III

1537 Words
III Cette maison de l’avenue de Villiers était une surprise que madame Casparis voulait faire à son fils, qui ne savait rien de sa construction, et ne se doutait guère qu’à son retour à Paris il trouverait un bel et grand atelier tout prêt à le recevoir, et dans lequel il pourrait, le lendemain même de son arrivée, se mettre au travail. Avant de décider l’acquisition de ce terrain et la construction de cette maison, madame Casparis avait longtemps hésité, car c’était chose grave pour elle qu’une pareille résolution à prendre. Son fils aimerait-il ce qu’elle aurait fait faire pour lui ? Heureusement ils avaient assez souvent parlé ensemble de cette maison idéale, que tant d’artistes construisent en rêve, pour qu’elle sût quels étaient à ce sujet ses idées et ses goûts. Combien de fois les lui avait-il expliqués et développés dans leurs promenades sous les ombrages solitaires des villas des environs de Rome, ou au milieu des bois d’Albano et de Tivoli en marchant côte à côte ! – Quand j’aurai gagné une bonne somme… C’était ainsi qu’il commençait toujours, car la maison qu’il bâtissait dans sa tête, il voulait l’offrir à sa mère et ne pensait pas à la recevoir de celle-ci ; or, comme il ne lui était rien revenu de la succession de son père, dévorée par les gens d’affaires, et que leur fortune appartenait en propre à sa mère, il fallait bien qu’il eût gagné la bonne somme dont il parlait pour réaliser son désir. Donc, quand il aurait gagné une bonne somme, il achèterait un terrain du côté du parc Monceaux, sur lequel il ferait élever une petite maison, une toute petite maison, juste assez grande pour les loger tous deux. S’il faisait des économies sur le terrain et le cube de construction, c’était parce qu’il voulait que cette construction fût très soignée. Là-dessus il avait des idées arrêtées, des principes dont il ne se départirait jamais : ce qu’il voyait chaque jour, ce qui l’entourait, ce qui lui appartenait devait être beau : choses matérielles, gens, bêtes ; jamais il n’habiterait une maison dont il serait propriétaire si elle manquait de style ; jamais il ne se ferait servir par un domestique camard ou boiteux. Le style qu’il voulait pour sa maison, c’était le style classique, grec et non romain ; et il avait longuement expliqué comment il comprenait ce style. Pour la distribution intérieure, il était beaucoup moins exigeant : – au sous-sol la cuisine, la cave, la salle de bain, le calorifère ; – au rez-de-chaussée une salle à manger et un salon en communication avec l’atelier, qui devait être vaste et très haut ; ce sont les peintres qui peuvent faire de leur atelier un salon, parce que la peinture n’est pas sale ; mais les sculpteurs, qui ont besoin de terre glaise mouillée, de baquets et d’éponges, et qui vivent dans la poussière du marbre ou du plâtre, ne peuvent travailler que dans un véritable atelier où l’on n’a pas souci de la propreté : – au premier étage l’appartement de la mère ; au second celui du fils. Décidée enfin à faire exécuter ce plan, madame Casparis ne lui avait apporté que de légères modifications : les appartements de son fils seraient au premier étage ; les siens, à elle, seraient au second : depuis longtemps elle n’était plus qu’une mère ; ce ne serait pas chez elle qu’on viendrait, ce serait chez lui ; – l’atelier, au lieu d’être dans la maison même où il prendrait trop de place, serait dans la cour, appliqué contre la maison, de façon à lui donner tout l’espace nécessaire et à ce que des statues ou des groupes de hauteur monumentale fussent à leur aise sous son vitrage ; enfin, dans cette cour, assez grande, il y aurait une écurie, afin que Georges pût avoir un cheval de selle qu’il monterait tous les jours, ce qui l’obligerait à faire de l’exercice et à ne pas s’absorber dans le travail. Puisque désormais ils habiteraient Paris, elle n’avait plus besoin de sa maison des Aygalades : elle l’avait vendue et elle avait destiné le prix qu’elle en avait tiré, – prix plus que double de celui de l’acquisition, – à sa construction de l’avenue de Villiers et à son ameublement. Quoique ce fussent là pour elle de lourdes affaires, elle avait cependant un souci qui la tourmentait plus que les marchés à conclure avec le propriétaire des terrains et les différents entrepreneurs de la construction, – c’était cette construction même. Sans avoir reçu une forte éducation première, elle n’était cependant pas une ignorante, et en suivant son fils dans ses études, elle avait appris beaucoup de choses que les femmes ne connaissent pas ordinairement ; mais enfin, bien qu’elle pût parler de l’ordre dorique, de l’ordre ionique, de l’ordre corinthien, de l’ordre composite en sachant ce qu’elle disait et sans s’exposer à attribuer les feuilles d’acanthe à l’ordre dorique, ou de confondre les modillons de l’ordre dorique avec ceux en forme de S de l’ordre corinthien, elle n’était pas assurée pourtant que l’architecte ne commettrait pas quelques hérésies de style qu’elle laisserait échapper elle-même et qui scandaliserait son fils quand celui-ci les verrait. Que de tourments pour elle, dans cette inquiétude qu’elle n’osait pas cependant calmer par des questions directes. Alors quand un doute la prenait, c’étaient des détours sans fin pour arriver à dire, sans le dire franchement : – Est-ce bien réellement grec ? – Jamais les Athéniens de Périclès, disait l’architecte, n’ont été aussi Grecs que nous. – Ah ! ne plaisantez pas. – Je ne plaisante pas, je vous assure ; ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, et d’instinct ils pouvaient s’égarer dans des innovations : nous, nous savons ce que nous faisons, et il n’y a pas de danger que nous fassions quelque chose d’original ; c’est classique, c’est pur. À mesure que la maison approchait de sa fin, une inquiétude d’un autre genre la tourmentait : la verrait-elle s’achever ? aurait-elle la joie d’en faire les honneurs à son fils ? Sa santé, depuis longtemps délabrée, était devenue de plus en plus mauvaise : la marche de l’affaiblissement était sensible chaque jour, même pour elle. – Nourrissez-vous, lui disait son médecin, prenez des forces ; dans votre état, ce qui est mauvais c’est la dénutrition. Tout ce qu’on lui ordonnait elle le faisait consciencieusement, mais l’affaiblissement continuait, et il était évident que si les choses continuaient ainsi, elle n’en avait pas pour longtemps à vivre ; elle le sentait. Vivrait-elle jusqu’au retour de son fils ? Le revoir ! L’installer dans cette maison qu’elle avait été si heureuse de faire construire pour lui ! – Hâtez-vous, disait-elle à l’architecte, promettez une prime aux entrepreneurs s’ils finissent leurs travaux avant l’époque convenue. D’autre part, elle disait à son médecin qu’elle voulait voir chaque jour : – Soutenez-moi, prolongez-moi ; je ne vous demande pas des années, je vous demande quelques mois, quelques jours. Et elle se fixait une époque. Celle du retour de son fils en France : Et comme beaucoup de malades désespérés, elle trouvait dans cette date un soutien : ce qu’elle demandait était si peu ; n’est-il pas possible de prolonger sa vie par un effort de volonté ? Il lui semblait que cela devait être en s’observant bien ; en faisant tout ce que les médecins ordonneraient ; en ne vivant que pour vivre. Et le temps qu’elle pouvait prendre sur le traitement méticuleux qu’elle s’imposait et dont elle exagérait la rigueur, elle l’employait à presser les entrepreneurs et les tapissiers. Bien souvent elle avait été sur le point d’écrire à son fils pour lui demander de hâter son retour ; plusieurs fois même elle avait commencé sa lettre ; mais jamais elle n’avait poussé son idée jusqu’au bout. Devait-elle l’inquiéter ? Et puis, d’autre part, la maison n’était pas finie ; cette surprise qu’elle avait si laborieusement préparée et dont elle s’était promis une si grande joie serait donc manquée. Il fallait attendre, attendre encore jusqu’à l’extrême limite. On revient vite de Rome à Paris ; elle aurait le temps de le prévenir et il arriverait toujours pour qu’elle le pût embrasser. Si chaque jour qui s’écoulait était un jour de vie pour elle, – et elle avait la terrible certitude que ceux qui lui restaient étaient strictement comptés, – c’était aussi un de moins à attendre. Encore deux mois, encore un, encore quelques semaines, encore quelques jours seulement. Enfin les pièces du rez-de-chaussée et du premier étage, c’est-à-dire celles qui devaient servir à son fils, étaient terminées comme ameublement, et elle avait déjà commencé à installer au second étage son vieux mobilier qu’elle conservait pour son usage personnel, lorsque, se sentant plus faible, elle avait été obligée de s’aliter. Par suite de ce déménagement commencé, son appartement se trouvait dans le plus complet désordre, et il ne restait guère en état que la chambre à coucher ; cependant elle avait résisté aux instances de ses domestiques, une vieille cuisinière et un vieux valet de chambre à son service depuis plus de trente ans, qui voulaient qu’on la transportât dans la maison neuve de l’avenue de Villiers, où l’on pourrait la mieux soigner et où l’on trouverait tout ce qui manquait dans cet appartement démeublé. Elle avait opposé le même refus à son médecin ; mais avec lui elle l’avait appuyé d’une raison à laquelle il n’y avait guère à répondre : – Je ne veux pas que cette maison neuve, si gaie, si riante, que j’ai eu tant de bonheur à préparer pour mon fils, soit attristée par un souvenir qui la lui rendrait peut-être inhabitable. – N’ayez donc pas ces idées ; nous n’en sommes pas là, Dieu merci ! Nous en sommes loin. – Si, docteur, nous en sommes là ; je le sens ; peut-être cela vaut-il mieux ainsi : j’aurais été certes bien heureuse d’habiter cette maison avec mon fils ; mais puisque je dois mourir, il vaut mieux que je ne l’habite pas du tout et que je meure ici ; cela sera moins triste pour Georges. Après tout, ne me trouvera-t-il pas à chaque pas dans cette maison ? j’y serai pour lui ; ce sera sa mère vivante, non sa mère morte qu’il reverra, et je sens que cela vaudra mieux… pour lui. Elle ne se trompait pas. Elle était morte, en effet ; et bien qu’elle eût prévenu son fils aussitôt qu’elle avait perdu l’espérance d’échapper à cette dernière crise, comme elle avait échappé à celle qui avait précédé celle-là, il n’était pas arrivé à temps pour recevoir son dernier b****r.
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