Voilà pourquoi je le détestais. Je détestais son sourire, sa perfection et son attitude envers moi.
— Je sais que je t’ai blessée, ce jour-là…
— Tu ne m’as pas blessée, m’offusquai-je en le coupant. Je m’en souviens à peine.
— Je suis désolé, si cela compte encore pour toi, dix ans après les faits.
— Il n’y a pas prescription, baragouinai-je, les mains dans les voiles de mes jupons pour les empêcher de trembler.
— Lorsque j’ai posé ma bouche sur la tienne, ce jour-là, la pluie était très froide, un orage se préparait. Je n’avais jamais été aussi conscient de mon environnement qu’à ce moment où je t’ai eue dans les bras. Les gouttes d’eau chantaient à mes oreilles, les enfants qui criaient en courant étaient proches de nous, se moquaient de ces adolescents qui jouaient aux adultes. Je m’en moquais aussi, parce que j’avais enfin osé t’embrasser, après des années à y penser.
— Alors, qu’est-ce qui s’est passé, Naoki ?
— J’ai compris que tu avais également des sentiments pour moi, alors j’ai voulu les briser. Parce que je savais que tu serais en danger si nous sortions ensemble. La police enquête sur la famille de tous les cadets qui entrent dans les rangs et je ne voulais pas qu’ils arrivent jusqu’à toi. Ce que je t’ai fait, alors, ça m’est passé par la tête, comme ça. Un moment, je t’embrassais, je posais les mains sur tes hanches. L’instant d’après, je te poussais parce que tu étais en danger à mes côtés. Et je ne voulais pas devoir subir ton exécution. Aujourd’hui, je sais que tu as de faux papiers qui te permettent de travailler et que tu sais aussi te débrouiller pour survivre. J’ai moins peur pour toi.
Dans ma poitrine, mon cœur accéléra tellement que j’eus un léger vertige. Mon corset me semblait soudain trop serré. Ma tenue trop chaude, trop encombrante. Je pris une profonde inspiration pour masquer mon trouble et me pressai pour rentrer chez moi le plus vite possible.
Il me fallait un environnement familier pour me calmer, et pas ces rues bondées, où les chevaux hennissaient et où les androïdes roulaient pour gérer la circulation, créant un immonde bruit de grincement qui me donnait mal à la tête.
Au moment où l’on arrivait dans ma rue, un SkyTrain passa au-dessus de nos têtes, à basse altitude. Ne pouvant m’en empêcher, je levai les yeux et admirai la mécanique bien huilée de cette locomotive classieuse. Les ailes en titane semblaient pousser les nuages de fumée qui s’élevaient vers le ciel. Ce modèle était de petite taille et peu bruyant. Je pris un moment pour apprécier sa silhouette massive. C’était un AT678, l’un de ceux que j’avais réparés, il y a peu de temps. Je reconnaîtrais entre mille le chasse-pierres rouge et très large qui servait à éviter tout accident lorsqu’il atterrissait en gare.
— Ayako, ne reste pas la tête en l’air.
— Oui, monsieur, répondis-je en évitant de justesse de bousculer ce petit chenapan de Dylan.
C’était un pickpocket de treize ans, avec les cheveux roux, hirsutes, et un sourire édenté. Ses taches de rousseur assombrissaient son teint pâle.
Je l’attrapai par le poignet, sachant pertinemment qu’il n’avait rien fait, du moins, qu’il ne m’avait rien volé à moi.
— Donne ! lui ordonnai-je.
— Comment peux-tu le savoir ? couina-t-il.
— Parce que je t’ai tout appris, voyou.
Dylan sortit de ses vêtements le porte-monnaie de Naoki et le lui tendit.
— Toutes mes excuses, monseigneur, se moqua-t-il.
Je le lâchai et Dylan disparut en courant, avant que le policier ne puisse le rattraper. Ce dernier grogna, honteux de s’être laissé avoir.
— Amène-moi chez toi, avant que je ne me retrouve totalement dépouillé et nu comme un ver, sans même l’avoir remarqué.
— Par ici, lui dis-je.
J’ouvris la porte de ma modeste demeure et l’invitai à l’intérieur.
Naoki entra et se mit à regarder tout ce qu’il y avait autour de lui. Cela consistait en de nombreux outils et répliques miniatures de SkyTrains dont je ne me lassais pas. Aux murs, des tableaux de locomotives à vapeur lancées à pleine vitesse et, sur un petit coin d’étagère, la seule photographie que j’avais de mon frère et de moi.
— Je ne vois ni rats ni cafards, nota mon invité.
— C’est parce qu’il n’y en a pas. Je voulais simplement te faire peur pour que tu partes en courant. Ça n’a pas marché.
— Tu es déçue ?
— Terriblement.
À ce moment-là, il sourit, visiblement conscient de mon mensonge. Il ressemblait à un samouraï, mystérieux et attirant, prêt à tout pour défendre l’honneur de quiconque serait lésé.
Pourquoi était-il aussi parfait ?
Cela me dépassait.
Je l’invitai à s’asseoir sur une élégante causeuse brodée de fils d’or et d’argent. Je l’avais troquée, il y a longtemps, contre quelques réparations au noir sur un automate.
Pendant que Naoki se mettait à l’aise, j’entrepris d’enlever mes jupons, que je déposai sur mon lit, dans la même pièce, et je me débarrassai ensuite de mon corset. Si j’avais été seule, je me serais étirée dans tous les sens en gémissant, mais j’avais un invité.
Je me tournai donc vers lui, vêtue de mon pantalon en cuir noir et d’un bustier en soie crème. Le regard de Naoki, à présent sérieux et intense, me fit beaucoup d’effet. Des fourmillements agréables s’élevèrent dans mon corps, rapidement balayés par la situation désagréable dans laquelle nous nous trouvions.
— Parle-moi de ton plan, dis-je tout de suite pour le détourner de ses pensées vagabondes.
Il semblait perdu dans un ailleurs agréable, même s’il ne me quittait pas des yeux.
— Je n’en ai pas encore.
— Alors quoi ? Tu m’obliges à rester plantée ici pour rien ?
— Pas pour rien, Aya. Viens t’asseoir.
— Non, merci, dis-je en le surplombant de toute ma hauteur, les mains sur mes hanches.
Son visage se trouvait au niveau de ma taille fine. Il leva une main et toucha le bout de ma tresse sombre, comme pour apaiser le vent qui tempêtait en lui.
— Tout d’abord, le Palais nous sera beaucoup plus accessible de nuit, quand on pourra se fondre dans les ombres de ses dédales.
Je n’y avais pas pensé, mais, effectivement, Brooklyn avait la réputation d’être très sombre, de nuit, car il n’y avait aucun lampadaire dans les rues. Ce qui en faisait l’un des endroits les plus dangereux de New York.
— Ensuite ? demandai-je.
— Eh bien, ta « source » t’a dit que Hiro se trouvait dans les geôles du Palais. Il nous faut donc un plan du bâtiment pour pouvoir connaître le chemin qui y mène.
— Oh, c’est une idée géniale !
Aussitôt, j’allai ouvrir la fenêtre de mon salon, qui donnait directement sur la rue. Je me penchai en avant et sifflai en introduisant deux doigts dans ma bouche.
Je me retournai vers Naoki, les joues rouges, qui semblait trouver mon plafond fascinant.
Il l’était. Un perroquet fait de cuivre et de titane volait d’un perchoir à un autre ; le délicat tintement qu’il créait me donnait l’impression d’un carillon voletant au gré du vent. Ses ailes bleutées brillaient sous la lumière des bougies que j’avais allumées. C’était mon système d’alarme personnel, que j’avais fabriqué grâce à des pièces récupérées sur mes SkyTrains.
Si quelqu’un s’introduisait chez moi, Coco se mettait à jaser si fort que le son pouvait s’entendre dans tout le quartier. C’était radical et très efficace.
Au bout de quelques secondes, Dylan apparut juste devant ma fenêtre. Ses cheveux raides et sales, dressés en piques sur sa tête, camouflaient de petites puces faites à partir de boulons et qui lui servaient lors des nombreuses situations périlleuses dans lesquelles il se fourrait. Elles pouvaient se transformer en minuscules clefs pour le libérer de menottes, ou en petites dagues coupantes comme des rasoirs.
J’en retirai deux en plongeant ma main dans la masse rousse et j’en jetai une à Naoki qui la mit dans sa poche en haussant les sourcils, l’air de me dire qu’il ne savait absolument pas ce qui se passait.
— Tu as besoin de moi, Ayako ? demanda Dylan de sa voix incertaine.
— Tu vois, mon ami, là derrière, celui que tu as volé, tout à l’heure ?
— Oui.
— Il est policier. Chef adjoint.
— C’est…
— Un très haut grade, oui.
— Est-ce que… est-ce que je vais avoir des problèmes ?
— Pas si tu nous aides.
— Comment ?
— J’ai besoin que tu ailles à la Grande Bibliothèque et que tu me récupères les plans du Palais de Brooklyn.
— Mais cet endroit est gardé par des dizaines de soldats !
Et pour cause ! La bibliothèque conservait les plans de tous les plus grands bâtiments de la ville, ainsi que des ouvrages si anciens qu’ils valaient des fortunes.
— J’ai confiance en toi, fripouille. Je sais que tu y arriveras.
D’ailleurs, son faux air paniqué n’était que pure comédie. Dylan était le meilleur dans sa catégorie. Sa petite taille et sa maigreur lui permettaient de se faufiler partout, comme moi, lorsque j’étais encore jeune.
Dylan partit tout de suite en courant. Je lui criai que j’avais besoin des documents dans une heure, sans faute, et il leva la main, pouce en l’air, tout en disparaissant.
Je refermai la fenêtre et m’installai sur la causeuse. Mes jambes frôlaient celles de Naoki, sans arrêt, et cela me faisait frissonner. À ses côtés, j’avais l’impression que tous mes sens étaient décuplés et que le battement dans ma poitrine pouvait s’entendre jusqu’aux cieux.
— Alors, tu as pris un jour de congé ?
— Je n’ai pas de congés, Naoki. J’ai déserté.
— Mais tu risques d’être renvoyée ! s’insurgea-t-il.
— Je m’en moque. Si je peux sauver Hiro, alors, j’assumerai les conséquences. Je me moque de me retrouver dans une maison de passe, après cela.
— Ne dis pas cela, Ayako ! Tu mérites tellement mieux que de te rabaisser de la sorte.
Sa main mécanique se leva vers mon visage, d’où il balaya une poussière imaginaire. Ses doigts s’écartèrent, prenant mon menton en coupe. Le doux grincement qu’il émit joua sur mes nerfs, les effleurant comme pour les bercer de leur mélodie tonique.
— Et si je m’occupais un peu de toi ? proposai-je calmement. Il y a longtemps que je n’ai pas pris soin de ton bras.
— C’est la première fois que tu le fais de ton plein gré. C’est d’ailleurs pour cela que j’hésitais à venir, ces derniers temps.
— Il faut dire que tu m’as un peu brisé le cœur. Et de façon tout à fait volontaire.
— Pour te protéger.
— Je n’avais peut-être pas envie d’être protégée. J’ai toujours su me débrouiller seule et cela aurait été aussi le cas dans notre adolescence, si tu m’avais laissé ma chance.
Naoki baissa sa main et me caressa le bras. Ses doigts étaient froids et avaient une douce odeur de ferraille. Ils grincèrent en se recourbant délicatement sur mon poignet, tandis que son autre main se plaçait sous mon menton pour me faire lever la tête.
Je me plongeai dans son regard d’obsidienne, dur comme la pierre et à la fois si doux lorsqu’il souriait enfin. Pour le moment, il était sérieux, mais je savais que sous ses airs féroces se cachait le plus juste des guerriers, le plus sage des combattants. Naoki était fait de cette étoffe à la fois rugueuse à l’extérieur et tendre à l’intérieur. Il était complexe et l’alchimie de sa personnalité était trop attirante pour m’être gérable.
Je me levai soudain et lui tournai le dos. J’entendis son soupir las, discret... comme un hurlement à mes oreilles.
Je me dirigeai vers le casier qui délimitait la cuisine de mon salon par sa simple présence imposante, puis je tournai l’engrenage pour former un code secret, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent.
Là, s’étalant sur une dizaine d’étagères, se trouvait mon matériel le plus précieux. Mes outils. Ils n’avaient pas beaucoup de valeur, en soi, mais, dans un quartier où voler ne serait-ce qu’un mouchoir pouvait rapporter une ou deux pièces, je préférais être prudente.
Coco poussa un cri intéressé, avant de voler jusqu’à moi. Il se posa sur la porte ouverte, les griffes de ses pattes cliquetant contre le métal. Le perroquet se pencha en avant, puis fit se mouvement de balancier pour observer mes affaires.
— Tu n’as pas intérêt à prendre quoi que ce soit ! le sermonnai-je quand son bec passa tout près de l’un de mes tournevis.
Coco, outré, retourna sur son perchoir.
J’attrapai une petite boîte chromée et y déposai un à un tous les outils dont j’aurais besoin, avant de me mettre à les nettoyer consciencieusement.
Le temps passa vite, trop vite. J’avais à peine posé la main de Naoki sur ma cuisse, pour entreprendre de la démonter, que Dylan était de retour et tapait contre la fenêtre comme un fou.
Je réprimai le frisson de pur plaisir que le contact du chef adjoint m’avait provoqué. Je tournai la tête vers l’extérieur. Le jeune garçon sautillait partout, son visage blanc comme la neige me fit peur. D’un bond, je me redressai et le fis entrer chez moi avant de le pousser sur une chaise.
— Dylan, qu’est-ce qui t’arrive ? lui demandai-je.
Je ne l’avais jamais vu dans un tel état. Derrière moi, Naoki s’approcha, sa grande silhouette terrorisant davantage le garçonnet.
— J’ai... J’ai les documents, bégaya ce dernier, en sortant de sa chemise marron, sale, des pages volantes qu’il avait arrachées à la hâte.