IV

1837 Words
IV Si la mère avait ardemment désiré et anxieusement attendu le retour de son fils, le fils avait vivement aussi désiré sa réunion avec sa mère. Cette séparation de cinq ans avait été longue pour lui et à mesure que le temps s’était écoulé, plus longue et plus lourde. Enfant, il avait aimé sa mère d’instinct, sans bien savoir pourquoi, ni comment, ni combien : il était joyeux lorsqu’il la voyait, chagrin lorsqu’il ne la voyait pas ; il avait plaisir à l’embrasser, plus grand plaisir encore à être embrassé tendrement, longuement caressé par elle ; mais jamais à sa joie et à son plaisir ne s’était mêlée une pensée de reconnaissance : elle était sa mère et par cela seul il trouvait tout naturel qu’elle fût pour lui ce qu’elle était ; il ne sentait pas, il n’imaginait pas qu’il y eût une autre manière d’être mère. C’était plus tard, dans la séparation, par l’épreuve et l’expérience de la vie, par la comparaison de ce qu’il voyait avec les tendres souvenirs que son cœur gardait qu’il avait senti ce qu’elle avait été. Alors un sentiment de reconnaissance émue lui avait fait désirer de rendre à cette mère tendre et dévouée ce qu’elle lui avait donné ; de vivre pour elle, comme elle avait vécu pour lui. Maintenant les rôles seraient intervertis : il serait la mère ; elle serait l’enfant. Les années et le travail avaient fait de lui le fort : les années, les fatigues, les maladies avaient fait d’elle la faible. Maladive, il la soignerait comme elle-même elle l’avait soigné enfant. Elle l’avait promené, amusé, distrait ; à son tour il la promènerait, il l’amuserait, il la distrairait. Elle l’avait instruit, il l’instruirait. Elle l’avait aimé enfant, il l’aimerait de même, ne lui faisant pas plus sentir sa faiblesse qu’elle ne lui avait fait sentir la sienne ; la relevant au contraire, comme elle-même l’avait relevé, soutenu, encouragé. – Ma mère ! Ce mot dirait tout. Les indifférents ou les imbéciles salueraient, les intelligents admireraient. Quelle bonne vie ils allaient organiser à eux deux. Le jour, le travail ; au déjeuner, au dîner, à la soirée, l’intimité du tête-à-tête : « Qu’as-tu fait ? que vas-tu faire ? » ce serait là qu’ils échangeraient leurs espérances ; qu’ils se consulteraient, qu’ils s’entendraient, car jamais il n’entreprendrait rien sans lui demander conseil ; où en trouverait-il un plus sûr, plus éclairé ? la femme de tête en elle était l’égale de la femme de cœur. Elle était musicienne ; de temps en temps, aussi souvent que possible, il la conduirait à l’Opéra ; et pour cela il la ferait belle. Elle aimait la campagne ; toutes les semaines régulièrement ils prendraient une pleine journée pour faire une excursion aux environs de Paris, dans les bois, sur les collines d’où se déroulent de si beaux horizons. Ce serait elle, la maîtresse de la maison, qui ferait les invitations, qui recevrait leurs amis, et ceux-ci l’aimeraient, l’estimeraient, l’admireraient comme elle le méritait. Ainsi chacun de son côté, elle à Paris, lui à Rome ; elle pour lui et lui pour elle ; ils avaient arrangé leurs rêves, préparé leurs surprises. Et en arrivant, il l’avait trouvée froide sur son lit de mort. Le coup avait été terrible. Et ce qu’il avait appris, ce qu’on lui avait dit l’avait rendu plus écrasant, plus cruel encore. – Nous avons tout fait pour que madame ne reste pas dans un appartement démeublé, avaient dit les domestiques, mais elle n’a pas voulu nous écouter ; elle avait son idée. Il n’avait pas besoin qu’on la lui dît cette idée. Elle expliquait sa mère : depuis le jour où elle s’était enfermée avec lui aux Aygalades, jusqu’à sa dernière lueur, sa vie n’avait eu qu’une inspiration : le dévouement. Et lui, il n’aurait jamais rien pu faire pour elle. Au moment même où il allait pouvoir enfin lui rendre un peu de ce qu’elle lui avait si généreusement donné, elle mourait. Il avait cru qu’ils allaient vivre ensemble, et ce serait seul qu’il vivrait. De ses projets, de ses espérances, de ce qu’il avait combiné, caressé, il ne restait qu’un souvenir. – J’aurais fait… En revenant du cimetière, il voulut entrer et s’installer tout de suite dans cette maison qu’elle lui avait préparée. Mais l’émotion fut si poignante qu’il resta longtemps anéanti dans son atelier, n’osant pas visiter ces pièces qu’ils devaient habiter ensemble. Cet atelier vaste et élevé, aux murs peints en rouge étrusque, était tout prêt pour le travail ; sur ses murs étaient accrochés les esquisses et les moulages qu’il avait laissés à Paris avant sont départ pour Rome ; çà et là se voyaient des selles de toutes dimensions et de toutes hauteurs, c’est-à-dire ces sortes d’établis à plateforme tournante sur lesquels les sculpteurs exécutent leurs groupes, leurs statues, leurs bustes, et qui sont pour eux ce que les chevalets sont pour les peintres ; puis dans un coin étaient rangés les baquets pour la terre glaise, les seaux pour l’eau ; le mobilier était complété par deux grandes tables en chêne, deux longs divans recouverts en vieux cuir, des fauteuils et des chaises. Assis devant l’une de ces tables, la tête enfoncée entre ses mains, Casparis était là depuis longtemps déjà, lorsque machinalement et sans trop savoir ce qu’il faisait, il ouvrit un des tiroirs de cette table ; il s’y trouvait du papier à dessin, des fusains, des crayons. Alors une idée traversa son esprit bouleversé : pourquoi n’essayerait-il pas de se mettre tout de suite à l’esquisse du monument qu’il voulait élever à sa mère ? sans doute il n’était pas maître de son esprit et de sa volonté ; sans doute sa main était crispée et tremblante, mais qu’importait après tout, c’était une esquisse ; ce qui était essentiel pour lui c’était qu’il s’y mît tout de suite, et qu’elle eût pour date ce jour même : l’idée, il n’avait pas à la chercher, elle s’imposait : la Maternité à laquelle il donnerait les traits de sa mère. Pendant plus de deux heures, il s’appliqua à ce travail, l’interrompant, le reprenant, mais sans s’occuper de la tête de cette figure, car bien qu’il eût là des portraits de sa mère, il n’aurait pas pu les regarder en ce moment, et fixer ses yeux sur ces doux yeux qui n’étaient plus qu’une image. Ce travail lui fit du bien et ce fut seulement après l’avoir avancé qu’il se décida à parcourir sa maison du haut en bas. Mais plus d’une fois les larmes obscurcirent ses yeux en voyant comme elle le connaissait bien et comme elle l’avait deviné. Il eût donné le plan de cette maison, il l’eût meublée lui-même qu’elle n’eût pas été autre qu’il la trouvait. Un des effets de la douleur chez les artistes, c’est de détraquer en eux le grand ressort qui donne l’impulsion à leur intelligence et en règle les mouvements ; aussi le plus difficile pour ceux qui ont été frappés est-il de se ressaisir et de s’appliquer ; la direction de leur esprit leur échappe, ils ne peuvent le diriger. Le travail que Casparis s’était imposé avait eu cela de bon qu’il l’avait justement empêché de s’abandonner entièrement. Il avait un but, quelque chose à faire qui finissait toujours par le reprendre à un moment donné et le maintenir un certain temps. Mais ce travail ne suffisait pas pour remplir sa vie, si différente dans son isolement de celle qu’il avait espérée et qu’il s’était arrangée. Paris, comme sa maison, était vide pour lui. Si les cinq années que les prix de Rome passent à la villa Médicis ont cet avantage, en les dépaysant, de les placer dans un milieu où ils peuvent s’élever au-dessus des préjugés ou des habitudes de leur éducation première, elles ont, par contre, cet inconvénient de les laisser bien isolés, bien étonnés lorsqu’ils rentrent en France. Que de choses se sont passées pendant cette absence ! Cinq ans, c’est pour beaucoup le quart de la vie utile. Que d’idées ont changé pendant ces cinq ans ! Que d’hommes ont disparu ! Au retour, c’est presque un nouvel apprentissage du monde qu’il faut recommencer, et plus difficile puisqu’on a à porter la dignité de sa position. Cet isolement s’était produit pour Casparis. De famille, il n’en avait plus, au moins à Paris, et son oncle de Marseille ne pouvait guère compter, absorbé qu’il était par ses grandes affaires, et ne se rappelant au souvenir de son neveu que par un mot qu’il lui avait répété plusieurs fois : « Quand donc feras-tu quelque chose qui force l’attention publique ? » Ses anciens amis, ses camarades s’étaient dispersés : les uns étaient retournés dans leur province, chassés de Paris par le découragement, la misère ou le dégoût ; les autres étaient devenus des personnages trop graves ou trop peu graves pour lui ; celui-ci avait sombré ; ceux-là s’étaient mariés. Parmi ses anciens camarades, celui avec qui il s’était le plus étroitement lié, était un peintre appelé Sylvain Blanchon, plus âgé que lui de huit ou dix ans, mais en réalité très jeune par sa simplicité et sa naïveté. C’était un fils de paysans, qui avait commencé la vie par être un vrai paysan lui-même, sans éducation, sans instruction, sachant à peine lire et écrire, et qui s’était mis à la peinture, après vingt ans passés. Alors cet ignorant avait été pris de la passion d’apprendre et il s’était jeté dans l’étude à corps perdu : celle de son art aussi bien que celle de l’histoire et de la littérature ; le jour dessinant, peignant, la nuit lisant, et ne donnant pas plus de quatre heures au sommeil. C’était cette ardeur au travail qui avait touché Casparis et commencé leur liaison. Puis les points de sympathie s’accentuant entre eux, ils s’étaient pris d’amitié l’un pour l’autre, et cette amitié avait résisté à l’absence. Ils avaient entretenu un commerce de lettres. Et un beau jour Casparis avait vu arriver Sylvain Blanchon, qui venait à Rome pour constater de ses propres yeux ce qui chez lui était article de foi, – c’est-à-dire que la décadence de la peinture en Italie avait commencé avec Raphaël, et que les grands maîtres italiens étaient Giotto, Masaccio et Fra Angelico qu’il venait d’étudier à Pise, à Florence et à Bologne. Revenu à Paris, le premier de ses amis que Casparis avait cherché avait été Sylvain Blanchon. Surpris de ne pas le voir à l’enterrement de sa mère, à laquelle Blanchon avait toujours témoigné un profond respect, il lui avait écrit ; mais Blanchon n’avait même pas répondu. Alors il avait appris que celui-ci ayant gagné quelque argent, venait de partir pour la Belgique, Gand, Bruges et Anvers, afin de constater de ses propres yeux le second article de sa foi artistique, c’est-à-dire que la décadence de la peinture flamande avait commencé avec Rubens, et que les grands maîtres flamands étaient Van Eyck, Memling et Quentin Massys. Ç’avait été une vraie déception pour Casparis, car il eût pu dans sa faiblesse s’appuyer sur Blanchon, qui était une âme loyale et un caractère ferme, et de plus il eût pu aussi parler de sa mère avec un homme qui l’avait admirée et qui avait vu ce qu’elle valait. N’ayant pas réussi de ce côté, il s’était retourné d’un autre, mais sans être beaucoup plus heureux. Ce camarade dont il avait voulu se rapprocher était un musicien : Félicien Falco, un prix de Rome, qu’il avait connu en Italie et avec qui il s’était lié. Mais Falco, revenu en France depuis un an, n’habitait pas Paris ; il demeurait à Andilly, et bien qu’on fût en plein hiver il restait à la campagne, chez un financier de ses amis, un faiseur, M. Arbelet, qui lui avait offert sa maison, inhabitée pendant la mauvaise saison ; il s’enfermait là pour travailler à son aise, sans être dérangé, vivant dans les bois et ne venant à Paris qu’une fois par semaine pour ses affaires et aussi pour assister aux réceptions de madame Arbelet, chez laquelle il faisait entendre sa musique ou au moins quelques-unes de ses compositions. Casparis était donc resté seul, replié sur lui-même, absorbé dans ces tristes pensées, n’ayant d’autre gaieté, d’autre distraction autour de lui que celles que lui donnaient une levrette appelée Souris et une chatte appelée Patapon, la levrette et la chatte de sa mère qui étaient les vrais maîtres de la maison.
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