« C’est pas vrai ! Rosamund, les affaires vont-elles aussi mal que ça ? » se dit-il en relisant le texte du courriel lui enjoignant de se présenter dès le lendemain à une adresse à Sucé-sur-Erdre. Mais cette affaire ne devait pas concerner la disparition d’un quelconque « Zouky ». L’animal devait avoir une importance considérable aux yeux de certaines personnes, notamment celles habitant au 37 chemin des Noyers dans cette petite ville bourgeoise des bords de l’Erdre.
Il alla se coucher, perplexe, mais satisfait par ailleurs de n’avoir pas à se rendre à l’autre bout du monde, ni même de la France à l’occasion de cette nouvelle mission. Enfin, il supposa que tel serait le cas, mais cette enquête le conduirait peut-être à aller fureter très loin d’ici. Il espérait qu’il n’en serait rien et qu’il pourrait parallèlement, chaque soir, continuer son emménagement. Charles et Fabien avaient peut-être raison. Il se faisait vieux. Il aurait dû se moquer de vivre dans un bordel monstrueux, sachant seulement où trouver la bouteille d’alcool et le paquet de cigarettes, comme le veut la représentation classique du privé à l’américaine. Mais voilà, il avait arrêté de fumer, préférait un bon vin plutôt que le scotch et n’était pas ricain.
Le lendemain, il prit la route assez tôt pour garer sa Rover après trois quarts d’heure, chemin des Noyers. Ledit chemin, en fait une rue parfaitement goudronnée, mais qui se terminait en cul-de-sac sur la rive était bizarrement vide de tout véhicule. En faisant quelques pas le long des murs d’enceinte des propriétés, il comprit que personne ici ne laissait sa voiture garée dans la rue. Chaque parcelle de terrain accueillait, outre une habitation plus ou moins moderne et immense, un parc ou une allée où les 4x4 luxueux et les berlines haut de gamme étaient la norme. Il ne put voir ce qu’il en était au 37, car le mur faisait au moins trois mètres de haut et de gigantesques arbres, dont un séquoia cachait la vue. Il montra sa carte de visite en gros plan à la caméra fixée au-dessus de la porte après avoir sonné et celle-ci s’ouvrit aussitôt, le laissant pénétrer dans un univers rarement fréquenté jusqu’alors.
Il lui suffit de suivre l’allée recouverte d’un béton ciré beige pour arriver devant l’entrée majestueuse d’une maison s’élevant sur trois étages. C’était d’ailleurs plutôt un assemblage de volumes aux proportions imposantes dans le style rococo, comme entassés les uns sur les autres tel un monstrueux gâteau de mariage. Le second étage surplombait le premier en une avancée triangulaire à la proue de laquelle se tenait un homme qu’il reconnut. Celui-ci l’invita à emprunter un escalier métallique en colimaçon et Bony déboucha sur la terrasse où l’accueillit Rémi Giraudeau, homme de cinéma, producteur et metteur en scène.
Arthur fut surpris par sa taille. Il le croyait grand, il l’était tout autant que lui. Derrière le producteur, assise à une grande table en teck, une femme parfaitement maquillée et apprêtée se faisait servir un petit déjeuner par un employé de maison en col Mao. Bony s’inclina et tenta de rester calme et serein, ne voulant paraître intimidé et impressionné. Pourtant, il l’était. Et par la célébrité de ses hôtes et par le faste de la demeure ainsi que par le panorama. Le jardin, ou plutôt le parc s’étendait sur au moins cent mètres pour aller mourir en pente douce dans le fleuve. Il distingua tout au bout un embarcadère où était amarré un magnifique hors-bord. Entre le fleuve et la maison, une piscine bien sûr, mais aussi un court de tennis et une construction au toit plat, peut-être une salle de gym ou un squash.
Avec le soleil qui maintenant brillait dans un ciel sans nuages, l’endroit était absolument magnifique. On n’entendait aucun bruit de circulation, aucune nuisance sonore et bien au contraire, une musique douce, un adagio provenant de l’intérieur de la maison arrivait jusqu’à ses oreilles.
— Rémi Giraudeau, dit son hôte en lui serrant la main. Voici ma femme.
Et il le prit par le coude pour l’inviter à s’asseoir en sa compagnie.
— Thé ? Café ? Autre chose ?
Bony accepta un café qu’aussitôt le serveur en col Mao lui proposa dans une tasse en porcelaine avant que Giraudeau demande qu’on les laisse seuls.
— Quel est votre nom ? J’ai vu sur votre carte de visite le sigle de la MO.R.S.E., mais mademoiselle Dalloway ne m’a pas dit qui j’avais engagé.
— Oh ! Désolé. Arthur Bony. Mo… mademoiselle Dalloway a comme règle d’attribuer une affaire au détective qu’elle estime le plus apte à la résoudre.
— Eh bien, j’en suis enchanté, monsieur Bony. Je suppose que vous me connaissez, ainsi que mon épouse.
Le privé opina du chef et sourit à Lola Vestaly. Il n’en revenait pas d’être attablé en compagnie d’une actrice mondialement connue. Il se dit qu’il devait être d’usage pour une telle personne, compagne d’un metteur en scène et producteur aussi connu que Giraudeau, d’être toujours impeccablement habillée et maquillée, même à neuf heures du matin un week-end. Son mari par contre était plutôt relax, en bermuda beige et chemise en coton blanc, pieds nus dans des sandales de cuir. Il avait malgré cela une classe toute britannique, sans une once de graisse, les cheveux fournis qui commençaient à blanchir, soigneusement coiffés en arrière, de petites lunettes cerclées d’or perchées sur un nez très mince. Il devait s’entretenir et paraissait dix ans de moins que la cinquantaine qu’il devait avoir. Sa femme, qui n’avait pas encore ouvert la bouche, était simplement resplendissante, sa longue chevelure brune cascadant sur ses épaules nues. Elle portait une robe bustier bleu pâle et protégeait ses yeux avec de grandes lunettes aux verres bleuis. Arthur hésita à la regarder, ne voulant laisser paraître son malaise. Elle dut le remarquer et découvrit ses yeux. Il en fut soulagé. Son regard brilla d’intérêt et de cordialité, mais le privé y nota également un voile de souci.
— Avez-vous vu Le mystère Remington ou encore Demain, les chiens ? demanda Giraudeau.
Bony s’attendait à ce qu’on lui expose les raisons de sa visite. En quoi ces questions avaient-elles un rapport avec un chien ? Il fut surpris par la question. Il allait peu au cinéma, mais se souvint avoir vu Le mystère Remington à la télé quelques mois auparavant. Et il crut comprendre pourquoi Giraudeau mentionnait ces films. Dans le premier, un énorme chien jouait un rôle essentiel dans le déroulement de l’histoire et Arthur avait lu dans un magazine qu’un long-métrage d’après le roman de Simak était en préparation.
— J’ai vu Le mystère Remington. Je suppose que ma présence ici a quelque chose à voir avec ce chien que l’on voit dans ce film, et sans doute dans le second également ?
Giraudeau eut un petit sourire.
— Mlle Dalloway a eu raison de vous choisir monsieur Bony. Vous êtes perspicace.
Il n’avait pas grand mérite. Et depuis le « signe » de Zouky, il devait avoir plus de flair !
— Ce chien n’est pas un chien comme les autres. Il m’a coûté une fortune, à l’achat et en dressage.
— Et il t’a rapporté cent fois plus, intervint sa femme.
Bony fut troublé d’entendre le son de sa voix. Le même timbre velouté et un peu bas qu’on entendait sans ses films. Sur cette terrasse en cette matinée ensoleillée, c’était déconcertant et déstabilisant. Il faillit lever les yeux afin de voir si un perchman n’avait pas tendu un micro.
Son mari fit la moue et continua son discours.
— Ce chien, qui s’appelle Tishan, a été kidnappé. J’aimerais, je voudrais que vous le retrouviez, et ceci dans la discrétion la plus totale.
D’accord. Bony comprenait maintenant pourquoi Moneypenny avait accepté cette enquête qui était tout sauf la banale fugue d’un Zouky à sa mémère. Ce cabot devait coûter un pognon fou et il ne s’était pas égaré au bout du terrain en allant chasser une poule d’eau. On l’avait carrément kid ou plutôt dognappé pour sans doute en exiger une énorme rançon. Il posa la question à Giraudeau.
— J’ai reçu un courrier.
— Mais pourquoi ne pas avoir prévenu la police ?
Giraudeau reposa sa tasse délicatement.
— Dans mon métier, la communication est primordiale. Il faut savoir en faire pour certaines choses et rester très discret par ailleurs. Avertir la police aurait pour moi, pour ma société de production, des répercussions… désagréables. Comprenez que la confiance est un élément important dans ma profession. Si on apprenait que le chien qui doit tourner d’ici quelque temps dans un film budgété aujourd’hui à plus de cent millions, que ce chien a disparu, inutile de vous dire que je serais dans une merde noire.
— Je t’en prie, reste poli veux-tu ? intervint sa femme.
Bony se racla la gorge.
— Disparu ou enlevé ? Êtes-vous sûr que le chien n’a pas fugué, ou bien peut-être s’est-il accidentellement noyé dans l’Erdre ? On essaierait ainsi de profiter de sa disparition pour vous escroquer.
Lola (oui, c’est ainsi qu’Arthur raconterait l’histoire si on le questionnait par la suite, pour se rengorger un peu…) répondit à la place de son mari.
— Enlevé. Le chien n’était pas ici, et son collier était joint à la lettre comme preuve.
Giraudeau se leva et alla chercher une grande enveloppe qu’il déposa sur la table.
— Voici la lettre et le collier.
Bony examina les deux avec scepticisme. Tout ça sentait l’amateurisme à plein nez. Une demande de rançon avec des lettres découpées dans des journaux, un collier en cuir fauve avec le nom du cabot gravé sur une plaque en argent. Le ravisseur avait dû se faire mal au pouce à découper toutes ses lettres, alors qu’un simple courrier édité numériquement dans n’importe quel cyber café aurait fait l’affaire. Le collier, emballé dans un film plastique à bulles, sentait le chien à plein nez. Ce qui était normal, mais ajoutait à l’amateurisme du ravisseur. Pourquoi ne pas l’avoir désinfecté afin d’empêcher de faire suivre la trace par un autre chien ? Cela devait être possible. Il se promit de faire cela dès que possible. In fine, cette « affaire » n’allait guère lui prendre plus d’une journée s’il devait affronter un rigolo de la sorte. La rançon demandée était de cent mille euros.
— Cent mille euros… ça les vaut ? demanda-t-il.
— Oui et non, répondit Giraudeau. Il est assuré pour beaucoup plus, mais je tiens énormément à ce chien.
— Excusez-moi, mais il n’est pas précisé de lieu pour l’échange.
— Parce qu’on m’a téléphoné par la suite.
— Ah bon ? Mais, quand avez-vous reçu cette lettre ?
Giraudeau sembla un peu gêné.
— Il y a deux jours.
— Deux jours ! Et pourquoi avoir attendu tout ce temps ?
— Je préfère la discrétion, ce chien n’est pas un chien lambda, comprenez-le bien. Beaucoup d’intérêts sont en jeu et je voulais être certain d’engager la bonne personne pour le retrouver.
Bony émit mentalement de sérieux doutes sur le bien-fondé de cette affirmation. La flatterie avait toujours glissé sur lui, mais il eut un petit geste de la tête pour signaler qu’il n’y était pas insensible.
— Vous ne vous étiez pas aperçu que le chien avait disparu ?
— Il n’était pas ici. Ce n’est pas MON chien. Un chenil en avait la garde. On m’a averti mercredi matin qu’il avait disparu, ou plutôt qu’on l’avait enlevé.
— Et le ravisseur, il n’a pas exigé d’être payé immédiatement ?
— Nous en avons discuté.
— Ah bon ?
Giraudeau annonça la chose comme s’il s’agissait de la signature de l’état des lieux d’un appart. Où donc était tombé Bony ? Il examina à nouveau la lettre. Le gars avait-il vraiment eu tant mal au pouce qu’il avait ensuite opté pour le téléphone ? C’était ridicule, mais bon, cette histoire commençait de bien étrange façon. Il fallait à présent que le producteur et sa magnifique femme lui disent tout ce qu’il devait savoir à propos de ce chien qui valait une fortune. Finalement, remettre la main sur lui prendrait peut-être plus longtemps qu’il ne l’avait imaginé.
2
Même jour, vendredi 28 juin
Il resta presque une heure chez l’homme de cinéma qui détailla l’historique de l’enlèvement du cabot. Celui-ci était sous la responsabilité d’un dresseur, dans un chenil de luxe entre Rennes et Nantes. Quand la bête coûte un certain prix, c’est l’homme qui le garde. Le chien devait prochainement être utilisé dans un long métrage produit par Cinégir, la société de Giraudeau. Bony avait en conséquence peu de temps pour le retrouver. Un matin, on avait découvert le box vide, ouvert et non forcé. Il n’y avait aucune trace, aucun indice. Enfin, c’est ce que déclara tout d’abord Giraudeau, mais Bony remarqua quelques différences de rythme dans le discours, des mains qui se crispaient, un lapsus, des signes qui lui laissèrent à penser qu’on ne lui disait pas l’entière vérité. Le privé demanda une photo de la star à quatre pattes. Il ne savait pas ce qu’était un Broholmer, n’en ayant jamais entendu parler. La bête était imposante, vraiment un beau chien et pas dans le genre chihuahua qu’on peut dissimuler dans une poche de poitrine. Un molosse en fait, originaire du Danemark, utilisé au moyen-âge pour chasser le cerf et garder les châteaux, lui dit-on par la suite.
Quant au coup de fil du ravisseur, Giraudeau n’avait pas pensé à l’enregistrer. La voix était déformée, mais elle lui sembla jeune à l’écoute. On exigea de lui la somme en billets de cinquante euros pour la déposer dans un lieu qui serait précisé par la suite. Bien sûr, comme dans un film américain, Giraudeau avait dit qu’il lui fallait du temps pour réunir le pactole, ce qui était faux. L’homme au bout du fil lui donna deux jours sinon la rançon serait majorée de 50 %. Il devait rappeler ce soir. Bony conseilla au producteur de penser cette fois-ci à enregistrer l’appel. Tout ça ressemblait vraiment à un mauvais film.