I-4

2042 Words
À sept heures et demie, il part avec son cartable en bandoulière, avec son plumier et sa gamelle. Il se remémore ses leçons, surtout la géographie avec les caractéristiques de la France métropolitaine. Comme chaque jour, pour ne pas passer devant chez le grand Antoine, il fait un grand détour. Mais la traverse forestière l’invite au vagabondage, à la rêverie. Sans l’avoir prémédité, il allonge encore son chemin en obliquant vers la gare. Il aperçoit Marie plus loin. Il court et la rattrape. Ensemble, ils marchent dans la rue qui mène à l’école, sous le ciel clair d’un automne dont les jours de plus en plus courts ne retiennent qu’avec peine la grisaille qui commence à s’insinuer partout. La fin des fleurs est programmée, les dernières roses, les asters et bientôt les chrysanthèmes eux-mêmes céderont avec panache mais tristesse. Partout les feuilles tombent, s’entassent, se rouillent. Les hirondelles et les cailles l’ont compris en prenant un autre cap. La grande migration a commencé tôt, au milieu de l’été les coucous et les loriots sont partis, les huppes, les rossignols et les pouillots en septembre. Les grues passent en criant, tandis que s’installent les grives et les tarins. Mais beaucoup d’oiseaux sédentaires fréquentent les aliziers et les sorbiers, les fruits orangés des églantiers et les rouges cenelles des aubépines. Ils passeront l’hiver comme ils peuvent… Les serpents cherchent à hiverner dans un creux ou sous un fagot. À bien regarder, les arbres ont tous des couleurs particulières, les feuilles un vol différent, lourd ou léger… Ce matin, malgré la saison, Jean se sent gaillard, un enfant libre. M. Gidel est sévère, et il semble de mauvaise humeur. Il s’est fâché parce que certains n’ont rien compris aux unités de mesure. Il écrit en s’appliquant trois mots qu’il fait répéter : Kilo, Hecto, Déca… En les complétant par mètre, gramme, litre… La récréation libère pour un petit moment les élèves de cette difficile révision. Mais la reprise est douloureuse. La dictée d’un certain Émile Moselly s’intitule L’école de mon village. J’ai eu le bonheur d’aller à l’école primaire, à l’école de mon village. Elle ne ressemblait pas aux bâtisses maussades qu’on voit dans les grandes villes, dont les fenêtres sont garnies de carreaux dépolis, et dont les cours sont pareilles à des préaux de prison… C’est qu’elle est installée au milieu des champs, au milieu des bruits rustiques, au milieu des odeurs printanières comme une ruche. La vie de l’air l’entourait largement… et quand on rentrait les foins, les larges voitures frôlaient les murailles, cahotant les faucheurs et les faneuses qui, couchés sur la masse odorante, nous faisaient des signes d’amitié au passage. L’odeur de l’encre, le crissement des plumes sur le cahier de devoirs, parfois une tache que le buvard assèche, ne parviennent pas à éviter de trop nombreuses fautes, dont beaucoup d’inattention. M. Gidel ramasse les cahiers, les parcourt et soupire. Peut-être n’a-t-il pas suffisamment expliqué le premier jour. « Pourquoi venir à l’école ? » Personne ne sait quoi répondre surtout devant les autres. M. Gidel renchérit : « Pour faire de vous des hommes cultivés donc libres. Savoir compter dans les achats et les ventes de la ferme par exemple, savoir lire pour voir si on ne triche pas. L’égalité entre les hommes suppose l’éducation. Autrement, vous croirez n’importe quoi. Vous méditerez ce sujet, et on en reparlera ensemble. » Le maître croit à la magie du tableau et de la craie, à l’entremêlement des voix. Ses élèves lisent ensemble, épellent en commun, et souvent les classes se répondent en écho, celle des petits de l’autre côté du mur mitoyen, celles des filles à l’autre extrémité de la cour. Des airs répétitifs avancent comme des vagues, s’emparent du bâtiment, c’est la prière laïque en réponse à celle du curé. M. Gidel surveille chacun, pas de place pour les dormeurs et les fainéants. Il donne les épreuves du certificat à tous, même aux plus jeunes. Le grincement des crayons sur l’ardoise apporte des réponses destinées à apaiser la sévérité du maître, à éviter la retenue du soir si la note ne convient pas ou la leçon jugée insatisfaisante. Peu à peu, l’école met en place son rythme et ses exigences. Des exercices d’écriture, du calcul, de l’histoire, de la géographie, des leçons de choses et enfin la narration, fruit de l’observation méthodique, se succèdent au gré des heures, rarement entrecoupés d’une séance de chant. Les enfants doivent apprendre La Marseillaise, exigée au certificat, mais aussi dans les cérémonies républicaines. Plus tard, avec le retour du printemps commenceront quelques activités manuelles, pour les garçons, l’expérimentation au jardin, pour les filles dès maintenant, le point de croix, le raccommodage, le tricot… Jean modifie son itinéraire : chaque matin, il va chercher Marie, chaque soir, il la raccompagne et il hésite de moins en moins à fixer Antoine droit dans les yeux. Le samedi après-midi est consacré à la sortie en pleine nature. M. Gidel, accompagné de ses trente-cinq garçons, arpente les environs pour expliquer les règles du vivant, la leçon de choses en grandeur nature. Une carte d’état-major de la région, un compas, une règle — sans cesse utilisés pendant la semaine pour des exercices de calcul sur les latitudes et les longitudes, sur la déclinaison magnétique, sur les différentes échelles -, servent de prétexte à des travaux infinis, incompréhensibles pour certains, passionnants pour d’autres comme Jean, qui découvre le substrat de ses voyages imaginaires. Il a eu quelque peine à se repérer entre le nord magnétique et le nord géographique, ce monde qui bouge, ça le fascine. Avec ses camarades, il prépare chaque semaine un itinéraire différent à la fois comme lieu et comme thème. Il compte les courbes de niveau, parfois les recompte avec insistance tant elles sont proches sur les versants abrupts. M. Gidel leur apprend peu à peu à s’orienter, à dresser un azimut, à prendre des repères, à reconnaître sur la carte des limites de végétation, des chemins bordés d’arbres, des levées de terre, des lignes électriques, des zones inondables, des marais… Jean détaille la carte d’état-major, vérifie des altitudes, déchiffre ses terres, reconnaît la rangée de chênes, recolle des sapinières et des hêtraies, et là-haut retrace les estives herbeuses, dans la vallée la voie ferrée et la gare… La molette du curvimètre parcourt les distances qu’ils feront à pied. Le paysage mis sur le papier rejoint les mots de ses lectures et commence à construire des géographies incertaines. Il a toujours aimé les récits des expéditions et notamment les voyages au pôle sud de Jean Charcot. Il ajoute depuis peu Jules Verne et la promesse des cartes, de la mappemonde et des pays étrangers. Une légende pourvoyeuse de rêves s’insinue… Le premier samedi, la marche les conduit sur le coteau des vignes. Ils s’assoient en arc de cercle tout près de la sienne. M. Gidel explique à coups de signes, d’arrondis, de gestes, ce grand paysage barré par la ligne de l’autre montagne, plateau immense de la France. Il confie la naissance de grands volcans, l’érosion des vents, la disparition des mers glaciaires, les plateaux qui s’écroulent. Les garçons subjugués imaginent avec difficulté les soubresauts, les changements climatiques, les grandes ères. Ce paysage, ils le connaissent différemment, ils mettent des noms sur des villages et des bois, les lieux sont dits… L’intimité profonde ne leur est pas accessible, sauf à quelques-uns, et Jean en fait partie. Quelques semaines plus tard, la Toussaint frappe sans prévenir. Personne n’a l’air gai, même pas les fleurs. La tradition à laquelle n’échappe pas la famille de Jean est de se rendre au cimetière pour honorer les morts. Marcel met une cravate, Antonia un manteau plus habillé et Jean, en culottes courtes, revêt sa pèlerine. Sa grand-mère, quant à elle, est toujours vêtue de noir, elle porte le deuil depuis plus de vingt ans. Ils déposent quelques chrysanthèmes et parfois une branche de dahlia ou des roses presque passées sur les tombes familiales. Dans les allées, les drapeaux tricolores rendent honneur aux morts récents, des pauvres gens revenus des camps et morts dans la foulée du retour, quelques révoltés fusillés sur un bord de chemin, des soldats rares mais héroïques tombés dans les sables, des assassinés. Marcel retire sa casquette, il ne conserve pas un bon souvenir de cette période. Il s’est tu pendant deux ans, de l’invasion de la zone libre à la libération de la province, dans l’ombre il a fourni tout ce qu’il a pu et, malgré cela, les gens des villes accusaient ceux des campagnes de pouvoir manger. Il n’a pas aimé cette période de délation, de regard sur tout, d’uniformes étrangers, et de haine. Même la musique de l’Harmonie municipale contribue au sinistre par des sonneries aux morts, des airs lugubres, des refrains morbides. Dans la grande rue, ils croisent M. Gidel. C’est la première fois que ses parents discutent avec lui. Jean s’est éloigné sur un regard de son père, il guette parmi la foule Marie, mais elle n’est pas là… « À demain », dit l’instituteur en souriant, ce qui confond Jean. En préparation du 11 novembre, M. Gidel insiste sur l’histoire de France et ses guerres avec l’Allemagne, notamment la Seconde, à peine achevée. Il leur parle de Hitler, de De Gaulle et des Américains. Leur livre d’histoire témoigne de cette horreur. Ils commentent le dessin des Martyrs de Chateaubriand en Loire-Inférieure. Ces vingt-sept prisonniers fusillés le 22 octobre 1941, une « des premières manifestations de la barbarie allemande »… Les élèves se souviennent tous d’un membre de leur famille, des sales histoires de ce temps. Ils ont vu leurs parents courber le dos, se renfermer plus encore, cacher le fusil de chasse sous une lame de plancher avec les cartouches dans une boîte métallique. M. Gidel conclut : « Ayons foi en notre pays. Aidons-le à se relever ! » Une fois par mois, Jean est de tour de ménage. Ce qui le chagrine c’est de ne pas aller chercher Marie ce jour-là, d’autant que son jour de ménage à elle ne coïncide pas avec le sien, mais elle regagne l’école après le déjeuner encore plus rapidement que les autres jours. Il commence par allumer le feu, parce que la salle est fraîche ; ensuite, il lave le tableau, à l’éponge et à l’eau, il le débarbouille de la poudre de craie en prenant soin de rincer plusieurs fois l’éponge pour qu’elle ne fasse pas d’auréoles. Il change les bâtonnets de craie trop usés, ceux qui forcent à écrire autant avec l’ongle… Dans une demi-heure, M. Gidel descendra de son appartement pour faire un tour d’inspection. Le tableau devra être bien sec parce qu’il inscrira la date et la phrase de morale du jour. Jean balaye, frotte le plancher à la brosse lorsque la boue est trop épaisse. Enfin, lorsque tout est en place et qu’il s’est forcé à nettoyer aussi la place du grand Antoine, il prend la bouteille à encre sur le bureau du maître et, à l’aide du bec verseur, il s’ingénie à remplir les encriers sans les faire déborder. Son père commence les labours pour semer le blé d’hiver, pour qu’il s’enracine avant les grands froids. Le percheron tire la charrue, le soc tranche la terre, le versoir la retourne, le coutre délimite la raie en finissant de fendre les racines et les herbes. Marcel s’accroche aux mancherons pour guider le travail et conserver l’équilibre de l’attelage. Parfois la terre fume. Un ballet de mésanges et de bergeronnettes accompagne la sueur de l’homme et celle de la bête, un animal-machine gris pommelé, encore jeune, habitué à tous les travaux, le plus fidèle et le plus important des animaux de la ferme. Jean, quand il a un peu de temps, suit pour épierrer, il retire les cailloux les plus faciles qui remontent année après année du fond de la terre, les porte en bordure. D’autres jours, il aide à charger un tombereau de fumier, puis l’épand sur la pièce à retourner. Toute la vie de la ferme est ordonnée autour de Julius. Tous les deux mois, Marcel le descend chez le maréchal-ferrant à l’entrée du bourg, et Jean aime les accompagner. Ils conduisent le cheval à l’intérieur du travail à ferrer, et ce n’est pas toujours chose simple, ils le sanglent sous le ventre à l’aide de fortes lanières, une par-dessus pour éviter qu’il ne se cabre, deux en dessous pour qu’il ne se couche pas sur le maréchal. Puis ils lui prennent le pied et l’attachent. Le maréchal enlève le vieux fer, pare le sabot, présente à chaud une ou deux fois le nouveau fer pour le modeler, le trempe, le cloue, puis lime les petits dépassements. En moins d’une demi-heure, Julius, immobilisé pour ne pas donner un mauvais coup, est chaussé de ferrures neuves. Des morceaux de corne jonchent le travail, lanières dont les chiens se délectent jusqu’à vomissements. Le quartier sent la chauffe, la corne brûlée, le fer à blanc. Il y a vingt ans, des dizaines de chevaux passaient par cette rue chaque semaine. Aujourd’hui, il n’y a pas de repreneur, et les tracteurs et les camions repoussent les équins dans les fermes les plus hautes de la montagne. Bientôt, seuls les plus arriérés en conserveront un.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD