Le chien qui croquait les chatons-4

2116 Words
— Lupin. Inspecteur Lupin. Non, je suis désolé et je vous demanderai votre plus totale discrétion, à vous ainsi qu’à vos employés. Le succès de l’enquête en dépend, je peux compter sur vous ? — Euh… bien sûr, inspecteur. Je serai convoqué ? — Si cela s’avère nécessaire. En attendant, faites comme si je n’étais jamais venu. Au revoir cher monsieur. *** Arthur examina la photo du ravisseur. Avec ses lunettes de soleil et sa capuche, on ne pouvait rien distinguer de ses traits. Jeans, baskets, a priori un Européen, plutôt grand et mince. Un gars entre vingt et trente ans d’après son allure. Quant au numéro d’immatriculation, il manquait un chiffre et des lettres, mais c’était jouable. Rosamund aurait pu aider à retrouver le propriétaire de la voiture. Elle connaissait une tripotée de gens chez les flics, les gendarmes, des services dont Bony ne connaissait pas l’existence, et même au Quai d’Orsay où le nom de Dalloway n’était pas inconnu du Ministre en personne. Il se demandait parfois comment elle s’y prenait pour avoir un tel carnet d’adresses, mais il suffisait de la voir une seule fois pour comprendre. Avec son charme, son bagout, son intelligence et le petit accent anglais qui ravissait les oreilles françaises, elle était charmante. Mais aujourd’hui samedi, il n’était pas certain de la trouver à l’agence et il préféra joindre quelqu’un d’autre qui, paradoxalement, n’avait jamais rencontré Rosamund alors qu’ils étaient tous deux souvent étroitement associés aux enquêtes de Bony. Et si chacun connaissait l’existence de l’autre, ils ne s’étaient jamais vus autrement qu’en photo. Il appela donc Le Gentil, le capitaine de gendarmerie avec lequel il entretenait des relations cordiales, quoique parfois tendues lorsqu’il empiétait sur ses plates-b****s. Ils se connaissaient bien maintenant et le gendarme l’avait maintes fois aidé. Après son séjour à Saint-Pierre et Miquelon, il avait été muté en région PACA, pour le plus grand bonheur de son épouse. Lui et Bony ne passaient pas leurs vacances ensemble, mais ils avaient toujours plaisir à se revoir. Arthur ne fut pas étonné de le savoir au boulot en ce samedi matin – ce gars ne devait pas savoir ce qu’est un week-end – et lui demanda sans trop y croire s’il pouvait lui donner un nom. Le Gentil maugréa, comme à son habitude, mais le rappela quelques minutes plus tard. — Bruno Solacchi, 108 rue de Corinthe à Rennes. Un petit délinquant, une condamnation. — Ah bon ! ? C’est vraiment sa bagnole ? Un 4x4 Toyota ? J’le crois pas. — Affirmatif. Je ne vous ai rien dit bien sûr. — Bien sûr ! Vous rajoutez ça à mon ardoise. — Pff ! Mieux vaut être sourd… Salut Bony ! Arthur en était sûr. C’était vraiment du boulot d’amateur. Le mec enlève le chien avec sa propre bagnole ! Bon. Il était encore tôt. Direction Rennes. Avec un peu de chance, il ramènerait Tishan à Giraudeau le soir même. 3 Mardi 25 juin Bruno Solacchi avait hâte de se débarrasser du cabot dont la grosse tête bienveillante dodelinait dans le rétroviseur. Non parce que le chien bavait sur les fauteuils, car à vrai dire son vieux 4x4 en avait vu d’autres et Solacchi n’était pas un acharné de la propreté. On avait quand même exigé de lui qu’il enlève de son coffre tous les machins qui l’encombraient : bricoles diverses, pots de peinture, sacs, vieilles paires de chaussures et même une caisse à outils dont il avait souvent l’usage en raison des pannes fréquentes. Il lui avait aussi fallu nettoyer à fond, avec javel et grattoir, à croire qu’il allait accueillir un chien de luxe hyper fragile. Bruno n’avait jamais eu de chien et il avait plus pour habitude de leur distribuer des coups de pied qu’une caresse sur le museau, mais il n’imaginait pas qu’un bestiau aussi grand et costaud puisse être fragile, objet de la sollicitude de beaucoup de personnes et surtout, qu’il puisse représenter autant d’argent ! Il lui semblait avoir déjà vu cet animal quelque part et comprenait mal qu’on puisse porter autant d’intérêt à un chien sinon lorsqu’on est vieux et ramolli du bulbe, comme sa voisine par exemple. Il avait d’abord été surpris par l’odeur forte dans le chenil. Puis plus encore de trouver le molosse dans un box mieux aménagé et rangé que son propre appartement. Un instant, il pensa que le chien avait quitté sa cage pour venir squatter chez le proprio, mais non, c’était bien sa « niche », avec une gamelle et un coussin. Il savait qu’il n’y aurait personne dans le chenil et s’en était assuré en faisant le tour des bâtiments. De plus, la caméra de surveillance était en panne. C’est du moins ce dont on l’avait assuré. Il en fut persuadé plus tard, car il n’eut aucune difficulté à mettre une laisse au chien et à l’entraîner à l’extérieur, le molosse le suivant docilement grâce aux mots qu’on lui avait dit de répéter. En regardant la tête du Broholmer dans le rétro, il avisa la plaque du collier et s’arrêta sur le bord de la route pour vérifier quelque chose. Il y lut le nom du cabot, un nom de bagnole pensa-t-il, parfaitement ridicule, mais ce qui l’intrigua fut la nature même de la plaque. Pas d’erreur, c’était de l’argent massif. Il n’en revenait pas et hésita un instant, mais on lui avait bien dit qu’il fallait ramener le chien, en bonne santé, sans problème aucun et avec le collier, c’était impératif. En reprenant place derrière son volant, il pensa demander une rallonge, car ce chien n’était vraiment pas un bâtard ramassé à la fourrière et devait valoir encore plus d’argent que ce qu’il pensait. Quelque temps plus tard, il prit la bretelle de la quatre-voies pour arriver dans la zone commerciale près de Bain de Bretagne puis arrêta la voiture au bout d’une rue triste bordée de deux entrepôts jaunâtres. Le chien sortit du coffre et alla compisser un bout de muret avant d’être emmené vers l’une des deux bâtisses. Le portable de Solacchi sonna une fois la porte franchie et une voix exigea que le chien soit attaché à un anneau dans le mur. — Voilà, c’est fait, mais j’ai eu des soucis. La voix ne répondit pas. Bruno estima qu’il devait continuer. — Il va me falloir plus d’argent, j’ai pris des risques et des clients du supermarché m’ont vu. La voix cette fois-ci fit entendre un petit rire. — Bien essayé, mais ça ne marche pas. Je me fiche qu’on vous ait vu ou pas et vous n’aurez rien de plus. Vous êtes en ce moment dans ma ligne de mire et vous n’avez qu’une seule option : prendre l’argent qui est devant vous et disparaître. Estimez-vous heureux que je daigne vous laisser ce dédommagement malgré votre demande. Je me suis bien fait comprendre, n’est-ce pas ? Bruno jetait un œil inquiet dans toutes les directions, en haut, sur l’espèce de passerelle qui desservait des bureaux vides, en bas, derrière des containers et des caisses où l’homme pouvait se trouver. Il avait eu l’idée saugrenue de reprendre le chien et de repartir vite fait, mais c’était courir le risque de prendre une balle et puis qu’aurait-il fait ensuite ? Il n’y avait pas pensé, d’ailleurs il pensait rarement. Il ne savait pas à qui appartenait la voix. C’était lui qu’on avait contacté. Il s’avança prudemment, empocha l’enveloppe et repartit à reculons, méfiant et apeuré. Une fois la porte refermée derrière lui, il entendit le chien aboyer. Des gros « wouf ! » qui résonnèrent dans l’entrepôt. Le chien s’agitait en tirant sur la laisse accrochée à l’anneau. Un homme descendit de l’un des bureaux à l’étage. Sa haute stature l’obligea à baisser la tête en passant sous les poutrelles. Sous un blouson de cuir fauve, un tee-shirt moulait une puissante musculature forgée par des années d’entraînement et un engagement dans la Légion Étrangère. Son crâne rasé luisait comme un pommeau de canne et seule une minuscule perle enchâssée dans le lobe de l’oreille droite mettait un peu de fantaisie dans un visage aux traits fermés. Il s’approcha doucement du molosse avec un petit os à mâcher qui déclencha une soudaine éruption baveuse. — Calme. Voilà, t’es un beau chien, n’est-ce pas ? dit l’homme en le caressant entre les oreilles. Tishan s’allongea et commença à ronger la friandise. On ne l’avait pas habitué à de tels cadeaux, son dresseur veillant à ce qu’il maintienne un poids idéal et ne le nourrissant que de croquettes haut de gamme. C’était une journée faste pour lui, moins pour Bruno Solacchi qui s’en retournait, dépité, dans son appartement minable. Il était d’ailleurs si minable qu’il décida aussitôt arrivé de repartir pour se payer une virée avec le contenu de l’enveloppe. Pendant ce temps, le Broholmer se vit soulagé de son collier qui fut remplacé par un autre, tout aussi solide, mais sans plaque en argent gravé. Son standing baissa d’un seul coup, mais Tishan s’en moqua comme de sa première croquette. Son nouveau maître mit le collier précieux accompagné d’une lettre dans une enveloppe renforcée, y inscrivit le nom de Rémi Giraudeau avec l’inscription « personnelle » et inséra celle-ci dans une autre enveloppe plus grande qu’il posterait à l’intention des productions Cinégir. Il tapa ensuite un court texto et alluma une cigarette en regardant le chien qui avait déjà presque dévoré son os. La porte de l’entrepôt grinça sur ses gonds lorsqu’une jeune femme fit irruption dans le local. Blonde, de taille moyenne avec des traits délicats, elle n’avait aucun maquillage et était habillée grossièrement d’un pantalon informe et d’une veste d’homme sur un chemisier en coton bleu. Sans être belle, elle dégageait un charme auquel n’était pas insensible l’homme qui l’embrassa brièvement sur les lèvres. — Tout va bien ? lui demanda-t-elle. Il hocha la tête et la questionna à son tour. — Personne ne t’a vue rentrer ? — Bien sûr que non. C’est désert ici. Bon, je l’emmène ? L’homme alla détacher le chien qui haussa les oreilles quand la femme enveloppa ce qui restait de l’os à mâcher. — Tout doux Tishan, dit-elle. L’homme fit monter le chien à l’arrière d’une vieille camionnette des postes à laquelle on avait ajouté de gros hublots convexes sur les flancs et le hayon arrière. La jeune femme s’installa derrière le volant. — Fais gaffe à ce chien. Tu es certaine que tes parents ne verront rien ? — Mais non, je te l’ai déjà dit. C’est le trou du cul du monde là-bas, mon père est impotent et ma mère ne met jamais un pied ailleurs que dans la cour. Jamais elle n’ira dans les dépendances. Elle passe ses journées dans sa cuisine avec la télé à fond. T’inquiète ! Elle démarra tranquillement, Tishan installé derrière, heureux d’avoir retrouvé le bout d’os qu’il décida de terminer dans l’instant. L’homme regarda la camionnette s’éloigner et vrilla son mégot sur le sol, l’air songeur. Il rentra tranquillement chez lui, un appartement spacieux au cinquième et dernier étage dans les nouveaux quartiers sur l’île de Nantes. En admirant la Loire noire qui ondulait doucement entre ses berges, il tenta d’imaginer la tête de Giraudeau lorsqu’il recevrait l’enveloppe. Il était satisfait de la façon dont se déroulait son plan. Le coup de bol avait surtout été d’apprendre que la femme de Soril l’avait largué et que celui-ci était au bord du suicide. Oui, pour l’instant, tout allait bien. Il leva haut sa canette de bière et porta un toast. — À la tienne, escroc ! 4 Samedi 29 juin Le quartier était minable. Des rues tristes, au bitume défoncé, aucun commerce sinon une supérette taguée à outrance sur un terre-plein hideux à quelques pâtés du domicile de Bruno Solacchi. Quand le GPS de Bony lui eut dit qu’il était arrivé rue de Corinthe, il pensa qu’une mise à jour des fichiers du bidule s’imposait. Ça ne pouvait pas être la bonne adresse. Il n’y avait là qu’un long mur en ciment qui s’écroulait par plaques. Derrière se trouvait un ensemble de générateurs et de poteaux électriques ainsi que des casemates plantées çà et là sur un terrain immense. Sans doute un parc EDF. Le Gentil avait-il fourni une info bidon ? Arthur descendit de la Rover pour aller examiner de plus près l’endroit. Pas une âme à l’horizon, même pas un chat pelé. Trois voitures amochées garées le long du trottoir, plus une quatrième un peu plus loin, enfin ce qu’il en restait, car elle avait dû flamber récemment. Derrière lui, des petits immeubles à deux étages aux façades lépreuses trouées de fenêtres grises et poussiéreuses. À croire que personne n’habitait cette rue. Pourtant, l’un des immeubles portait le numéro 105. La piaule de Solacchi devait donc bien être quelque part en face. Il traversa la rue et longea le mur craquelé et en partie écroulé, puis dépassa le parc EDF. Il aurait dû garder la voiture qui était à présent à plus de cent mètres. Enfin, il arriva après un léger virage sur la gauche devant un immeuble identique à ceux aperçus plus haut. Ah ! Il y avait là une lueur de vie, car une fenêtre au rez-de-chaussée laissait passer de la lumière à travers les volets rouillés. Il entendit même la voix d’un présentateur de télé qui beuglait les nouvelles. Il se dit que les samedis soirs à Rennes étaient loin d’être aussi festifs qu’aux Vieilles Charrues, il est vrai qu’il n’était pas « rue de la soif » près de la place des Lices, mais dans un quartier paumé comme il y en a tant autour des grandes villes. La porte d’entrée de l’immeuble étant entrouverte, il mit un pied dans un couloir aux tons marronnasses qui sentait le chou. Bien qu’il fasse encore jour, Bony n’y voyait absolument rien et dut éclairer avec son portable pour trouver un interrupteur. Une ampoule nue et parsemée de crottes de mouches éclaira faiblement trois boîtes aux lettres qui tenaient par miracle accrochées au mur. La première n’avait plus de porte, la seconde avait été forcée, mais rafistolée avec un fil de fer et la troisième était flambant neuve, en acier zingué, estampillée « Maryvonne Leclaireux ».
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