Le chien qui croquait les chatons-1

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Le chien qui croquait les chatons policier ISBN : 978-2-35962-683-4 Collection Rouge ISSN : 2108-6273 Dépôt légal février 2015 © Couverture Ex Aequo – JM PEN © 2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite. Éditions Ex Aequo 6 rue des Sybilles 88370 Plombières les bains www.editions-exaequo.fr Merci au docteur Brulliard, vétérinaire à Nantes, pour ses conseils et avis éclairés. 1 Vendredi 28 juin Fallait-il attendre la fin du générique pour peut-être avoir la surprise de visionner un bêtisier ? En même temps, un bêtisier pour un film policier où l’humour était aussi rare que le talent des acteurs, mieux valait ne pas trop y compter. Pierre se tourna vers lui avec un demi-sourire. Apparemment, son fils avait apprécié le film. Il se leva pour enfiler son manteau. Son père fit de même. Parfois, un bêtisier en fin de générique peut éviter au réalisateur la livraison de dix kilos de popcorn de la part du spectateur mécontent, afin qu’il s’en étouffe, si possible dans d’atroces souffrances et avec beaucoup de bruit, comme celui produit par les irresponsables qui viennent tout exprès cerner votre siège avec leur baril de maïs transgénique sucré lorsque vous désirez tranquillement regarder le film. Cette fois-ci, il ne put même pas compter là-dessus pour tenter de faire remonter sa note critique de 2 (pour les décors) à 3 ! — Superbe, hein ? Arthur Bony et son fils Pierre ne partageaient pas les mêmes goûts cinématographiques. La chose était entendue. — Qu’on puisse aussi bien se moquer du monde ? répondit Arthur. — T’as pas aimé le film, c’est ça ? Non, je te parlais de la nana, Camille Lawrence. — OK. Une jolie personne dont la beauté est au moins aussi grande que son talent est infime. Non, mais franchement ! Tu l’as vue sangloter lorsqu’elle apprend que son amant s’est fait tuer ? On dirait qu’elle coupe des oignons en mâchant du chewing-gum ! — Ben moi j’ai bien aimé, et j’adore les oignons. Peut-être qu’il y en avait hors champ pour qu’elle pleure réellement ? Il décida d’oublier, et les oignons et ce navet et proposa à Pierre d’aller boire un pot. Il ne faisait pas encore nuit, l’air était doux, les gens flânaient le long des quais, d’autres se dépêchaient de rentrer chez eux afin sans doute de partir en week-end. C’était vendredi, à la mi-juin. Il était heureux de partager ces quelques heures avec son fils qui habitait maintenant un petit studio en périphérie nantaise. Ils avaient quelques jours de vacances qu’ils utilisaient au mieux de leurs envies, enfin surtout son fils. Pierre faisait le tour de ses potes et Arthur avait une multitude de choses à faire, qu’il ne faisait pas. Chaque jour il se disait qu’il partirait le lendemain dès l’aube prendre l’air sur la côte ou respirer une bonne bouffée de gas-oil sur le périph parisien. Et le lendemain il laissait défiler les heures comme on laisse passer le train. Il avait hâte qu’on veuille bien s’occuper de remplir ce temps libre en lui confiant un travail, une occupation motivante, quelque chose d’utile. Son ressort était cassé depuis un certain temps. Depuis qu’il s’était retrouvé seul chez lui en fait. Pouvait-il se plaindre ? Non. Théoriquement, et eu égard aux « travailleurs » classiques qui pointaient à l’usine ou étaient soumis à l’autorité d’un petit chef malfaisant, il était un privilégié. L’agence qui l’employait — la MO.R.S.E. — la Mondiale de Recherches, Sécurité et Enquêtes le payait raisonnablement en fonction des succès remportés en tant que détective privé. Encore fallait-il qu’il puisse exercer ses talents, et en cette période pré-estivale, on ne se bousculait pas pour faire appel à lui. À croire que ses contemporains étaient entrés dans un état de grâce compassionnelle où chacun accueillait la méchanceté d’autrui avec la sérénité d’un moine tibétain shooté au beurre de yack nourri au cannabis. Devait-il s’expatrier dans des terres plus propices, au Moyen-Orient ou bien en Afrique centrale par exemple, voire même dans une belle démocratie comme les États-Unis où certains hommes savaient encore exercer sur leurs compatriotes mille tortures morales ou physiques et où l’on pouvait prendre option « tir groupé » au collège ? Il pourrait certainement être engagé là-bas pour retrouver un meurtrier ou un escroc. Car ici, c’était le calme plat. C’était même pour ça qu’il avait pris quelques jours de congé. Enfin, c’était plutôt Rosamund, la directrice de l’agence, qui lui avait ordonné de lui lâcher la grappe et de rester chez lui. Non, avait-elle dit, il n’y a pas beaucoup de demandes d’enquêtes, et les rares missions disponibles avaient déjà été confiées à ses collègues. — Enfin quoi Moneypenny ! Tu aurais pu penser à moi, quand même, avait-il dit au téléphone. — D’accord Arthur. Voyons voir… Ah ! Une mission exaltante pour toi : j’ai là une dame qui demande qu’on lui retrouve Zouky, un charmant caniche abricot qui a disparu hier matin. Ou alors peut-être ce monsieur, directeur d’un magasin de bricolage qui voudrait quelqu’un pour planquer dans son entrepôt parce qu’on lui vole des parpaings. Quelle mission préfères-tu James ? Je préviens aussitôt Q pour t’équiper avec des chaussures à croquettes incrustées dans les talons ou une caméra HD à vision nocturne intégrée dans tes lunettes. Alors ? — Euh… sans rire, c’est tout ce que tu as comme boulot à nous confier ? — Eh oui Arthur ! Crois bien que j’en suis autant désolée que toi. Inutile de te dire que Zouky et le bricoleur iront s’adresser ailleurs. En ce moment, c’est calme plat. Alors, cesse de m’appeler. Occupe-toi comme tu l’entends, pars quelque temps en vacances, et si jamais j’hérite d’une mission intéressante, je te passe un coup de fil. Il avait donc obéi à Rosamund, et de toute façon on obéissait toujours à Rosamund ! Il allait profiter de ces congés pour ranger les cartons de son déménagement. C’est du moins ce qu’il s’était dit. Après la séance de cinéma avec Pierre et la bière en terrasse près du fleuve, il décida d’aller se promener vers le quartier de Bouffay et du côté du château où l’on pouvait trouver de l’animation, des concerts en plein air, des connaissances avec qui partager un verre. Il ne se trompait pas. Sur la place carrée où avait été dressée la guillotine en 1793 et aujourd’hui traversée par les flâneurs et les touristes, il aperçut deux de ses bons amis. Dans les rues escarpées du quartier, des odeurs délicieuses invitaient à s’asseoir pour déguster des mets de toutes origines. Les tables des terrasses des cafés et restaurants sur la place et dans les petites rues pavées étaient prises d’assaut, tout le monde voulant profiter de l’ambiance quasi estivale en cette fin de semaine. Ils eurent la chance de voir une table se libérer rue de la Bâclerie et peu après passèrent commande, regardant d’un œil goguenard les passants en recherche d’une table libre. Il est amusant de constater que le simple fait de passer du stade vertical à celui d’attablé change l’homme affamé et las en un être supérieur et dédaigneux à l’encontre des manants errant désespérément pour enfin se caser entre deux rangées de tables branlantes sur des pavés mal alignés. Ses deux amis qu’il n’avait pas revus depuis plusieurs jours profitaient de l’absence de leurs compagnes pour se faire une sortie « entre hommes ». Pour le célibataire qu’était Bony, c’était un repas entre amis. Pour eux, cela semblait être une occasion de vérifier qu’ils avaient encore quelques atouts de séduction. Après deux mises en boîte de la part d’une serveuse et d’une voisine de table, ils mirent fin à leur test, dans les rires. Arthur préféra cela. Ils échangèrent sur leurs occupations respectives du moment. Sa réponse fut succincte. — Pourquoi ne reprends-tu pas une affaire qui n’a jamais été résolue ? demanda Charles. — Laquelle ? Jack l’Éventreur ? Le dahlia noir ? Le tueur du Zodiaque ? — Ben les trois ! répondit Fabien. Ça va te prendre une journée à tout casser non ? Tu n’es pas le nouveau Poirot de l’agence ? Ils rirent tous deux. Fabien leva son verre pour signaler au serveur qu’ils n’avaient plus rien à boire. Apparemment, il trouvait son plat un peu trop épicé. — Bah ! J’aimerais bien, mais c’est que ça coûte un peu de sous d’enquêter, mes bons messieurs ! — La MO.R.S.E. peut bien t’engager pour ça. Ça roule pour vous non ? Arthur eut une pensée pour Rosamund qui se plaignait de ses notes de frais et refusait toujours de lui octroyer une Aston Martin comme voiture de fonction. Ce n’était guère étonnant de la part de quelqu’un ayant du sang écossais dans les veines ! — Oh là ! Si je vous disais qu’on en est rendus à enquêter sur la disparition de chiens à mémère ! répondit-il en riant. À cet instant, au milieu du brouhaha de la foule qui déambulait dans la petite rue pavée, il entendit distinctement une voix aiguë appeler, « Zouky ! Ici ! » Il resta bouche bée et chercha des yeux qui avait crié. Ses compagnons de table haussèrent un sourcil et Charles lui demanda la raison de sa surprise. Était-ce une hallucination ? Y avait-il des champignons mexicains dans son omelette forestière ? — Vous avez entendu ? — Quoi donc ? demanda Fabien. — Rien, non rien. J’ai… j’avais cru entendre quelqu’un. Il reprit part à la discussion en se disant qu’il méritait vraiment ses congés. Pourtant, il aurait juré avoir entendu crier « Zouky ! » Sans être particulièrement versé dans le paranormal ou l’ésotérisme il se demanda si ce n’était pas un signe. Sa poche de pantalon se mit à vibrer, ce qui le fit sursauter et renverser sa fourchetée. Charles le prit en photo pour, dit-il, « témoigner de la dégénérescence physique et intellectuelle des employés de la MO.R.S.E. soumis aux cadences infernales ». Levant une épaule, Arthur extirpa son portable pour lire un texto de Rosamund. — Alors ? demanda Fabien. — Tu es viré ? Pierre se marie ? On a retrouvé les poèmes que tu avais écrits étant ado ? poursuivit Charles. — Pourquoi pensez-vous que je ne peux recevoir que des mauvaises nouvelles ? Ses deux amis sourirent. — Bah ! Tu ne reçois QUE des mauvaises nouvelles. Les bonnes, tu ne nous en fais jamais part ! C’était un peu vrai, et Bony en prit soudainement conscience. Il avait pris pour habitude de taire les choses agréables le concernant. Comme s’il était indigne d’être parfois privilégié, remercié, apprécié. C’était idiot et il devait faire encore et toujours de plus amples efforts pour une meilleure estime de soi. Il se promit d’en parler à son psy, enfin, dès qu’il aurait pris rendez-vous. — Je peux te conseiller un collègue, lui dit Fabien, qui devait avoir suivi le cheminement de sa pensée. Arthur oubliait parfois qu’il était psychiatre, car naturellement, en tant qu’ami, il ne pouvait l’accepter comme patient et ils ne parlaient que très rarement de son boulot. — J’ai vraiment l’air aussi dérangé ? — Non, je te rassure. Autant que Charles ou moi, cette femme derrière toi, le serveur en face, celui en salle ici ou le couple d’Allemands à côté. Tout le monde est dérangé, plus ou moins, d’après certains critères, certaines appréciations, certains tests et de toute façon, il n’est pas nécessaire d’être « dérangé » comme tu dis pour consulter, tu le sais bien ! — Ce qu’il veut dire, intervint Charles, c’est que contrairement à toi, Fabien est, lui, toujours sûr, d’avoir du boulot ! ah ! ah ! — Eh bien, détrompez-vous messieurs, leur dit-il en souriant. Je ne reçois pas QUE de mauvaises nouvelles – sauf quand vous m’appelez — et la preuve en est que l’agence me propose une affaire. — Super ! dit Charles. Alors ? Jack l’Éventreur ? Lesurques ? Qui a mis du piment dans la saucisse de Fabien ? Ce dernier regarda Charles avec suspicion. — Non ! C’est toi hein ? lui demanda-t-il faussement outragé. Charles rit en hochant la tête et sortit de la poche de sa veste un petit flacon de bhut jolokia, un piment extrêmement fort ramené d’un séjour en Inde. — Mais t’es dingue ! Punaise ! Je n’ai rien goûté de mon plat et j’ai la bouche en feu. Je m’apprêtais à incendier le serveur ! — Aoh ! J’en ai mis une goutte ! se défendit Charles. — Vous êtes vraiment des ados les mecs, dit Arthur. Charles arrosa l’entrejambe de Fabien avec un verre d’eau, lui donnant ainsi raison. — Bref ! dit Fabien. Alors, ta nouvelle affaire, c’est quoi ? — Je ne sais pas. Je verrai ça chez moi. On m’envoie le dossier. — Tu ne peux le consulter sur ton portable ? — Eh non ! Je ne veux utiliser QUE le téléphone et les textos. — Dis donc, mais ton fils a raison en fait. T’es vraiment un vieux maintenant ! — Je me demande en vous voyant si je ne préfère pas être un vieux con plutôt qu’un jeune crétin… *** La perspective d’employer ses méninges à autre chose qu’aux mots croisés ou à l’apprentissage du russe le ravit – oui, il avait d’abord eu cette idée saugrenue pour occuper ses jours de congé. Arthur Bony était parfois très optimiste ! – et bien que pressé de rentrer chez lui après ce dîner bien arrosé, il se força à délaisser le bus au profit de ses jambes. La montée vers la butte Sainte Anne jusqu’au musée Jules Verne fut difficile ce soir-là. Enfin, il arriva chez lui, chemin des Rochers où il avait emménagé une semaine plus tôt. Son intérieur était encore encombré de cartons et il avait du rangement à faire s’il voulait optimiser au mieux les volumes des pièces de son petit pavillon, mais il se sentait déjà bien au milieu d’un fouillis qui s’organiserait au fur et à mesure. Plusieurs de ses dossiers étaient dans des cartons empilés dans le bureau, tout comme l’imprimante qu’il chercha durant une heure avant d’enfin la retrouver pour la rebrancher au PC. L’email envoyé par Rosamund était très succinct et ne comportait aucun fichier joint. Arthur se demanda si elle lui avait fait une blague, si elle pratiquait un humour typiquement britannique. Encore une fois, il pensa qu’il y avait parfois des coïncidences réellement troublantes, car elle lui proposait de retrouver… un chien !
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