I-3

2077 Words
Lorsqu’il sort pour la récréation, il regarde pardessus la fascine de bois, du côté des filles. Mme Brousse et Mme Aumaître conversent dans le vent humide, avec une nuée de petites filles qui courent les jambes nues. Seules les blouses les différencient vraiment. Les garçons s’activent, certains jouent aux billes dans un coin et d’autres maintiennent la tradition séculaire des toupies, un rond à la craie et la toupie lancée en plein centre doit chasser les autres. Jean, les mains dans les poches, regarde ses camarades, il s’est bien gardé d’apporter quoi que ce soit… Les meilleures sont celles en buis jaune parce qu’incassables. Il conserve celle de son grand-père comme un talisman. Le choc peut facilement fendre les autres. Jean croise le regard d’une fille isolée, elle lui sourit. Ils sont proches malgré la barrière. Elle lui demande comment il s’appelle. Elle vient d’arriver. Son père est le nouveau chef de gare. M. Gidel et le directeur échangent parfois un mot. Ce dernier considère déjà le nouveau maître comme un rêveur. N’a-t-il pas avoué ces deux passions qui se conjuguent à merveille, la marche et la botanique, il va même proposer à ses élèves de constituer un herbier pendant les activités dirigées. Rêveur mais strict, cela rassure le directeur. M. Gidel s’abstient de parler de ses lectures, les grands voyages de Henry de Monfreid, les ouvrages de Pierre Loti ou encore les récits d’explorateurs. * * * Le lendemain matin, parti avec quelques minutes d’avance, Jean marche lentement, il observe le paysage qui le happe comme un précipice. De là, il voit loin. Il englobe les 180 degrés comme un panoramique. Ses yeux ne suffisent pas. Les brumes du matin cachent le cours du fleuve, dont un méandre évite le bourg. La fumée d’un train laisse des traces dans le lointain. L’hiver est déjà là, caché, tapi, mais présent dans tous les esprits. Au bas de la côte, le chemin suit les grandes terres découvertes en amont de la ligne boisée de la berge. Dans le presque silence, Jean tombe sur une dizaine d’oies sauvages qui fouillent les chaumes trempés. Sans bruit, il s’éloigne et rejoint la route goudronnée, la départementale silencieuse à peine perturbée par quelques rares voitures et camions. L’école approche et lui ralentit encore le pas. Il ramasse plusieurs noix qu’il goûte avec plaisir, la saveur amère l’aidant à saliver. La grille ouverte apparaît comme celle d’un casernement. Il regrette de n’être pas passé par la gare. Il est presque le premier, mais il y a déjà le grand Antoine qui demande : « Comment va la poule mouillée ? » Jean serre le poing. Ce matin, la révision de calcul prend du temps. M. Gidel rappelle à la classe des unités simples et celle des mille. Puis il y a de l’histoire. À midi, Jean s’installe sur la grande table du fond et avale sans appétit son quart réchauffé sur le fourneau. Mauvaise journée, d’autant qu’il a dû composer une rédaction sur sa dernière promenade, pendant que ceux de fin d’études corrigeaient un exercice de grammaire. Et qu’aurait-il à raconter sinon que chaque matin et que chaque soir il traverse un bout de campagne pour venir à l’école. La nature, il la côtoie sans cesse. Elle l’accompagne dans son quotidien, sous le soleil estival, il a travaillé avec son père et parfois traîné en se promenant mais peu. Cet été, le temps de la lumière s’est assombri parce qu’il s’est senti seul. Heureusement, Julius lui a tenu compagnie. Il sait l’atteler, parce que le cheval met du sien en se laissant faire et en baissant la tête lorsqu’il lui passe le lourd collier. D’ailleurs, ils se parlent tous les deux. Chaque soir, lorsque Jean lui prépare son picotin, un grand seau d’orge ou d’avoine concassés, il attend calmement. Mais dès qu’il le quitte, le cheval pousse un hennissement. Il a plutôt envie de raconter ce genre de scène. La promenade solitaire après tout, cela le regarde. Ils ont tous quelque chose à faire à la maison. Son père laboure quelque terre, sa grand-mère garde les bêtes et sa mère s’occupe de tout le reste… Jean, même s’il est moins agile que ses parents, aide chaque jour, surtout à la traite, cela prend tellement de temps que trois personnes assises sur le petit trépied, derrière le cul de douze bonnes vaches, mettent tout de même une heure et demie. Parfois, il s’occupe de la pâtée des cochons, des patates cuites avec du son. La promenade de la rédaction, à décrire le ciel, le temps et le paysage, ça l’embête parce qu’elle ne se passe jamais de cette manière. Alors, Jean décide de raconter l’espace de deux ou trois feuilles ce que lui voit au travers des choses… Il marche dans les champs, s’assoit sur son promontoire et se met à rêver. À quoi, sinon à un départ vers quelque chose qu’il ne connaît pas, mais qui est loin derrière l’horizon… Et qu’il raconte à M. Gidel. Le mercredi, le soleil rougit l’est de la montagne, une vraie journée d’automne qui sent le champignon dans le moindre souffle de vent. Le peuple le plus civilisé est celui qui utilise le plus de savon. La sentence à la craie présume d’une inspection minutieuse. M. Gidel prévient plusieurs élèves sur un ton de remontrance. Il explique que la société change. « Aujourd’hui, le monde moderne a vaincu la faim, au moins en Europe. Dans les villes, il fallait distribuer des tickets de rationnement il y a encore deux ans. Il n’y a plus vraiment de misère, alors que c’était le cas autrefois dans les campagnes, où la dure nécessité était de survivre et l’hygiène malheureusement passait au second plan. Ce n’est plus le temps des sabots mais celui des souliers. » Chacun écoute avec attention et crainte les propos du maître. « Les grands changements de mode de vie sont dus au machinisme et à ses progrès, à l’arrivée de la bicyclette et de la motocyclette qui ont favorisé les déplacements, et aujourd’hui à celle de l’automobile qui, dans vingt ou trente ans, sera dans tous les foyers. Alors, conclut M. Gidel, on ne vit plus comme des cochons ! » À la récréation, Jean et Marie, la fille du chef de gare, s’approchent l’un de l’autre avec juste la barrière entre eux. Elle a son âge, elle ne connaît personne, son père est nommé ici depuis le 1er septembre… Elle a pris souvent le train, elle a même accompagné son père à Paris, et le conducteur les a acceptés dans la grande locomotive… « Si tu veux, on se verra souvent », lui dit-elle d’une voix sérieuse. Elle s’échappe au premier coup de cloche. Jean s’enchante des deux nattes brunes, du tablier rose et du sourire complice lorsqu’elle s’est enfuie. Lorsque M. Gidel rend les copies de la rédaction, et qu’il obtient la meilleure note, cela parachève sa confusion. Jean soutient le regard à la fois narquois et interrogatif d’Antoine… Il sait qu’un déclic secret fait basculer sa vie en ce jour… Ce soir-là, il rentre doucement, il règne une étrangeté dans l’atmosphère, une sensation de roulis. Ses pas cotonneux glissent dans la montée sans s’accrocher au sol. Pendant la traite, son père l’interroge sur ses premières notes. Les mains démesurées pressent les pis qui lâchent de grandes giclées de lait. « Continue, dit-il sans lever la tête. Demain, on fera un peu de cidre. » Jean monte tôt dans sa chambre. Il s’allonge. La lampe à pétrole sur le chevet donne une lumière concentrique qui s’estompe à mesure qu’elle s’éloigne du foyer, et le centre majeur, la focale du monde, c’est ce livre enfin ouvert que M. Gidel lui a confié pour explorer l’ailleurs, un tour du monde en ballon… Jules Verne recueille Jean, fils de générations de paysans sur le piémont d’un grand massif montagneux et sauvage, aux cheminements incertains, aux villages encore clos, et le fait grimper dans un ballon qui se gonfle de gaz et prend peu à peu de l’altitude pour voir le monde autrement que les pieds sur terre, que sur le plancher des vaches… Sa mère ouvre sa porte, s’approche de lui, l’embrasse. « Il est temps d’éteindre. » Jean entend le pas de son père dans l’escalier étroit, les bruits du déshabillage, celui du sommier qui grince sous le poids des corps qui s’allongent, qui cherchent la position de l’abandon musculaire, de la détente physique. Parfois, il perçoit, mais quelque temps après le coucher, d’autres bruits, des mouvements furtifs et retenus. Puis tombe un profond silence sur la ferme, ponctué par des hululements et des feulements qui marquent le règne de la nuit jusqu’au chant du coq. Jean vient d’avoir onze ans, mais le goût du cidre, il lui semble l’avoir depuis sa naissance. Les odeurs fermières et ménagères accompagnent le moindre geste. Il y a toujours un plat qui mijote, une daube ou un petit salé aux choux, qui rythme la respiration de la maison. D’après sa grand-mère, les paysans d’ici ont toujours fait cette boisson, un jus de pomme, bu jusqu’à ses deux ou trois premiers jours de fermentation, puis recommencé jusqu’à ce que toutes les pommes aient mûri, et que les arbres soient totalement défruités. Tout fruit tombé est ramassé, coupé, amputé si nécessaire et regagne la râpe. Jean essuie les fruits mûrs, il les coupe en quartiers. Son père abaisse la manette de la force dans l’atelier. L’électricité met en branle une longue courroie qui actionne une plaque de bois cloutée qui éclate la pulpe du fruit. Puis Marcel entasse la chair pulvérisée dans le petit pressoir à main. Jean commence à tourner le volant, et ses bras qui forcent donnent naissance à un ruissellement épais. Des gouttes lourdes emplissent la jatte de terre. Marcel prend la suite, serre plus fort. Cinq grandes bouteilles regagnent la souillarde, cette pièce froide, creusée dans le terre-plein, qui abrite les casseroles démesurées, les biches de légumes salés, les bocaux de cerises à l’eau-de-vie, les cuvettes, le stérilisateur et quantité d’ustensiles que Jean apprend à mieux connaître chaque année. Le moût est épandu dans le jardin et les oiseaux s’enivrent aussitôt. Jean travaille tout le jour, il aligne le bois sous l’auvent de la grange tandis que son père le coupe à la scie circulaire, juste de la taille du foyer, des bûches de trente centimètres de chaleur future, qui proviennent de l’élagage des frênes et des chênes en bordure de champ et de l’abattage au passe-partout de deux fruitiers trop vieux. Jean avait là encore secondé son père, parce que le passe-partout se manie à deux. Ils avaient scié avec application les branches maîtresses pour dégager le tronc. Puis Marcel avait attelé Julius pour tirer les billes en bord de chemin dans l’attente de les mener à la scierie pour de la planche. Ils travaillent pour l’année prochaine, ce bois s’aérera et séchera à l’abri de la pluie. Dans moins d’un mois, ils replanteront un poirier pleine tige et un cerisier Montmorency, l’arbre aux clafoutis, le meilleur, d’après la tradition, avec ses petites cerises aigres. Après la traite, il se lave le visage, les bras et le torse au gant dans une bassine sur l’évier, avec un énorme morceau de savon de Marseille. Sa mère a fait chauffer une lessiveuse. Il achève de se déshabiller et plonge son corps nu dans un grand baquet, tout contre la cuisinière, et il arrose son crâne presque tondu. C’est une préoccupation pour tous de ne pas ramasser des tiques, des teignes et des poux au cours des multiples travaux des champs et des remuées dans la grange et l’écurie. Tous les quinze jours, Marcel et Jean prêtent leur tête à la tondeuse à main qu’Antonia manie sans les blesser. Le corps nu de Jean ressemble déjà à un petit cep de vigne, à un morceau noueux. Devenu un homme maintenant, sa mère sort avant cette seconde opération. La classe de cours moyen deuxième année est toujours chargée, qu’elle soit ou non partagée en deux niveaux avec ceux qui préparent le certificat comme le grand Antoine. Deux ans les séparent et vingt centimètres, il se croit toujours le plus fort, mais c’est une affaire de famille. Voisins, ils ne se sont jamais entendus et cela perdure. Des mots aigres, mais la plupart du temps un silence ou le regard qui se détourne, et malheureusement la route qui descend au bourg frôle leur cour… Le travail scolaire ne manque pas et les enfants sollicitent leur mémoire sans cesse pour des règles, des récitations, du calcul mental, des leçons. On leur demande du par cœur. Jean prépare sa lecture, un certain Pierre Loti qui parle de mines d’argent, qui conte des voyages lointains. Jean est promis à l’enseignement agricole, à l’école d’agriculture. Son père parle peu, mais, lorsqu’il le fait, il lui prédit le temps de la technique, du machinisme et de la chimie. Tous les journaux l’affirment. Le bruit du tisonnier qui fouille le fourneau l’éveille, il déjeune de chicorée au lait et de pain confituré. Jean ne serait jamais parti le matin sans caresser Julius. Dans l’odeur chaude de l’écurie, l’énorme cheval lève toujours la tête vers son petit et vient coller sa grosse joue contre lui. À chaque mouvement, un plissement de muscles ne parvient pas à contenir l’immense tendresse du percheron qui, du bout de ses naseaux, repousse quelques instants plus tard le jeune garçon, comme pour lui signifier l’heure de la séparation.
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