V

1947 Words
V L’esquisse de sa Maternité, définitivement arrêtée sur le papier, Casparis avait commencé à modeler sa figure en terre, et il s’était mis à l’œuvre fiévreusement, ne voulant pas faire attendre à sa mère le monument qu’il lui élèverait de sa propre main, et qui, malgré son ardeur, exigerait un temps assez long encore avant de pouvoir être achevé. Le travail de la sculpture, en effet, ne ressemble en rien à celui de la peinture, et ce que le statuaire expose aux yeux du public, ce n’est pas comme le peintre son œuvre originale, ce n’en est que le moulage en plâtre ou en bronze, ou bien la copie en marbre ou en pierre. Avant que l’œuvre soit moulée en plâtre par le mouleur, coulée en bronze par le fondeur, taillée à coup de marteau dans le marbre par le praticien, elle doit être modelée en terre plastique par le statuaire lui-même, – puisque c’est sur ce modèle que s’exécutent les autres opérations. Et il y a cela de particulier que le travail du modeleur, – c’est-à-dire celui qui fait le modèle de la statue, est juste l’opposé de celui du sculpteur, – c’est-à-dire celui qui reproduit ce modèle en marbre. Sur une armature en fer et en bois qui doit être la charpente osseuse de la statue, le statuaire modeleur applique des morceaux de terre glaise mouillée qu’il prend dans un baquet, il les ajoute les uns aux autres et il les pétrit avec ses doigts ou avec un outil appelé ébauchoir jusqu’à ce qu’il ait donné à son œuvre la forme cherchée. Au contraire, le statuaire sculpteur se mettant en face d’un bloc de marbre ou de pierre abat à coup de ciseau ou de marteau les morceaux qui doivent tomber. On était à la fin de janvier et les heures de lumière étaient courtes pour faire poser le modèle d’après lequel Casparis travaillait ; aussi, pour ne pas perdre de temps, ne sortait-il pas dans la journée ; c’était le soir seulement après dîner qu’il s’en allait droit devant lui, marchant pour marcher, sans but déterminé dans ce Paris où tant de choses étaient neuves pour lui, au hasard des rues qu’il prenait comme elles se présentaient, et n’ayant pas à s’inquiéter de savoir où elles conduisaient puisqu’il n’allait nulle part. Le plus souvent il suivait son avenue jusqu’au chemin de fer et, le longeant, il gagnait le bois de Boulogne, où il était sûr de trouver, en cette saison et à cette heure, une solitude aussi complète que s’il eût été au milieu d’une grande forêt, à dix lieues de Paris. Chaussé de grosses bottes, vêtu d’un bon paletot épais, coiffé d’une toque de fourrure, un solide bâton à la main, un mince caoutchouc roulé dans sa poche, il ne craignait ni le froid, ni la pluie, ni personne, et, par les allées silencieuses, il poursuivait sa promenade aussi longtemps que le besoin de marcher et de respirer le poussait en avant, réfléchissant, rêvant, regardant autour de lui les effets de paysages fantastiques qui se déroulaient devant ses yeux au caprice de la lune et des nuages. La neige elle-même ne le retenait pas chez lui, tout au contraire, car il trouvait que sous son drap blanc éclairé par la lune, le bois avait une splendeur nouvelle qui méritait bien qu’on vînt l’admirer, au lieu de rester à patauger ou à glisser sur les trottoirs des rues de Paris. Un soir qu’il s’était ainsi mis en route, et qu’il avait été entraîné du côté de Boulogne, sans se rendre compte de la distance parcourue, tout à la beauté du spectacle de ce paysage blanc éclairé par la pleine lune, il fut surpris par une averse de neige qui commença à tomber. Quand il était sorti de chez lui à huit heures du soir, l’atmosphère était calme, et après une bourrasque neigeuse qui avait soufflé toute la journée, le vent s’était apaisé ; aussi n’avait-il pas hésité à prendre le chemin du bois sans s’inquiéter de l’épaisse couche de neige qui emplissait les routes non frayées, et où, dans certains endroits, personne n’avait encore passé. Que lui importait ! Il n’avait peur ni du froid ni de l’humidité. Enfermé toute la journée à la chaleur du calorifère, il était heureux de respirer un air pur, débarrassé de toutes les poussières et de toutes les impuretés que la grande chute de neige du jour avait entraînées. Et il était plus heureux encore de jouir en artiste de la splendeur de cette nuit lumineuse où tout brillait d’un éclat immaculé ; le vent en soufflant avait fouetté la neige contre les arbres et les branches des taillis exposés au nord, c’est-à-dire du côté d’où Casparis venait lui-même, de sorte qu’aussi loin que sa vue pouvait s’étendre, elle ne voyait que du blanc ; et cela était rendu plus saisissant encore, plus éblouissant par un curieux effet de lumière ; à une certaine distance, il s’était formé un léger brouillard dans les taillis, et il fallait regarder longuement ce voile et, l’étudier presque, pour ne pas être convaincu qu’on avait en face de soi un mur de neige au-dessus duquel émergeaient les cimes grises des grands arbres. Tant que la neige n’avait pas tombé et que le vent n’avait pas soufflé, il avait marché droit devant lui ; mais la bourrasque de neige recommençant et le ciel s’étant obscurci, il s’était arrêté pour revenir sur ses pas ; à quoi bon continuer ? il ne voyait plus rien que les papillons blancs qui passaient plus larges et plus serrés devant ses yeux, en brouillant tout ; et il ne tenait pas à se faire mouiller et glacer pour rien. Mais s’il avait marché agréablement et facilement lorsqu’il tournait le dos au nord, il n’en fut plus de même lorsqu’il lui fit face. La bise soufflait si fort et si rude qu’elle lui coupait la respiration, et que, de temps en temps, il fallait qu’il se retournât pour n’être pas suffoqué par cet air glacial, chargé de flocons de neige qu’il lui plaquait dans les yeux, dans les narines et dans la bouche. Ces tourbillons blancs passaient horizontalement si rapides et si raides que c’était à croire qu’ils ne tombaient pas sur la terre et qu’ils s’en allaient ainsi indéfiniment dans un vol continu ; même la neige tombée dans la journée était enlevée de dessus les surfaces exposées au vent qui les balayait aussi ras que l’eût fait un balai invisible, et c’était seulement contre les arbres et les buissons qu’elle s’entassait en tournoyant, trouvant là un obstacle résistant. C’était très curieux et très beau ; mais pour une simple promenade d’agrément c’était un peu trop fatigant et trop glacial ; tandis qu’il était inondé de sueur sous son paletot bien boutonné, sa figure et ses mains étaient paralysées par le froid. Il marcha longtemps, n’avançant guère vite malgré ses efforts. Enfin il rentra dans Paris, et par le boulevard qui longe le chemin de fer de Ceinture, il se dirigea vers son avenue : là, il était moins exposé à la poussée du vent, qui d’ailleurs faiblissait en même temps que la neige diminuait et cessait de tomber. On n’entendait pas un roulement de voiture, pas un cri, pas un bruit vivant ; en bas un linceul blanc ; en haut une réverbération rouge ; c’était à croire qu’on était dans une ville fantastique sur laquelle la main de la Mort se serait tout à coup appesantie. N’ayant plus à lutter contre la bourrasque, il fut très sensible à cette impression qui lui serra le cœur, et par une association d’idées toute naturelle, il pensa à sa maison que la Mort avait aussi frappée, et où il allait rentrer sans trouver personne, sans avoir à craindre de faire du bruit de peur de réveiller sa mère. Comme il marchait réfléchissant ainsi tristement, approchant de sa maison, il crut apercevoir une forme noire blottie contre une grosse pierre de taille déposée sur le trottoir devant une maison en construction et abandonnée en attendant que le temps permît aux maçons de reprendre leurs travaux. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Cette forme, d’un assez gros volume, n’avait point l’air d’un paquet de hardes, mais plutôt d’un corps noir poudré de blanc par la neige qui l’avait à demi recouvert. Un pauvre chien sans doute qui surpris par la bourrasque et trouvant sa porte fermée, s’était couché là pour s’abriter contre le vent. Comme tous ceux qui ont des bêtes à eux, pour les aimer et non pour les faire travailler, il avait le cœur sensible pour toutes les bêtes, qu’elles lui appartinssent ou non. Bien certainement cette pauvre bête allait se laisser engourdir par le froid, et mourir là glacée. Il s’en approcha et touchant cette forme confuse du bout de sa canne, doucement : – Allons, pauvre bête, lève-toi, dit-il ; allons bonhomme, lève-toi ; allons, viens ici, viens. Mais ce n’était point un poil de bête que sa canne avait rencontré, c’était une étoffe, un vêtement. Vivement, il se pencha en avant et il ne lui fallut qu’un coup d’œil pour voir que ce n’était point un chien comme il l’avait tout d’abord imaginé. C’était un être humain, un jeune enfant d’une dizaine ou d’une douzaine d’années, ramassé sur lui-même en tas, le visage tourné, collé contre la pierre, et qui restait là endormi, évanoui, peut-être mort. Casparis n’était pas dans un de ces moments où l’on est assez heureux pour n’avoir pas l’horreur de la mort, tout au contraire ; cependant, il n’hésita pas un moment ; cherchant la main de ce petit malheureux, il la tata, il la palpa ; elle était froide, mais non glacée. – Petit, dit-il, réveille-toi ; tu vas mourir là. Et en même temps il secoua assez fortement cette main en tirant sur le bras. L’enfant ne bougea pas et ne donna aucun signe de vie. Casparis avait vu que cette main était noire, et que les vêtements dont était habillé cet enfant étaient ceux d’une fille. Il lui prit la tête et la souleva : c’était bien une petite négresse de dix à douze ans environ. Il l’appela, il la secoua de nouveau, elle continua de ne pas bouger ; évidemment elle était engourdie, privée de connaissance par le froid. Que faire ? Instinctivement il regarda autour de lui pour demander du secours ; mais aussi loin que ses yeux purent sonder dans les profondeurs bleues de la nuit, il ne vit personne ; il écouta, il n’entendit aucun bruit ; rien que la neige et le silence. L’idée lui vint de prendre une poignée de neige et de lui frictionner les mains assez vigoureusement ; cela ramènerait peut-être la circulation. Il le fit ; elle ne bougea pas. Il l’appela, il la secoua de nouveau ; elle resta inerte. Il ne pouvait pas la laisser ainsi, ou bien elle allait mourir, et chaque minute de retard était sans doute un danger de mort de plus pour elle. Ne ferait-il pas pour un être humain ce qu’il aurait fait pour une bête, pour un chien ? Il n’hésita pas : la soulevant, il la prit sur ses deux bras, et la serrant un peu contre lui pour qu’elle ne glissât pas, il l’emporta. Il n’était qu’à une courte distance de chez lui ; vigoureux comme il l’était, ce fardeau ne l’empêcha pas de marcher vivement ; en quelques minutes il fut à sa porte ; mais là il fut obligé de ne la tenir que d’un bras pour ouvrir sa porte de l’autre, car ses domestiques, qui n’avaient pas l’habitude de l’attendre, étaient couchés depuis longtemps. Une petite lampe à main brûlait dans le vestibule et éclairait l’entrée de la salle à manger ; ce fut là qu’il porta et déposa sur le tapis la petite négresse toujours inanimée. Alors il tira fortement la sonnette des domestiques et, courant au bas de l’escalier, il les appela en même temps : – Nicolas ! Justine ! descendez vite. Puis il rentra dans la salle à manger vivement. Soit que la friction de neige eût produit de l’effet, soit que la chaleur de la pièce dans laquelle elle se trouvait l’eût ranimée, la petite négresse avait ouvert les yeux, et elle se tenait à demi soulevée, appuyée sur une main, regardant autour d’elle d’un air craintif et effaré. – Comment te trouves-tu, mon enfant ? demanda Casparis de sa voix la plus douce. Elle le regarda craintivement et ne répondit pas. – Tu ne me comprends pas ? dit-il croyant qu’elle n’entendait pas le français. Elle fit un signe de tête affirmatif mais toujours sans parler. Pourquoi ne répondait-elle pas et gardait-elle cet air effrayé comme un animal pris qui cherche par où il pourrait se sauver ? Il voulut la rassurer : – Comment t’appelles-tu ? dit-il, tu n’as rien à craindre, tu es chez un ami. – Pompon, dit-elle d’une voix faible, mais sans aucun accent étranger.
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