaire.
Était-ce une petite église, un temple, une école, un atelier, une habitation particulière ? Chacun avait eu son idée.
Lorsque la construction avait été complètement élevée et qu’on avait commencé à descendre le ravalement, tout le monde avait pu voir que l’explication « maison » était la seule bonne ; mais comme la façade de cette maison était ornée de pilastres et de colonnes avec entablement, corniche, cymaise, tympan, frise, architrave, ornement d’oves, lambrequins et méandres ; le tout très développé et traité avec grand soin ; ceux qui avaient parlé de temple ou de tout autre chose n’avaient point été trop honteusement battus.
En réalité, c’était une maison grecque telle que les successeurs d’Ictinus et de Callicrate eussent pu en construire une à Athènes, et que l’architecte parisien qui l’avait élevée s’était appliqué à approprier aux usages de la vie moderne, tout en lui conservant, partout où cela avait été possible, la pureté du style classique.
Qu’on eût la fantaisie de se faire construire une maison de ce genre, ç’avait été un nouveau sujet d’étonnement et de bavardage pour les curieux.
Qui donc devait habiter cette maison grecque où la recherche du confort s’alliait à celle de l’élégance ?
Ceux qui s’intéressaient à ces questions avaient vu une dame d’une cinquantaine d’années venir presque chaque jour visiter les travaux et parler en propriétaire aux entrepreneurs et aux ouvriers.
Bien que n’étant plus jeune, cette dame avait conservé des restes d’une grande beauté, et n’étaient ses cheveux blancs qu’elle ne cherchait point à cacher, on ne lui eût certes pas donné cinquante ans ; avec cela un air de distinction dans toute sa personne, de la douceur et de la bonté dans le regard, de l’affabilité dans les manières, mais aussi quelque chose de maladif sur son beau visage pâle, de fatigué, d’épuisé dans son attitude.
Elle se nommait madame Casparis ; elle était veuve d’un négociant de Marseille mort depuis vingt ans, et cette maison qu’elle faisait construire était pour son fils Georges Casparis, le statuaire, en ce moment à Rome, où il achevait sa dernière année d’études à la villa Médicis ; et elle voulait la lui offrir pour l’habiter avec lui lorsqu’il rentrerait en France.
C’était un naufrage qui avait rendu madame Casparis veuve : en revenant de Taganrog où il avait un comptoir pour le commerce des grains, Jean Casparis montait un petit vapeur qui avait été abordé dans la mer Noire et qui, en coulant à pic, avait englouti avait lui son équipage et ses passagers.
Madame Casparis aimait tendrement son mari, qu’elle avait épousé par amour, et qui, en dix années de mariage, ne lui avait pas causé un chagrin ; cette catastrophe avait été pour elle un coup effroyable qui l’avait écrasée, et qui peut-être l’eût tuée elle-même si elle n’avait pas eu un fils. L’enfant avait sauvé la mère. Elle avait vécu pour lui. Elle avait retrouvé de la force, elle s’était relevée pour ce petit être qui resterait seul au monde si elle s’abandonnait et se laissait aller au découragement.
Mais si elle avait voulu vivre pour lui, par contre elle avait voulu qu’il vécût pour elle ; dans son isolement et son désespoir il lui fallait quelqu’un à aimer, mais encore il lui fallait quelqu’un qui l’aimât, qui le lui dît, qui le lui montrât à chaque heure.
Au moment de cette catastrophe l’enfant venait d’être mis au collège, elle l’en avait retiré, se donnant à lui entièrement du matin au soir et du soir au matin ; la nuit dormant près de lui, souvent même la main dans la main ; le jour, se faisant son précepteur et suppléant les maîtres qu’elle lui avait donnés, aussi bien le maître de latin, de français, que le maître de dessin et de gymnastique ; apprenant ce qu’elle ne savait pas pour le lui enseigner, ne reculant devant rien : peine, fatigue, ennui, tout lui étant bon à faire ou à apprendre, pourvu que cela dût servir à son fils, à son éducation, à sa santé ou à son plaisir.
Les affaires de son mari étaient prospères, mais cette mort subite était un désastre qui les avait gravement compromises, la main du maître n’étant plus là pour les diriger et les soutenir. Cependant la liquidation, menée par des gens d’affaires, lui avait laissé à elle, mais non à son fils ruiné, un actif de cinq à six cent mille francs et une maison de campagne aux environs de Marseille, du côté des Aygalades.
C’était là qu’elle s’était retirée, consacrant ses trente mille francs de rente à l’éducation de son fils, vivant simplement, mais convenablement, ne faisant pas plus d’économies que de dettes.
Cette villa, construite sur une colline rocheuse, au milieu d’un bois de pins et en vue de la mer qui baignait l’extrémité de son parc, était dans une situation à souhait pour élever un enfant, qui trouvait là, sans sortir, l’air pur, le soleil et l’espace ; aussi le petit Georges Casparis, qui se fût peut-être étiolé dans les étroites cours d’un collège, y avait-il grandi et s’y était-il développé sans avoir jamais une journée d’indisposition ni même une heure de ces petits malaises dont les écoliers profitent avec tant d’empressement quand une leçon les ennuie : vigoureux, souple, habile à tous les exercices du corps, résistant à toutes les fatigues, insensible à l’extrême chaleur comme au grand froid.
C’est un axiome qu’émettent les pédagogues, proviseurs, maîtres de pension, professeurs, et que répètent les parents qui pour une raison ou pour une autre, ne peuvent pas faire l’éducation de leurs enfants ou la surveiller, que les garçons ne peuvent s’instruire qu’en commun et en polissant pendant dix ans avec leurs fonds de culottes les bancs des collèges. Cependant Georges Casparis dirigé par de bons maîtres et surveillé par sa mère qui travaillait souvent avec lui, n’avait pas fait un mauvais élève, et bien qu’il usât plus de souliers à courir librement en plein air que de fonds de culottes à rester assis, le dos voûté et la poitrine rétrécie, pour copier et recopier tout le fatras qu’on appelle des devoirs de classe, il avait plus d’une fois étonné les amis de sa mère qui venaient la voir dans sa retraite et qui interrogeaient d’un air railleur « ce pauvre garçon élevé en femme ». S’il avait eu un chant de l’Enéide à expliquer dans son année, il savait ce que c’était que l’Enéide, qu’on lui avait lue en entier dans une bonne traduction ; et chose plus extraordinaire encore, il connaissait même Virgile. Si on l’interrogeait sur l’Iliade, il ne s’en était point tenu au chant qu’il avait dû traduire et il pouvait parler du poème entier, depuis le premier chant jusqu’au dernier. De même pour Sophocle, il savait que l’œuvre du tragique grec ne se bornait pas au seul Œdipe roi. Il osait même avoir un sentiment personnel sur ce qu’il avait lu, et c’était sans rougir qu’il expliquait aux gens graves qui voulaient bien s’entretenir avec lui, que l’Iphigénie d’Euripide lui paraissait admirable et celle de Racine ridicule, ce que bien certainement il ne se fût pas permis s’il avait suivi les classes du collège ; d’abord parce que le peu qu’il aurait connu de ces deux pièces ne lui aurait pas permis d’avoir la moindre idée de l’une ni de l’autre ; et puis parce qu’on lui aurait enseigné là quelques phrases toutes faites qu’il aurait répétées jusqu’au jour où il aurait pu avoir une opinion, si toutefois il avait eu jamais le temps de s’en faire une.