I-2

2096 Words
Le bourg est une manière de capitale. On y trouve l’essentiel, y compris dans la boulangerie de la place un assortiment de bonbons colorés dans des bocaux transparents. Le matin règnent des effluves de pain et de pompe aux pommes. Les enfants salivent alors qu’en bout de place, bien dans la lignée des tilleuls, se dresse imperturbable et solennelle la République, affirmée par le grand bâtiment de la mairie et de l’école. Mais le bourg prolonge la vie champêtre, les moutons paissent dans de petits terrains enclavés, et la basse-cour piaille et crie, surtout les oies de Noël à l’engraissement. Des écuries abritent les lourds traits qui tirent les carrioles. Peu de camions et encore moins d’automobiles rompent le silence. Seule la route centrale, une départementale, est goudronnée. C’est pourtant une commune moderne, presque électrifiée dans son ensemble, avec une gare de triage. Un carrefour de lignes qui nécessite des manœuvres savantes, des aiguillages. Quant aux voyageurs, la micheline s’arrête le matin et repasse le soir. Elle dessert la ville à trois quarts d’heure de là. Jean ne l’a jamais empruntée. Chaque dimanche matin, les familles se retrouvent, entre messes pour certains, café pour d’autres et marché pour tous. C’est ainsi que tout le monde se connaît, se côtoie. L’étranger, l’anonyme, le nouvel arrivant ne sont pas les bienvenus. L’école ne peut pas se manquer. Imposant bâtiment avec deux ailes en retour, le rez-de-chaussée est occupé par les classes et les bureaux, l’étage par les appartements. Les fenêtres et les portes sont rehaussées d’un liseré de briques, d’une architecture inconnue ici. D’un côté les filles, de l’autre les garçons. La cour en terre battue abrite un préau ajouré et les toilettes spartiates. Un mur et, en son centre, un grand portail closent l’ensemble, soumis à l’autorisation de la cloche que le directeur est seul habilité à agiter. Un grand marronnier tombe ses feuilles et ses fruits tentateurs pour des lancers plus ou moins fructueux et rejoint peu à peu le camp des squelettiques cerisiers. Une touffe d’asters tremble le long d’un mur. Une école au crépi en grain d’orge orangé avec de hautes baies, et qui sent l’ordre, la morale et l’étude jusque dans le moindre recoin, bien qu’en vérité l’odeur de Javel des planchers livre bataille au parfum d’encaustique des pupitres. M. Gidel tient là sa première classe, le cours supérieur et la fin d’études primaires, celle des grands. Avec sa blouse grise, ses cheveux noir corbeau, son visage émacié, il inspire le respect, voire le recul. On sent chez cet homme le souci de transmettre, d’apprendre, à ces enfants que la République lui confie, les valeurs intangibles, l’ordre des choses. Il est assis à son bureau, en ce matin, plus d’une heure avant l’arrivée des premiers élèves. De sa chaise, il entrevoit la porte ouverte de la cour de terre battue. Son regard porte aussi sur les lieux d’aisance, ces deux portes bleues ajourées sur le haut et le bas. Instantanément, il sait les logiques et les désordres du lieu secret. Vingt pupitres doubles lui font face, ils brillent de la cire de la sortie d’été. Les hautes fenêtres assurent au jour la plus grande emprise, la classe est par principe lumineuse. Il reconnaît Mme Brousse, l’institutrice, sa collègue de l’autre classe, mais aussi la très jeune épouse du directeur. Elle frappe et, le sourire aux lèvres, lui demande s’il n’est pas trop inquiet, elle le rassure, c’était son cas, il y a deux ans… Il bredouille d’une forte voix. Il a emménagé depuis quelques jours dans le logement libre, à l’étage, celui réservé aux célibataires, deux pièces et les toilettes communs au bout du couloir… Ils l’ont invité à déjeuner dimanche prochain. Il a décliné l’offre du jeudi, jour qu’il consacre à la botanique et la licence universitaire qu’il tente d’achever en suivant les cours théoriques le jeudi après-midi sur plusieurs années… Il se retourne, pas une trace sur le grand tableau noir, une éponge et des craies, prêtes à l’emploi. Il écrit la date avec application lundi 2 octobre 1950. À leur place, des grands instruments, une équerre, un rapporteur et un compas. Pas très loin, le compendium métrique, cette armoire vitrée qui sert pour les cours de sciences. Elle contient les preuves intangibles aux problèmes impitoyables de mesures et de poids. M. Gidel voue une admiration presque sans bornes à la chaîne d’arpenteur, à la balance Roberval et ses poids en laiton, aux mesures en métal blanc pour les liquides et en bois cerclé pour les grains, et à toutes les formes qui doivent permettre à l’élève de visualiser le parallélépipède, le cylindre, le cône… On l’a prévenu à l’École normale, même si le système métrique est obligatoire en France depuis 1919, chaque province a conservé comme une résurgence ses propres mesures, ses néologismes, son vocabulaire patoisant, ses expressions approximatives, ses résistances à la langue française par endroits… Son rôle, à lui instituteur de la République, est de prolonger l’action de ses prédécesseurs, de faire aboutir au nom de la modernité l’unité du savoir, l’universalité de la culture républicaine. Il regarde sa montre. Encore une demi-heure. Il contemple de nouveau sa classe pour se persuader qu’il ne manque rien, qu’il n’a rien omis pour le cérémonial de rentrée. La bibliothèque n’est pas très fournie, mais elle suffit pour intéresser les garnements. À côté des sempiternelles, mais efficaces, Fables de La Fontaine, il a rangé par ordre alphabétique les livres campagnards d’Erckmann-Chatrian, les romans rustiques de George Sand, Jules Verne au grand complet et, bien entendu, Robinson Crusoé, ce héros involontaire mais audacieux. Il n’y a pas d’autres livres. Depuis la guerre, seulement cinq années à reconstruire. Des tickets de rationnement, il y a peu encore. Le budget alloué aux livres est anecdotique… surtout dans ces communes de campagne, loin de tout. La plus proche ville est à quarante-cinq kilomètres, mais M. Gidel est chanceux, il y a une gare à moins de cinq minutes, de quoi rentrer chez lui assez souvent et suivre ses cours à la faculté… Il ne se fait guère d’illusions, les gamins ont peu le temps de lire, ils entament une seconde journée en rentrant… Sur une table, il y a les ardoises et leurs crayons spéciaux, les petites boîtes à éponge, et les cahiers de devoirs mensuels à petits carreaux… Les piles de livres raccommodés attendent une distribution d’autant plus sérieuse que le bien est rare. Ils sont changés lorsqu’ils sont épuisés ou démodés du fait d’un nouveau programme. Les enfants ont de la chance, le dernier date de 1947. Enfin, aux murs, la carte du monde, celle de la France et de ses colonies. Deux lignes de portemanteaux métalliques encadrent la salle. Tout est prêt, même les premières annotations sur son journal de classe. La liste de ses élèves avec leur date de naissance a été établie par son prédécesseur juste avant son départ. On lui a signalé les turbulents, les téméraires, les timides, les éclairés et les simples. Il a composé un ordonnancement qu’il ne s’interdit pas de changer. C’est le premier jour officiel de chauffe et, aujourd’hui, c’est lui qui a allumé le feu dans le fourneau cylindrique. Dans moins d’une heure, il aura dicté le règlement de l’école, énuméré les tâches du ménage que chaque responsable quotidien aura à cœur d’accomplir. Il attend gaillardement les trente-cinq garçons, inscrits dans la grande classe, les cours moyen deuxième année, les fins d’études de première année et enfin de seconde année, qui passent le certificat dans neuf mois. Très vite, il saura ceux qu’il convient de diriger vers le collège et qu’en conséquence il préparera au concours d’entrée. M. Gidel n’est pas n’importe qui. Il est une sorte d’homme supérieur, celui qui décide de l’avenir, celui qui sait et a le pouvoir de diriger. En ce sens, il est respecté des parents, qui ne reviennent jamais sur ses décisions. Il devra convaincre certains de laisser leur enfant aller en sixième, et même la promesse d’une bourse n’assouplit pas leur entêtement. Ils n’en voient pas l’utilité ou préfèrent la certitude de la technique, de l’apprentissage. La plupart souhaitent que le fils « reprenne » derrière eux, continue la logique terrienne. Peu à peu, ils arrivent, les filles d’un côté, les garçons de l’autre, mais la barrière séparatrice n’empêche pas les conversations, les sourires, les haussements d’épaule. M. Gidel rejoint la cour, et Jean l’envisage pour la première fois. Leurs regards se croisent, mais l’instituteur se garde bien de lui sourire. Jean baisse les yeux, change de coin. Cela va être une année dure. Il est dans la même classe qu’Antoine, malgré leur différence d’âge. Le grand escogriffe passe son certificat cette année… Jean retient une larme en observant la ligne de crête forestière, qui effiloche les nuages, mais vient de l’ouest une masse noire qui, dans moins d’une heure, sapera les hauteurs, arasera la moindre possibilité de rêve, d’autant qu’il faudra déjà répondre aux questions du maître. Quatre classes et quatre rangées d’enfants qui attendent devant les portes, deux pour les filles, la classe de Mme Aumaître pour les plus jeunes et celle de Mme Brousse, et deux pour les garçons, celle du directeur et celle de M. Gidel. Une barrière de bois sépare la cour et deux ailes aggravent la distance. Ils sont venus de toute la commune, certains habitent à proximité et rentreront déjeuner chez eux, d’autres comme Jean ont amené leur gamelle, parce qu’il aurait à peine le temps de manger s’il devait faire l’aller et retour à midi. Il a insisté auprès de ses parents, mais ceux-ci lui ont répondu que c’était une demande stupide et que la fréquentation des autres lui ferait du bien. Il s’est tu. Même là, il lui faudrait supporter Antoine. Par bonheur, le maître a regroupé les grands sur un côté. Sa voix prend ses marques, les murs s’habituent à elle, et les enfants à ses paroles qu’il répète souvent pour qu’elles soient comprises. Elles s’imposent sans violence mais sans discussion possible. Tous savent qu’il serait inutile de parler sans autorisation, et pourtant certains sont presque des hommes, solides, habitués aux travaux de force et à commander les journaliers. Mais là, ils se taisent avec respect. Sur son estrade M. Gidel paraît immense, sa blouse sombre et sa cravate, son air pas très commode, tout cela concourt à une sévérité visible, à une certitude dissuasive. Sa main écrit la première phrase au tableau, une écriture d’artiste. La craie blanche s’applique à instruire la règle en vigueur, à respecter une géométrie formelle indiscutable. Les enfants comprennent que cette perfection est le résultat d’une pratique qu’il leur faut désormais imiter. Ils la recopieront tout à l’heure. La propreté, condition de la santé. Eau froide, savon, air pur, voilà les meilleurs médecins. M. Gidel explique que, dès demain, il regardera les ongles et les oreilles, qu’après un travail physique soutenu, il faut se laver le corps, et les mains avant chaque repas, surtout pour ceux qui ont une ferme. Les maladies des animaux peuvent toucher les hommes, la fièvre de Malte par exemple. Avant la récréation, le maître fait un exercice d’orthographe, des phrases avec des pièges que reconnaît Jean, au moins pour certains. Ce n’est pas le cas de tous. Quelques-uns ont l’air de souffrir et portent le crayon d’ardoise à leur bouche. Le poêle de fonte, orné au milieu d’une grappe de raisin, pétille par moments, d’autres fois le craquement d’une bûche qui, par son poids, réduit en braises celle du dessous, résonne et attire le regard de celui qui s’ennuie ou qui ne connaît pas la réponse. Quelques esprits inquiets se demandent où est passé le bonnet d’âne qui d’habitude trônait sur le bureau. Ne pas le voir ne signifie pas que son sombre présage soit éteint. M. Gidel doit le conserver dans son tiroir… La cloche libère de ce premier temps un peu bizarre, de cette parenthèse des présentations. Jean reste à l’écart tandis qu’ici et là les conversations naissent et les rapprochements s’opèrent. Les jeux restent incertains en cette première journée. Désormais, tout est en ordre pour commencer. Dès ce soir, les élèves rentreront avec des devoirs. Le nouveau rythme de la vie s’impose. Chacun abdique et obéit. Telle est la règle. Il commence d’ailleurs par une dictée de circonstance. De jour en jour la forêt changeait d’aspect. Sur la verdure d’été, l’automne étendait ses badigeons de rouille. Dès les premières nuits froides, les quenouilles des peupliers de la lisière s’étaient dorées. Puis les merisiers, les hêtres et les érables s’étaient allumés comme des torches. Peu à peu, l’incendie gagnait tous les arbres, à l’exception des résineux. Les acacias et les tilleuls devenaient d’un blond pâle ; les chênes secouaient dans le vent aigre de rudes tignasses rousses ; les trembles, les pommiers et les poiriers sauvages charbonnaient comme s’ils avaient été léchés par une flamme. Ernest Pérochon M. Gidel s’attarde un instant sur les montagnes visibles par la fenêtre de la classe. La forêt se recueille, c’est le ralentissement après les fougues de printemps et les fièvres d’extrême chaleur d’août. La lumière est moins éblouissante, et pourtant des éclats précieux fusent un peu partout. Le repas de midi est triste. Les enfants s’attablent et mangent dans leur gamelle métallique, le plus souvent un quart militaire qu’ils font réchauffer sur le fourneau. Ils accompagnent leur plat d’un fort morceau de pain et d’un verre d’eau. La pomme paraît le dessert commun à tous, ils la pèlent au plus près de la chair et certains la croquent. Jean reste silencieux. Il ne participe pas aux plaisanteries des plus grands. Il attend la cloche en proie à un ennui sans solution.
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