Le chien qui croquait les chatons-5

2002 Words
— Qu’est-ce que vous voulez ? Il se retourna surpris en entendant des aboiements hargneux puis une voix nasillarde et caverneuse. Une voix féminine. Enfin, il en eut confirmation en voyant de quelle gorge elle provenait. Une… oui, une femme se tenait dans l’encadrement de la porte de l’appartement duquel s’échappait le son d’une télévision à fond. Elle avait de longs cheveux gris filasses, affichait au moins une soixantaine d’années, épaisse et courte sur pattes, aussi épaisse que haute, habillée d’une espèce de plaid qui avait dû être écossais de nombreuses années auparavant et elle était particulièrement peu aimable, tout comme son chien tenu fermement par le collier. Décidément, il était cerné par les cabots ! — Qu’est-ce vous foutez ici ? Y’a rien à voler. Foutez l’camp ou j’lâche Néron qui vous bouffera les couilles ! Le Néron en question semblait plein d’appétit à voir sa gueule grande ouverte sur une denture apparemment robuste et surtout pointue. Bony craignit que sa maîtresse ne puisse le tenir assez fermement. Le molosse, tant désireux de changer son plat du soir pour une tranche de privé bien saignante, se tenait sur ses pattes arrière et s’étranglait en voulant attaquer. — Ta gueule Néron ! hurla le monstre. — Pardon de vous avoir dérangée, chère madame, mais je suis détective et je mène une enquête sur une personne qui logerait dans cet immeuble. Elle haussa un sourcil broussailleux et lui arracha presque des mains sa carte de visite. — Y’a qu’moi et le crevard de Corse ici. — Loin de moi l’idée d’enquêter à votre sujet chère madame, il s’agit bien de monsieur Solacchi. Elle resta sur l’expectative et fila un coup de tatane à Néron qui rentra en couinant dans l’appartement, puis elle ferma la porte. Un peu de calme revint en même temps que les émanations de chou se firent plus discrètes. — Pourriez-vous me dire si vous l’avez vu récemment ? — Il est plus là. Il s’est barré. — Et depuis quand, si vous vous en souvenez ? — Hmm, c’était le soir du téléfilm sur la 2. Ouais, mardi soir. — Vous l’avez vu partir ? — Bien sûr ! Cet abruti s’est garé comme un con devant ma fenêtre avec sa grosse bagnole. J’l’ai engueulé naturellement. Il m’a insultée, naturellement, pis il est monté chez lui au s’cond. J’ai été dans l’couloir pour lui dire d’aller garer son gros cul ailleurs et il est r’descendu deux minutes après. Il m’a dit d’aller me faire foutre et il est reparti. Arthur admira la richesse de son récit, concis, précis, sans chichis, parfait ! — Avez-vous une idée de l’endroit où il a pu aller ? — Aucune et j’en ai rien à cirer ! — D’accord. Bruno Solacchi est fortement soupçonné d’avoir trempé dans une affaire louche, un rapt de chien pour être plus précis et… — M’étonne pas ! Il aime pas les chiens, c’t’enflure ! J’espère que vous l’flinguerez c’t’enfoiré ! — Chère madame Leclaireux, j’essaie de faire mon travail au mieux, croyez le bien. Et d’ailleurs, pensez-vous que je pourrais jeter un œil à l’appartement de ce monsieur ? — Oh ! Allez-y ! Mais dites-moi, qui m’dit qu’vous êtes vraiment détective ? Z’avez même pas d’arme ni d’chapeau ! Maryvonne Leclaireux avait raison, Bony avait oublié de se déguiser… Elle avait dû en rester à Gabin et Guy Marchand à la télé. — Parce que mon feutre est resté dans ma Traction et quant au revolver je n’en ai pas besoin avec un minable du genre de ce Bruno Solacchi. — Ouais, z’avez raison. C’est vraiment une loque. C’est au s’cond, y’a qu’une porte. — Une dernière chose si vous permettez. Auriez-vous remarqué la présence d’un gros chien au pelage crème dans le 4x4 de votre voisin ? — Non. J’ai bien vu son gros cul, comme j’vous l’ai dit, il était juste devant ma f’nêtre, c’t’empaffé, et y’avait pas d’chien d’dans, pis mon Néron l’aurait senti sinon ! Arthur se demanda comment la truffe de son cabot pouvait sentir quelque chose dans cette atmosphère empuantie par le chou, mais il la remercia chaleureusement pour son témoignage. Elle réintégra son antre, accompagnée par les aboiements de son cador qui eut à nouveau droit à un « ta gueule ! » retentissant. Il monta jusqu’à l’étage en évitant de racler le mur de la cage d’escalier. Le revêtement était marron tout comme le reste, mais il ne savait pas exactement si c’était de la peinture. La porte de l’appartement du premier était condamnée, avec deux planches croisées clouées sur les chambranles. Celle du second était fermée, mais en partie rongée par l’humidité et Bony se demanda si la couleur verte n’était pas de la moisissure. Il n’eut pas besoin de forcer la serrure qui n’existait pas. L’odeur dans l’appartement était épouvantable et alla ouvrir la fenêtre et la porte en grand pour tenter de créer un courant d’air. La piaule n’était pas en désordre, car il n’y avait que très peu de meubles. Une petite table et une chaise dans un coin avec un vieux frigo qui fuyait près de l’évier et un matelas en mousse, immonde, posé sous la fenêtre. Sinon, un butagaz, une poêle noire et cabossée et une casserole dans le même état. Contre le mur et éparpillés dans la pièce, plusieurs sacs en plastique renforcé, de ceux vendus dans les hypermarchés, remplis de papiers, objets divers, linges plus ou moins sales et d’autres trucs dont il ne parvint pas à définir l’utilisation. Le degré de saleté devait atteindre douze sur l’échelle de la mère du privé qui allait de 1 (poussière normale après un délai de 24 h de nettoyage) à 10 (état d’un local de dix mètres carrés après une beuverie durant deux jours entre dix fumeurs ne s’étant pas lavés depuis une semaine et n’ayant mangé que des kebabs). La salle de bains n’aurait dû prendre qu’un L. Il ne trouva là aucun indice indiquant qu’un chien y avait séjourné. Solacchi avait dû le « livrer » avant de rentrer chez lui, ce qui était d’ailleurs logique. Aucune adresse sur les rares lettres trouvées dans les sacs ne lui permit de remonter plus loin la piste du Corse. Après vingt minutes à fouiller dans cette misère, il décida de rentrer sur Nantes. Il lui fallait réfléchir à un autre moyen pour remettre la main sur ce satané chien. Il redescendit et alla frapper à nouveau chez Maryvonne Leclaireux. — Qu’est-ce vous voulez encore ? comprit Bony malgré les jappements aigus de Néron. — Un petit service. Cela vous dérangerait-il de m’appeler dès que votre voisin du dessus reviendra au bercail ? — Pourquoi j’ferais ça ? — Pour mettre hors de nuire quelqu’un qui maltraite les animaux, c’est une bonne raison non ? La mégère haussa ses épaules grasses en faisant la moue. — C’est une bonne raison qui n’me rapportera qu’dalle ! — Bien. Mettons que ce billet pourrait procurer à ce cher Néron des croquettes premier choix. Le billet de cinquante euros disparut rapidement sous l’épaisseur du plaid. — Chuis pas une balance, mais avec un pourri comme lui, oui, ça peut s’faire. Fermez bien en r’partant. La porte claqua à nouveau au nez de Bony. — Merci. Ce fut un plaisir, dit-il en se dirigeant vers la sortie. L’air frais de la rue lui sembla particulièrement pur après les effluves endurés. Ses pas résonnèrent sur le trottoir le long du parc EDF qui se colorait de taches orange et rose dans le jour déclinant. Il eut peur une seconde de retrouver sa vieille Rover transformée en barbecue, voire même évaporée, mais à sa grande satisfaction, elle l’attendait sagement. Il quitta le quartier pouilleux pour en rallier un autre, plus vivant et pimpant, sur les berges de la Vilaine, près du centre-ville où habitait Philippe Le Floch. Le jeune véto, l’auxiliaire de Soril, l’accueillit avec intérêt. Bony s’étonna qu’il n’ait pas répondu à ses appels téléphoniques. — Ah ! Désolé, mais je suis en vacances, et j’ai horreur des portables. De plus, vous avez du pot de me trouver chez moi. Je suis souvent sorti. Mais pourquoi cette question ? Bony fut convaincu après seulement quelques minutes qu’il n’avait rien à voir avec l’enlèvement du chien. C’est d’ailleurs Philippe qui avait signalé à Soril que la caméra de surveillance dans le chenil était en rideau. Bony nota quelques lignes dans son calepin, pour la forme, puis lui souhaita le bonsoir. Il n’avait plus rien à faire à Rennes et reprit la route vers le sud. Au téléphone, Giraudeau lui apprit qu’on lui avait demandé de déposer la rançon de cent mille euros près d’un pilier du pont de la Jonelière. L’argent devait être mis dans un sac étanche et déposé dans une poubelle lundi matin. La conversation n’avait pas duré plus de deux minutes et la voix déformée n’était pas reconnaissable. Bony réfléchissait au moyen que le ravisseur avait prévu pour récupérer l’argent. Déjà il était gonflé de choisir un endroit aussi proche de l’hôtel de police, distant de quelques centaines de mètres. Peut-être allait-il venir chercher le sac en bateau ? Arthur ne voyait que cela, le pont à sa base n’étant accessible qu’à pied. Mais comment pouvait-il croire qu’on allait ainsi le laisser partir avec le fric ? C’était du grand n’importe quoi. En revenant sur Nantes, Bony imagina le type dans un petit bateau électrique, de ceux qu’on peut louer pour se balader à deux à l’heure sur le fleuve, et il souriait. Il souriait, car finalement, Rosamund lui avait octroyé une mission ridicule qui n’était pas digne de la réputation de l’agence. À sa place, il aurait honte de ponctionner Giraudeau de la somme exorbitante des honoraires, enfin, de ceux de la MO.R.S.E.… malheureusement pour lui. Cependant, il avait perdu la trace du clébard. Solacchi était sûrement un rigolo, mais Bony ignorait où il se trouvait et surtout ce qu’il avait fait de Tishan. Il savait seulement que le Corse l’avait enlevé mardi en fin d’après-midi, puis qu’il était revenu peu après chez lui pour aussitôt en repartir. Le monstre parfumé au chou n’avait pas vu de chien à l’arrière du 4x4. Ça signifiait donc que celui-ci avait été déposé quelque part, entre le Grand Fougeray et Rennes. Un molosse de cette taille ne passe pas inaperçu. Il était peut-être à présent enfermé dans une cave ou au fond du garage d’une maison isolée, loin de tout voisinage susceptible de le remarquer ou de l’entendre aboyer. À la campagne, très certainement. Le Broholmer valant un paquet de pognon, nul doute qu’on en prenait soin, et qu’on le gardait dans la région. Bony ne croyait pas qu’on ait pu l’emmener loin d’ici, ou alors la demande de rançon était du pipeau et jamais Giraudeau ne reverrait sa star poilue. Il était tard et les bords de l’Erdre étaient à présent désertés par les promeneurs en cette fin de semaine. Seuls quelques jeunes restaient à discuter en s’alcoolisant doucement avec des packs de bières. Giraudeau recevait chez lui quelques amis qui profitaient de la douceur vespérale dans le parc éclairé par de magnifiques lampions japonais. On demanda au privé de patienter dans un petit bureau meublé art déco. Avec un soupçon d’imagination, on pouvait se croire chez Hercule Poirot. Arthur ne put apercevoir aucune célébrité, si tant est qu’il y en eût à la réception, et personne ne le vit. Le producteur voulait rester discret. Il avait troqué sa panoplie de vacancier contre un élégant costume dont le prix de la seule veste aurait sans doute réglé la location mensuelle d’un appart en bord de mer. Il n’avait que quelques minutes à lui consacrer. Tant mieux, Bony était crevé. Ils écoutèrent l’enregistrement de la conversation téléphonique avec le ravisseur. Classique : une voix déformée par un filtre numérique. Pas d’accent reconnaissable, une élocution claire, pas de fautes de français, un ton calme, aimable et posé. La voix semblait avoir été elle-même enregistrée, ne répondant à aucune des questions de Giraudeau. Il y avait peut-être quelque chose d’exploitable pour les labos techniques de la police, mais ce n’était pas à l’ordre du jour et ils n’avaient plus que vingt-quatre heures avant la remise de la rançon, fixée lundi matin à cinq heures. Bony assura Giraudeau qu’il serait à poste, prêt à suivre l’homme qui viendrait sans doute par le fleuve. Le cinéaste demanderait de son côté à deux malabars à son service de se poster de chaque côté des piles du pont. L’enquêteur s’inquiéta un peu de cette initiative, mais après tout, il était le patron et même si c’était la vie d’une star de ciné qui était en jeu, ce n’était pas Lola Vestaly ou Marylin Monroe, mais un molosse baveux qui ne sentait pas le 5 de Chanel. Avait-il déjà préparé la rançon ? À la question, Giraudeau affirma que l’argent serait disposé dans un sac en temps et en heure. Arthur demanda des précisions, mais son interlocuteur devint un peu irascible. Bony gênait, une fois de plus, comme le fait en général un privé. Ses invités attendaient Giraudeau, il avait d’autres priorités que cette histoire de chien. Bien, Arthur ne s’incrusta pas. — Je n’ai pas vu votre charmante épouse ? dit-il. Elle m’a semblé inquiète de la disparition de Tishan. Giraudeau le fixa deux secondes. — Lola, inquiète ? Vous vous méprenez, monsieur Bony. De toute façon, elle s’est absentée. Elle a des rendez-vous sur Paris. On frappa à la porte du bureau. On le réclamait. Il dit qu’il arrivait et raccompagna Arthur pour s’assurer peut-être qu’il n’allait pas gambader à travers le parc pour quémander des autographes.
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