Le chien qui croquait les chatons-3

2093 Words
Il questionna Giraudeau sur la psychologie du toutou. Est-il docile ? Lunatique ? Le cinéaste leva les yeux au ciel, la main balayant l’espace pour prendre la parole. — Écoutez, ce chien est un investissement. Il faut voir avec Yann Soril, le dresseur. Je n’y connais absolument rien en chien. Bony voulut en savoir plus sur les circonstances de l’enlèvement de Tishan et releva des contradictions et des erreurs. — Monsieur Giraudeau, vous m’engagez pour retrouver ce chien. J’accepte, mais je ne pourrai faire ce travail si je ne connais pas tous les détails, si vous me cachez certaines choses. Je suis un privé, pas un flic. Je ne juge pas non plus. Vous payez, je bosse. On continue ou on arrête là ? Le producteur fut surpris par cette réaction. Il réfléchit cinq secondes et hocha la tête. — OK, OK. Inutile de raconter des salades, mais JE suis la victime, Bony. Soril, le dresseur, n’a pas donné signe de vie. J’ai tenté de le joindre, j’ai même envoyé quelqu’un là-bas. Rien. Je n’avais aucune nouvelle du chien jusqu’à ce que je reçoive la demande de rançon. Je suis tombé des nues. Je pensais qu’il était chouchouté dans ce chenil qui me coûte la peau des fesses et voilà qu’on me le pique. — Vous avez pleine confiance en Soril ? Pourrait-il être le ravisseur ? — Non, je ne crois pas. Ce serait stupide de sa part. — Mais, il est seul à s’occuper de ce chenil ? — Je crois qu’il y a quelqu’un d’autre, un jeune véto, mais je n’en sais rien à vrai dire. Une visite en urgence s’imposait. Bony admira le vaste parc et réalisa que malgré l’immensité du terrain, il n’y avait apparemment aucun animal domestique, ni chat, ni chien. Pourtant, on aurait pu créer une antenne de la SPA sans que cela gêne le moins du monde les habitants dans leur tour d’ivoire. Il s’apprêta à questionner Lola Vestaly quand celle-ci se leva et appela le majordome. Elle ne semblait pas, elle non plus, être du genre à se balader avec un Yorkshire coincé dans son sac Vuitton ou à passer ses soirées comme Colette à caresser des chats par dizaines en lisant un bouquin près de la cheminée. Elle avait chaussé à nouveau sa paire de lunettes et il sembla à Bony qu’elle désirait plus cacher ses émotions que se protéger du soleil. Giraudeau jeta un coup d’œil à sa montre et poussa un juron. Le privé se vit tout à coup poussé vers la sortie. Lola Vestaly adressa un léger signe de tête au privé. Sous l’ourlet des lèvres carmin, ses dents brillèrent en un sourire aimable puis elle se dirigea vers l’embarcadère au bout de la propriété, escortée du majordome portant une valise. Arthur les vit s’éloigner vers le fleuve alors qu’il retournait à sa voiture. Giraudeau, resté sur la terrasse, lui fit un signe d’adieu. En allant faire demi-tour au bout de la rue, Bony aperçut le hors-bord qui se dirigeait lentement vers l’aval du fleuve, vers Nantes. Pratique pour éviter les bouchons, agréable l’été lorsqu’il fait beau et chaud, peut-être un peu long si l’on est pressé. Lola Vestaly ne devait pas l’être. Arthur vit sa silhouette chapeautée se découper dans une tache de soleil. Il aurait volontiers fait de même et emprunté une barque pour ramer nonchalamment en admirant les petits châteaux et les belles demeures éparpillés sur les rives du fleuve, mais l’heure n’était pas à la rêverie. De Sucé jusqu’au Grand Fougeray, le patelin où se trouvait le chenil, il n’y avait pas beaucoup de distance et il se gara un peu plus tard sur la grand-place devant l’église. Le café-tabac-brasserie lui permit d’aller manger un casse-croûte en laissant traîner une oreille. Les rares habitués étaient du genre taiseux. Il tenta d’engager la conversation en caressant d’un doigt dégoûté un vieux et gros chien mangé par les mites qui somnolait entre les tables. Il plaisanta auprès du patron sur les capacités d’attaque dudit chien qui lui semblait plus apte à faire fuir les consommateurs en émettant des flatulences immondes de temps à autre qu’à repousser un cambrioleur myope et grabataire. On ne lui apprit rien de plus que ce qu’il savait déjà, à savoir que le chenil de Yann Soril était à la sortie du village, près de la tour Duguesclin. Le temps était magnifique lorsqu’il sortit du café sur la place quasi déserte. Il prit la photo et le collier du Broholmer dans sa voiture et repartit vers le vestige du château du coin, un donjon que le connétable aurait conquis par ruse. La balade fut très agréable, le parc autour du donjon tout autant, et il arriva devant deux petits bâtiments en bordure de route desquels s’échappaient des jappements. Il fit le tour des lieux, mais c’était fermé. Comment était-ce possible ? Les coups frappés vigoureusement contre la porte ne suscitèrent d’autres réactions que des aboiements redoublés. Giraudeau lui avait fourni le téléphone et l’adresse du dresseur. Après deux appels infructueux, il retourna à sa voiture et fit quelques kilomètres jusqu’à Messac où habitait Soril. Personne ne lui ouvrit la porte, mais elle n’était pas verrouillée. L’endroit sentait le renfermé, était sombre et en désordre. Il appela, aucune réponse. Des photos éparpillées par terre, des reliefs de repas se desséchant sur une table basse, des bouteilles à moitié vides, tout cela n’augurait rien de bon. Dans la minuscule cuisine, un homme écroulé sur la table tenait à la main une bière dont le contenu s’était renversé. Grand et carré d’épaules, il n’avait pas trente ans, un crâne rasé et une boucle à l’oreille. Bony s’approcha du corps qui puait le vomi. L’homme respirait doucement. — Monsieur Soril ? Un grognement se fit entendre. Bony lui prit l’épaule. L’homme bougea un peu et tomba de sa chaise. — OK. Permettez que j’aère un peu ! On se croirait dans un chenil, c’est peut-être normal remarquez si vous êtes bien Yann Soril. N’est-ce pas ? Le privé profita de la semi-inconscience du propriétaire du lieu pour jeter un œil dans chaque pièce. Sur le mur du salon il eut confirmation que c’était bien Soril qui cuvait écroulé dans la cuisine. Des photos au mur, devant le chenil et avec des chiens, le montraient seul, ou avec d’autres personnes. Dans un cadre sur une tablette, on le voyait en compagnie de Giraudeau, sans doute sur un plateau de tournage. À part ça, Bony ne trouva rien qui puisse l’intéresser. Il revint à la cuisine. La station horizontale sur le plancher gras semblait convenir à l’homme qui maintenant émettait des bruits de bouche assez répugnants. Bony remplit un saladier à l’évier et en balança le contenu sur son visage. Après la douche, quelques cafés et deux aspirines, il put enfin répondre aux questions du privé. Bony lui montra sa carte professionnelle et la photo du cabot. — J’ai été engagé par Rémi Giraudeau. C’est à propos de Tichon. — Tishan, dit Soril en soupirant. — Oui, Tishan. Qu’est-ce qui s’est passé ? — Ce qui s’est passé ? Aux dires du dresseur, Bony comprit que les astres, Dieu, le destin, l’Ankou peut-être, avaient choisi de l’élire comme meilleure victime du mois. Depuis plusieurs jours, il n’avait pas mis un pied dans son chenil et se fichait complètement du chien de Giraudeau. — Ma femme m’a quitté ! Qu’est-ce que j’en ai à foutre de ce cabot ! Bony cessa très rapidement de considérer Soril comme l’éventuel ravisseur du clébard. Le gars était anéanti par le départ de sa dulcinée et s’était répandu en pleurs et en bières un peu partout dans la maison depuis plusieurs jours. Néanmoins, après avoir refait surface, Soril se rendit compte que sa situation n’était pas des plus florissantes et que, s’il avait perdu sa femme, il risquait aussi de perdre son chenil et sa maison. — Pff ! Oui, c’est vrai, j’ai merdé, mais y’a Philippe, il s’occupe du chenil. Il a sans doute emmené Tishan pour une radio ou quelque chose. — Philippe ? — C’est mon aide, un jeune véto que j’ai formé. — J’aurai besoin de son nom et de son adresse. En tous cas, il n’est pas au chenil. J’en arrive et il n’y a personne. — Merde ! C’est vrai. Il avait des vacances à prendre ! Merde de merde ! Bony considéra Soril avec un mélange de compassion et d’énervement. — Bon, si vous voulez bien vous bouger, on doit y aller immédiatement. *** Un concert de jappements salua leur arrivée. L’odeur était très forte, la chaleur élevée, tout comme l’anxiété de Yann Soril quand il constata l’absence de Tishan dans son box. Bony connaissait des SDF qui auraient été heureux de dormir là. Tapis moelleux, chauffage électrique, arrivée d’eau, un miroir (peut-être obligatoire lorsqu’on est acteur ?) et même un petit poste de télévision ! — C’est pour regarder 30 millions d’amis ? Soril considérait que ça pouvait aider à calmer les pensionnaires de temps à autre. Bah ! Pourquoi pas après tout, les chiens doivent avoir un max de temps de cerveau disponible. — Dites-moi, tous vos animaux sont logés à la même enseigne ? Le dresseur répondit par la négative. Seuls quelques-uns, dont Tishan, bénéficiaient de boxes spacieux et sécurisés. — Sécurisés ? Apparemment, ça n’a pas empêché quelqu’un de se tirer avec le chien. — En fait, la caméra de surveillance que vous pouvez voir en haut du mur est en panne depuis quelque temps. J’attendais un réparateur. Une porte d’accès étant immédiatement accessible à côté du box, on n’avait pas eu grand mal à l’ouvrir et à piquer le chien, la porte grillagée du box n’étant fermée qu’avec un loquet. — Pas de cadenas sur la porte ? demanda Arthur. — Non, puisque je suis toujours présent sur place, ou bien Philippe. Et la nuit, je ferme tout à clef. Tout en répondant aux questions de Bony, le dresseur faisait le tour des niches pour alimenter les chiens, les abreuver, nettoyer les excréments. Fort heureusement pour lui, il n’y avait que cinq autres chiens, mais deux d’entre eux, des petits formats dont Bony ignorait complètement la race avaient l’air mal en point. Ils n’avaient rien mangé depuis lulure et l’un était déshydraté comme une éponge au milieu du lac salé. — Vous pourriez me dire quand Tishan a été enlevé, à première vue ? Soril emmena le privé dans le box de la star canine. — Hum, je dirais depuis peu. Plus d’eau, plus de croquettes, des merdes un peu partout. — C’est bien le collier du chien ? Bony lui montra l’objet avec la plaque en argent gravé. Il allait la prendre, mais le privé l’en empêcha, gardant le collier dans un chiffon. — Vous avez certainement un chien pisteur ici, un as capable de retrouver un nain pygmée grâce à un poil pubien, non ? Il réfléchit deux secondes. — Volpone ! Oui, bien sûr, on peut essayer. Et il revint quelques minutes plus tard avec un Saint-Hubert tout plissé, frétillant de la queue, apparemment content de se dégourdir les pattes et d’avoir enfin eu sa ration de croquettes. Soril lui fit sentir le collier et Volpone, truffe au sol, commença par inspecter le box de Tishan consciencieusement. Le chien pensa peut-être qu’il aurait dû faire du cinoche pour bénéficier d’un tel régime de faveur. Enfin, il partit vers la porte que Bony ouvrit et ils furent dehors, courant après le chien fermement tenu en laisse par le dresseur. Ils traversèrent un petit bois pour déboucher près d’un parking de supermarché où Volpone cercla durant cinq minutes en reniflant le sol. — Je crois que la piste s’arrête là, dit Soril. — Bon ! Eh bien, ç’est déjà super ! Ramenez l’as de la truffe au chenil et offrez-lui double ration de saucisses ce soir, il l’a bien mérité. Je vous appelle pour vous tenir au courant. Arthur retourna à sa Rover pour venir se garer sur le parking désert dont le mur extérieur était équipé d’une caméra de surveillance. Dans le vide-poche de sa voiture, il gardait une fausse carte de flic que son fils avait bidouillée sur ordinateur. Il risquait gros, mais il avait toujours remarqué qu’une carte tricolore avec en gros le mot « police » faisait plus d’effet, même montrée deux secondes, qu’une carte de visite siglée MO.R.S.E. Il en eut à nouveau confirmation lorsque deux minutes plus tard, il exigea du directeur du magasin de lui montrer les enregistrements de la caméra. Sans doute était-ce la première fois qu’un flic lui demandait de visionner les films. Il allait avoir quelque chose d’original à raconter à sa femme ce soir. Bien sûr, il n’y avait pas de b****s, mais des archives numériques. Le responsable de la télésurveillance fit défiler plusieurs fichiers vidéo en accéléré et Bony lui tapa sur l’épaule quand il vit sur l’écran un gars sortir du petit bois bordant le parking avec Tishan en laisse. Celui-ci fut ensuite embarqué dans un 4x4 dont la plaque d’immatriculation frontale était malheureusement maculée de boue. Par contre, en manœuvrant pour sortir, celle de l’arrière fut visible un court instant. Arthur prit note de deux lettres et deux numéros qu’on pouvait y voir en se disant que la plaque devait certainement être fausse et demanda qu’on lui fasse des impressions d’écran du type. L’enquête avançait aussi vite que Volpone suivant un lapin sur la lande. Tishan avait été enlevé mardi 24 juin vers dix-huit heures, soit quatre jours auparavant. Ça faisait un moment, mais il était satisfait, tout comme le directeur du supermarché, aussi content que le chien tout à l’heure (mais Bony ne sut pas s’il frétillait), s’imaginant déjà passer à la télé régionale avec l’enseigne de son magasin en arrière-plan pour un témoignage exclusif. Il demanda s’il pouvait avoir des éclaircissements sur l’enquête et ne se rappelait pas le nom de l’enquêteur, qu’il avait mal lu et mal entendu à son arrivée. Arthur avait-il mal énoncé son patronyme et lui avait-il montré sa carte rapidement ? C’était étonnant…
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