Alpha et Oméga (Lil Evans)-4

2005 Words
Le policier les attrapa lui-même. Je crus qu’il retournerait dans le sofa pour se mettre à les étudier. Au lieu de cela, tout comme moi, il s’accroupit au pied de la chaise et demanda, de sa voix rauque : — Quelqu’un t’a fait du mal, petit ? — J’ai... J’ai failli être attrapé... Ce n’étaient pas des gardes, dans cette section de la bibliothèque... C’étaient des mercenaires... Ils étaient vêtus d’armures terrifiantes et, sur leur plastron, un loup gravé me regardait droit dans les yeux... Dans ma poitrine, mon cœur se comprima. Les hommes de l’Alpha surveillaient la section des documents historiques de la Grande Bibliothèque... Cela voulait dire que quelques précieux documents y étaient entreposés. L’ensemble des ouvrages de ce lieu appartenait officiellement au Roi de New York ; il était donc interdit de les en sortir. Le fait que l’Alpha ait une dérogation pour permettre à ses soldats de surveiller eux-mêmes les lieux en disait long sur son pouvoir au sein de Brooklyn, voire de la ville tout entière. — Est-ce qu’ils ont vu quel livre t’intéressait ? l’interrogea Naoki. — Non, Monsieur. J’ai tout de suite vu ces hommes, quand j’ai mis les pieds au troisième étage. Je me suis faufilé pour aller récupérer vos documents, mais le bruit que j’ai fait en déchirant les pages les a surpris. J’ai donc replacé le livre concernant le Palais à sa place assez rapidement, puis j’en ai pris un autre au hasard des étagères, pour en récupérer d’autres pages, et ainsi les mettre sur une mauvaise piste. Je souris, fière de mon jeune ami. — Tu es le meilleur, Dylan. — Merci, Ayako. Qu’est-ce que tu vas faire avec ces plans ? — Je vais aller sauver mon frère. — Il se trouve au Palais ? souffla le garçon, les yeux écarquillés par la peur. — Oui. Dylan se leva et me serra fort dans ses bras, comme s’il pensait que je périrais là-bas. Il farfouilla ensuite dans ses cheveux et m’offrit trois autres puces. Ses grands yeux verts étaient humides de larmes. Sans un mot de plus, il se retourna et disparut dans les rues. — Il a pris une miche de pain et trois pièces, dit calmement Naoki. — Je le sais, souris-je. Je réalisai alors la difficulté de notre tâche. Une douleur naquit dans mon ventre, pour s’étendre à l’ensemble de mon corps. J’allais probablement donner ma vie pour sauver mon frère et tout ce qui m’importait, c’était qu’il puisse me pardonner mes pêchés quand nous nous retrouverions. J’espérai seulement qu’il ne soit pas trop tard pour lui, malgré ce que Naoki m’avait dit. 3 Les plans du Palais étaient complexes à déchiffrer. Heureusement, nous savions où se trouvait Hiro. Il était dans les geôles qui se situaient au centre du bâtiment et quatre étages les surplombaient, de façon à ce que tous les employés du Palais puissent observer les prisonniers dans la cour depuis les balcons du dessus. Naoki s’occupa d’apprendre par cœur l’emplacement de toutes les entrées et de toutes les sorties du complexe, pendant que je disposais sur la table de nombreux outils dont nous pourrions nous servir. De nuit, il n’y avait presque plus personne dans ce bâtiment. Les employés rentraient chez eux et seuls quelques gardes restaient sur place. Je ne comprenais pas vraiment comment ces hommes, à eux seuls, pouvaient surveiller une si grande surface... Bien sûr, la réputation terrible de l’Alpha était une garantie suffisante. Personne n’osait s’attaquer à cet homme ou s’aventurer dans son fief sans y avoir été invité. Mais les opportunistes existaient, surtout dans un endroit aussi pauvre et dangereux que Brooklyn. — On ne devrait pas contacter tes supérieurs ? proposai-je à Naoki. Ils nous aideraient probablement à exfiltrer Hiro. — Je... Je ne peux pas les en informer, Ayako. La police de New York a pris ton frère comme exemple. — Je ne comprends pas. Un exemple ? Mais de quoi ? — De tout ce qui ne va pas parmi les forces de l’ordre. Le fait qu’il se soit fait enlever témoigne de son incapacité à se protéger lui-même. Il nous est donc interdit de lui porter secours. Soit il s’en sort tout seul, soit il meurt. — Et c’est pour ces gens que tu travailles ? m’indignai-je. Ma main se crispa autour de la crosse de mon tromblon, une arme au canon évasé que j’avais monté moi-même. Ma mâchoire serrée et mon air menaçant eurent l’air d’impressionner Naoki qui pâlit. — Je travaille pour protéger les gens dans les rues, Ayako. C’est tout ce qui me plaît, dans ce métier. La politique autour, je l’exècre. — Tu es conscient que, s’ils le laissent croupir là-bas, c’est avant tout parce qu’ils ont peur de l’Alpha, n’est-ce pas ? Ils craignent cet homme qui a plus de pouvoir que vous tous réunis. Et c’est dans cette porcherie que nous vivons, au milieu des hauts gradés terrorisés et des War-Scals surpuissants. Rien ne va plus ! Rien n’ira jamais bien ! protestai-je, les larmes aux yeux. J’étais abasourdie par ces vérités misérables qu’il me disait et dégoûtée de devoir nous forcer tous les deux à faire face à un si grand danger. Pourtant, nous ne pouvions pas faire marche arrière. Hiro avait besoin de nous... De Naoki, surtout, pour le sauver. Avec un peu de chance, lorsque nous nous reverrions, nous redeviendrions une vraie famille. Je le voulais plus que tout au monde. — Aya, dit doucement Naoki en me prenant par le poignet, pour m’attirer délicatement au creux de ses bras. Je me laissai faire. Son étreinte, mi-chaude, mi-froide, était réconfortante. — Je te fais la promesse que nous retrouverons ton frère s’il est toujours vivant. Je ne m’arrêterai pas, parce que je sais que toi, tu continueras à le chercher. — Que risques-tu pour m’aider ? — Tu es une fugitive, ton frère captif d’un ennemi du Royaume et je désobéis aux ordres directs de ma hiérarchie. Tu sais très bien ce que je risque. Je le serrai un peu plus fort contre moi, ma joue pressée contre la prothèse en métal qui recouvrait une partie de son torse. Sa chemise blanche, qu’il avait ouverte, dévoilait un buste musclé, sa peau dorée se mariant magnifiquement au cuivre et à l’or ont elle était partiellement recouverte. Je détestais cet homme. Et je l’aimais, également. Savoir qu’il risquait la pendaison pour m’aider dans mes recherches me rendait à la fois nerveuse, effrayée et fière d’avoir un homme d’honneur tel que lui dans ma vie. La nuit tomba, apportant avec elle une pluie légère qui cessa lorsque nous sortîmes enfin. Il était près de minuit. Tous les habitants étaient rentrés chez eux, en train de dormir profondément pour affronter une nouvelle journée le lendemain, se levant aux aurores et travaillant sans compter leurs heures. Seuls quelques voyous traînaient encore, se cachant dans les ruelles pour faire leurs affaires ou agresser les pauvres âmes égarées leur tombant entre les griffes. Parfois, quand ils entendaient les Araignées de la Police arriver, on voyait tous ces hommes, toutes ces femmes se mettre à courir partout dans les rues, telles des fourmis fuyant un ennemi commun. Il valait mieux être chez soi, à l’abri, lorsque cela arrivait. Un peu plus tôt, Naoki avait pris le soin d’ôter toutes ses décorations de gradé, pour ne pas être reconnu. Ses longs cheveux noirs étaient noués en catogan grâce à un ruban de soie rouge que je lui avais prêté. Le fait que son visage soit dégagé rendait ses traits anguleux encore plus durs. Son long manteau claquait derrière lui, au gré d’un vent v*****t qui nous força à emprunter les ruelles sombres de la ville. J’avais moi-même enfilé un blouson de couleur noire, très court et confortable. Il me permettait de me fondre dans la nuit. C’était une pièce provenant d’une tenue d’aviateur, en cuir, avec un col en laine. J’avais travaillé d’arrache-pied pour me payer ce petit accessoire vu dans la vitrine d’une boutique de luxe. La vendeuse n’avait pas voulu que j’entre dans son magasin, tant je l’indisposais, toute sale que j’étais après ma journée de travail. Elle me l’avait vendu à même le trottoir, en grimaçant. Ce soir, il me tenait bien chaud, tandis que le reste de mon corps était gelé par l’angoisse. J’avais remis mon corset, mais la peur qui m’étreignait la poitrine – et le fait qu’il soit serré si fort – m’empêchait de respirer correctement. Quand nous arrivâmes près du Palais, Naoki se plaça devant moi, comme pour me protéger. Son immense silhouette ténébreuse était tout en légèreté lorsqu’il marchait. Son pas rapide ne faisait aucun bruit, pas plus que sa respiration que je savais tout de même lourde. Il s’inquiétait. Pour moi, pour Hiro. Je n’avais vu cette expression de profonde concentration et d’angoisse qu’une seule fois sur son visage. C’était lorsque je lui avais annoncé que j’allais lancer des recherches à propos de l’enlèvement de mon frère. À ce moment-là, j’étais venue dans son bureau, en passant par la fenêtre, pour la toute première fois. Il avait souri en me voyant. Puis, il avait littéralement paniqué en comprenant que toutes les forces de police de la ville pouvaient me tomber dessus et me conduire au pilori en moins de vingt minutes. Avant que nous ne sortions du couvert de la ruelle, face au bâtiment que possédait l’Alpha, Naoki s’arrêta. Je le rejoignis et me plaçai à son côté pour admirer l’édifice haut, tout en pierres blanches et en tours menaçantes, faites entièrement de verre. Des cheminées cuivrées déversaient une fumée blanche vers les étoiles que l’on voyait à peine. — Tu es prête ? me demanda mon camarade. — Oui, assénai-je machinalement, même si je ne le pensais pas. Est-ce que l’extérieur du Palais est surveillé ? — Non. Ni caméras ni gardes. Nous pourrons aller jusqu’à la porte de service sans aucun problème. C’est ensuite qu’il nous faudra être prudents. Nous escaladâmes rapidement une grande grille aux pointes acérées. Notre dextérité faisait de nous un duo parfait. Quand je sautai au sol depuis le muret, Naoki me rattrapa pour que j’atterrisse le plus doucement possible. Je le remerciai d’un hochement de tête et, ensemble, nous rejoignîmes la porte latérale, en bois épais et munie d’une serrure rouillée. Je sortis de ma besace une clef passe-partout de ma fabrication et qui pouvait venir à bout de toutes les serrures. Un ingénieux mécanisme automatique se déclenchait quand j’introduisais mon outil et des ailettes en sortaient, prenant la taille correspondant aux garnitures du dispositif en place. Un léger bruit tinta quand les pièces se mirent à bouger, puis je tournai la clef pour ouvrir la porte. Je souris triomphalement à mon compagnon, qui me poussa sans ménagement pour entrer le premier. D’après les plans que nous avions mémorisés, nous nous trouvions dans un hall qui débouchait d’un côté vers une cuisine, de l’autre vers un vestibule, puis un vestiaire, et enfin, les escaliers vers les étages supérieurs. Nous devions rester à cet étage pour trouver mon frère. Avant que nous ne commencions notre enquête, j’ôtai ma veste que je laissai sur une patère, sur le mur près de la porte de sortie. J’avais besoin d’être libre de mes mouvements. Bien qu’il fasse très sombre, quelques lampes à huile accrochées ici et là nous permirent de savoir où nous mettions les pieds. Doucement, sans le moindre bruit, nous traversâmes quelques pièces, pour nous diriger vers un grand salon luxueux, dont la porte du fond était munie d’une grille. Elle permettait à quiconque se trouvant ici de voir l’intérieur même de la prison. Comme si tout n’était qu’un jeu et que les prisonniers constituaient un divertissement plaisant à observer. Cela me donna des frissons. Nous longeâmes le couloir qui débouchait sur les escaliers menant aux étages supérieurs. Aux murs, des dizaines d’horloges répandaient leur tic-tac sonore qui me mettait les nerfs à fleur de peau. — Tu as entendu ça ? hoqueta alors Naoki. En un pas, il se retrouva si près de moi que son bras toucha le mien. — Non, quoi ? — Un... Un grognement. — Tu en es certain ? C’était peut-être ton estomac, dis-je pour nous apaiser un peu. Je tendis l’oreille. Cette fois, j’en étais certaine. Quelqu’un ou... quelque chose venait bel et bien de grogner. — Allons chercher ton frère et partons le plus vite possible. Je ressortis ma clef passe-partout pour ouvrir la porte du salon, quand le grognement se fit plus puissant. Je sursautai, faisant tomber mon outil. — Aya ! hurla alors Naoki. Je me retournai. Un loup énorme courait dans notre direction. Le bruit de ses pas, en s’approchant de nous, était semblable à celui de ces chevaux métalliques qui parcouraient les rues, leurs cochers distribuant les journaux et les amendes. L’animal courait si vite que j’en perdis de vue notre objectif. Dans le couloir très sombre, figée, je vis son poil noir et brillant au moment où il passait sous les lampes. Il était tellement grand… Musclé et enragé, également. À mes côtés, Naoki, paniqué, m’enjoignit d’ouvrir la porte du salon. Je tentai de le faire, mais mes mains tremblantes refusèrent de m’obéir. Alors, mon compagnon m’attrapa par le bras et, sans attendre une seconde supplémentaire, il m’obligea à le suivre dans les escaliers.
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