II
De ses différents professeurs, le préféré de Georges avait été son maître de dessin.
C’était un peintre de talent qui, n’ayant pas les reins assez forts pour se faire à Paris la place qu’il avait la conscience de mériter, était revenu tristement dans son pays natal, désenchanté de la vie, mais non de l’art qu’il aimait toujours passionnément et qu’il servait même plus fidèlement que beaucoup de ses anciens camarades arrivés aux honneurs ou à la réputation, et que le succès avait jeté dans le métier.
Sous sa direction intelligente et dévouée, Georges Casparis avait fait de tels progrès que souvent le brave homme ne pouvait s’empêcher de s’écrier :
– Quel malheur que vous ayez de la fortune ! Vous feriez un grand artiste. Vous êtes doué.
C’était une règle pour madame Casparis d’assister à toutes les leçons de son fils ; non dans la salle même de travail où se donnaient ces leçons et de façon à être sans cesse sur le dos des professeurs, mais en se tenant dans un petit salon en communication avec cette salle, et d’où elle entendait tout ce qui se disait pendant ces leçons, les explications aussi bien que les observations, les gronderies et les compliments.
– Et en quoi donc la fortune empêche-t-elle d’être un grand artiste ? avait-elle répondu un jour en quittant sa place pour venir dans la salle de travail.
– En ce qu’elle conduit les gens riches au dilettantisme, qui fait des amateurs et non des artistes.
– Fatalement ?
– Je n’oserais pas l’affirmer d’une façon absolue ; mais enfin, il faut reconnaître que quand on n’a pas besoin de travailler on ne travaille pas ; or, si bien doué qu’on soit, on ne devient un artiste, un vrai artiste que par le travail, et cela dans tous les arts, la peinture comme la musique ou comme la littérature ; voyez les œuvres des amateurs quand elles sont exposées au grand jour et soumises au jugement du public.
– Et si Georges travaillait ?
– Ah ! s’il travaillait ! certes il irait haut, très haut ; car je n’ai jamais vu un élève mieux doué que lui, aussi bien pour le sentiment que pour la main ; mais travaillerait-il ? C’est une douce chose que la rêverie. C’en est une commode que l’à peu près. Et quand on n’obéit pas à la dure loi de la nécessité on flotte entre les deux : on rêve à ce qu’on fera demain ; ou bien on se contente de ce qu’on a fait la veille. L’art n’accepte ni la rêverie, ni l’à peu près ; il veut l’effort, l’effort persévérant, sans cesse répété ; et tout effort est assez fatigant, assez douloureux pour qu’on ne se l’impose pas volontiers quand on peut faire autrement.
– Je n’ai pas peur de l’effort, au contraire, avait dit Georges, qui tâchait de comprendre ces distinctions un peu abstraites pour lui.
Ç’avait été une lourde responsabilité à prendre que le choix d’une carrière pour son fils, et qui, dans ses nuits, lui avait fait de longues heures sans sommeil.
Un seul point était arrêté dans sa volonté, sur tout le reste hésitante et perplexe : il ne serait pas oisif ; il ne vivrait pas de son revenu en attendant celui que lui apporterait un jour la femme riche qu’il épouserait.
Tutrice de son fils, elle avait, il est vrai, pour l’assister, un subrogé tuteur qui était un oncle paternel de Georges ; mais ce frère de son mari, lancé dans de grandes affaires et tout entier à l’ambition, n’avait guère le temps de s’occuper de sa belle-sœur et de son neveu ; comment penser à une femme et à un enfant qui, en somme, n’avaient besoin de rien, quand toute son intelligence, tous ses efforts étaient pris par ses affaires personnelles ? Cependant, comme c’était un homme aimable et poli qui pratiquait la religion des convenances, il ne manquait jamais de répondre à sa belle-sœur toutes les fois que celle-ci le consultait, ce qui arrivait fréquemment ; mais sa lettre était toujours la même, à ce point qu’on pouvait croire qu’il la prenait sur sa copie de lettres : « J’accepte les yeux fermés ce que vous me proposez dans l’intérêt de Georges ; vous savez quelle confiance j’ai en votre jugement droit et sûr. Faites donc comme vous dites et croyez-moi votre dévoué. » Quelquefois, au lieu de « jugement droit et sûr », il y avait « jugement sûr et droit » ; mais c’était le seul changement qu’il se permît ; quant « aux yeux fermés », ils ne s’ouvraient jamais.
À quoi bon lui demander conseil ? Si elle lui écrivait, il lui répondrait par sa lettre ordinaire : « J’accepte les yeux fermés » ; si elle allait le voir, il l’écouterait en apparence avec le plus vif intérêt ; mais, en réalité, en pensant à tout autre chose qu’à ce qu’elle lui dirait, et sa réponse serait : « Je m’en rapporte les yeux fermés à votre jugement droit et sûr. »
Il fallait donc qu’elle se décidât seule.
Commerçant, Georges ne voulait pas l’être ; et elle ne désirait pas elle-même qu’il le fût pour continuer son père et mourir peut-être comme lui.
De quel droit eût-elle exigé qu’il se fît magistrat ou ingénieur ?
S’il n’allait pas haut, très haut comme on le lui prédisait, il trouverait toujours dans l’art une occupation pour sa vie, et pour son intelligence une excitation. Qu’importait qu’il gagnât ou ne gagnât pas d’argent !
Artiste, elle pouvait l’accompagner, vivre près de lui, avec lui jusqu’au jour où il se marierait et où il aurait des enfants. Quelle douce espérance pour elle !
Mais cette considération, qui eût peut-être entraîné une mère moins dévouée, était justement celle qui l’empêchait de se décider dans ce sens. Ce n’est pas à elle qu’elle devait penser, c’était à lui. Ce n’était pas ce qui pouvait être bon pour elle qu’elle devait rechercher, c’était ce qui pouvait être le meilleur pour lui.
Et longuement, anxieusement, elle avait poursuivi cette recherche, résistant à son fils, se résistant à elle.
– Attendons ; nous verrons plus tard ; rien ne presse ; finis tes classes et travaille toujours.
Mais par la force même des choses, ce travail avait été dirigé plutôt du côté artistique que du côté scientifique. Ne fallait-il pas qu’il apprît à connaître dès maintenant ce qu’il pratiquerait peut-être un jour ?
C’était ainsi qu’il avait soigneusement étudié l’histoire de l’art chez les Égyptiens et les Assyriens, puis dans le moyen âge, la Renaissance et les temps modernes.
Les jours de congé, il avait souvent visité le musée de Marseille qui, sans être bien riche en œuvres remarquables, possède cependant dans la galerie des antiques quelques morceaux curieux de l’art grec trouvés dans le pays même ou apportés de l’Orient par des négociants et offerts à la ville.
À Toulon, ils avaient été voir les cariatides de Puget qui soutiennent le balcon de l’hôtel de ville ; à Avignon, le château des papes ; à Arles, l’amphithéâtre romain ; à Orange, le théâtre et l’arc de triomphe de Germanicus ; à Saint-Chamas, le pont Flavien.
Une année, pendant les vacances, elle l’avait conduit à Florence et à Pise, l’année suivante à Rome, la troisième à Venise.
Et pendant les soirées d’hiver, quand la journée de travail était finie et que les devoirs donnés par les professeurs étaient faits, les leçons sues, le temps se passait à regarder des ouvrages à gravures représentant les monuments ou les œuvres d’art de tous les pays.
Comment les dispositions naturelles de l’enfant, le goût du jeune homme ne se fussent-ils pas développés.
En même temps ses progrès en dessin continuaient, et, de plus en plus souvent, son maître s’écriait :
– Ah ! si vous n’étiez pas riche !
Enfin, le moment que madame Casparis avait toujours reculé était arrivé : les classes finies, il avait fallu se prononcer.
C’est-à-dire qu’il avait fallu céder.
Comment eût-elle résisté à son fils qui la priait ?
Comment se fût-elle résisté à elle-même ?
Comment n’eût-elle point partagé des espérances, qui pouvaient n’être que des illusions, mais qui pouvaient être aussi des réalités ?
Mais, pour la première fois de sa vie, le subrogé tuteur, lorsqu’elle lui avait soumis sa résolution, n’avait point répondu : « J’accepte les yeux fermés ce que vous me proposez, et je m’en rapporte à votre jugement droit et sûr. »
– Artiste ! quelle drôle d’idée ! C’était donc vrai ? Sans doute il avait entendu parler de cela. Georges lui-même l’en avait entretenu en lui montrant des petites machines en terre qu’il pétrissait et qui n’étaient pas belles du tout ; mais jamais il n’avait pris cette fantaisie au sérieux. Qu’on se fit artiste plutôt que de crever de faim, cela se comprenait : en somme cela valait encore mieux que de se laisser mourir ou de se décider à voler. Mais quand on avait une petite fortune, pourquoi ne pas employer son intelligence à l’augmenter ? Cela était facile. Pour lui, il était prêt à aider son neveu de ses conseils. Mais quant à approuver une résolution qui ne tendait à rien de moins qu’à mener un honnête garçon qu’il aimait, à travailler comme un manœuvre, c’était une responsabilité dont il ne se chargerait jamais.
Et dans son dévouement pour son neveu, il avait voulu le voir lui-même, afin de lui adresser les observations d’un homme qui connaît la vie et qui ne se laisse pas leurrer par les chimères de la vingtième année.
Et ces observations, il les lui avait faites amicalement, mais aussi avec fermeté, en se plaçant non au point de vue du sentiment, ce qu’il ne faisait jamais, mais au point de vue pratique, ce qui était son fort :
– Vois-tu, mon garçon, il n’y en somme que deux manières de gagner sa vie en ce monde : la première consiste à travailler soi-même, la seconde consiste à faire travailler les autres à notre profit. Eh bien, si je ne me trompe, quand on est artiste, on travaille soi-même, n’est-ce pas, sans l’aide de personne, avec sa tête aussi bien qu’avec ses mains, c’est-à-dire qu’on s’use doublement, et cela pour un travail limité. Si tu réfléchis, je suis sûr que tu comprendras que c’est là un métier de dupe, et que tu ne le prendras pas, tu es trop intelligent pour ça.
Cependant Georges Casparis l’avait pris ce métier de dupe.
Quittant Marseille avec sa mère qui, bien entendu, avait voulu le suivre, il était venu s’établir à Paris et il était entré à l’École des beaux-arts, dans l’atelier de Jouffroy.
L’argent dont il pouvait largement disposer pour ses fantaisies et ses plaisirs ne l’avait pas empêché de travailler, et donnant un démenti à son vieux maître de dessin de Marseille, il avait, au bout de cinq ans d’études sérieuses, remporté le grand prix de sculpture.
Il était alors parti pour Rome, où sa mère ne l’avait pas suivi, mais où elle avait été passé près de lui quelques mois tous les ans.
Ne fallait-il pas lui laisser sa liberté ?
Et puis le climat de Rome était mauvais pour sa santé affaiblie, et les médecins ne lui avaient permis de rester en Italie que pendant les mois d’hiver.
D’ailleurs, sa présence était nécessaire à Paris, car elle voulait que son fils, en rentrant en France, trouvât un atelier où il pût travailler et produire le chef-d’œuvre qu’elle attendait de lui, et c’était pour faire construire cet atelier qu’elle avait acheté le terrain de l’avenue de Villiers.
Jusqu’à ce jour ils avaient mené la vie d’apprentissage et d’épreuves, lui à Rome, elle à Paris ou sur la route de Paris à Rome ; maintenant, ils allaient être réunis, et c’était une existence de paix et de tranquillité qui allait commencer pour eux, – pour lui, de gloire.