Cinq jours. C'était le nombre de jour depuis que celui dont je ne prononcerai pas le nom était reparti dans sa meute. Cinq jours. C'était le nombre de jours depuis que j'avais pris la décision de l'effacer de mon esprit. Je n'avais jamais eu besoin de personne et je n'en aurai jamais besoin. J'étais là et j'avais ma louve, pourquoi m'embarrasser d'une présence supplémentaire.
Le quotidien avait repris son cours et la visite de la meute du Yukon était en train de se fondre en un souvenir étrange, une faille dans la mécanique bien huilée de mon existence. Larmes, sang, douleur. Les combats dans l'arène, sur le champ de bataille et derrière les portes closes des appartements de ma Luna rythmaient à nouveau mes jours sans qu'aucun imbécile au pelage arc-en-ciel viennent tout chambouler. Depuis leur départ, Ivana semblait agitée, encore plus instable qu'à l'ordinaire. Elle était devenue bien plus méfiante, à la limite de la paranoïa, et ses crises de violence se multipliaient. J'en étais la plupart du temps la cible, comme si elle me tenait responsable de quelque chose et qu'elle souhaitait me le faire payer. Je l'évitais donc autant que possible, m'éclipsant des journées durant pour m'entraîner ou entraîner les jeunes guerriers, pour patrouiller ou pour chasser. Elle me réclamait en permanence avec ou sans raison et il devenait de plus en plus difficile de justifier mes absences prolongées. Ma louve, qui essayait parfois de remettre le sujet du loup que j'avais banni de mon esprit sur le tapis, se confrontait systématiquement à la même réponse : c'est mieux ainsi. Résultat, nous étions légèrement en froid et discutions moins souvent qu'avant. Elle boudait. Je la laissais donc dans son coin, sachant pertinemment que je pourrais compter sur elle au moindre problème. Elle finirait par s'en remettre. La preuve, j'allais parfaitement bien. Parfaitement.
L'été en était à ses balbutiements, mais déjà les températures étaient étouffantes. Mon débardeur trempé de sueur était plaqué sur mon dos et je sentais la sueur perler sur mon front. J'étais en pleine séance d'entraînement. Exceptionnellement, nous avions décidé de nous rendre près de la rivière qui bordait notre territoire, espérant que la proximité de l'eau nous apporterait une certaine fraîcheur. De plus, nous étions assez loin du village pour que personne ne vienne nous déranger sans une bonne raison. Pour ne pas déroger aux règles que nous avions tacitement mis en place, tout se déroulait en silence et dans la plus grande discipline. Pas de copinage, de provocation ou de bavardage, seuls les bruits des impacts de os frappes et des grognements de douleur quand un coup était mal paré rompaient le silence. Nous étions plus que des guerriers ou des soldats, nous étions des machines à tuer. L'élite de l'élite des guerriers. Chacun des loups présents avait à son compteur un nombre de mort si important qu'ils avaient dû arrêter de compter, mais moi je n'avais pas oublié les miens. En comptant le jeune exécuté la veille dans l'arène, j'en étais au 150e. Sombre palmarès, à ce jour inégalé dans notre meute, ni même effleuré. Cela faisait 20 ans que j'avais rejoint cette meute. J'étais particulièrement précoce, ayant eu la capacité de me changer bien avant les autres, et avais commencé à être entraînée au combat dès mon arrivée, aussi bien sous ma forme de petite fille que de louveteau. D'après la Luna, il aurait été dommage de laisser se faner un tel potentiel. Mes instructeurs avaient l'interdiction de retenir leurs coups ou de me montrer de l'affection. A 14 ans, je tuais mon premier loup sur un champ de bataille. A cet âge, alors que la plupart des louveteaux commencent tout juste à être préparé à la mutation qui interviendrait quatre ans plus tard, j'étais déjà une combattante surentraînée et sanguinaire. Le mâle en charge de superviser ma formation n'était autre que le commandant des guerriers, Sullivan. C'était un loup impressionnant autant par sa taille, que par ses compétences et sa maîtrise. 1m90 de muscles bien dessinés, bien que pas hypertrophiés, un crane rasé et un œil aveugle suite à un coup de poignard en argent qui l'avait laissé marqué d'une longue cicatrice qui barrait le côté droit de son visage. Il ne fallait cependant pas prendre ce handicap pour une faiblesse. Tout en lui respirait la létalité. Que ce soit sa démarche souple et assurée, son œil valide au regard perçant et affuté ou encore sa puissance et son agilité, il faisait un adversaire redoutable auquel peu osait se frotter. Même moi, le monstre parmi les monstres, je préférai l'avoir avec moi que contre moi.
L'entraînement allait bon train lorsque soudain le bruit d'une course effrénée nous parvint. Sans même nous concerter, nous passâmes en formation défensive. Puis soudain, je reconnu l'odeur qui flottait dans le vent et me détendit, bien qu'intriguée. Une jeune louve grise déboula d'entre les arbres et, dans sa précipitation, faillit finir dans la rivière. J'eus un soupir exaspéré et laissais tomber mes barrières mentales, pour qu'elle puisse me toucher de son esprit, avant de l'interroger à voix haute.
"Chelsea, qu'est-ce que tu fais-là ?
- Fureur, excuse-moi de te déranger en plein entrainement, mais on m'a demandé de vous prévenir au plus vite.
- Parle.
- Des renégats… des renégats ont été repérés à la frontière ouest de notre territoire. Ils sont entrés sur notre territoire.
- Quoi ?!
- Une patrouille est déjà en chemin, mais il semblerait qu'ils soient plutôt nombreux et agressifs. Ils ont besoin de renforts."
J'échangeai un bref coup d'œil avec mes partenaires d'entraînements et d'un même élan nous nous changeâmes en loups avant de partir à fond de train vers la zone transgressée. Alors que nous courrions, je sentis soudain une présence qui n'était pas prévue à l'expédition. Même à travers notre lien mental, mon ton était intransigeant.
"Chelsea a quoi tu joues exactement ? Retourne au village tout de suite et restes-y.
- Mais je pourrai me rendre utile ! Je pourrais me battre à tes côtés.
- Te rendre utile ? Et comment au juste ? En te faisant tuer ? Ce n'est pas un jeu.
- Mais…
- Je ne me répèterai pas, chiot."
Je sentais sa frustration, mais je ne voulais pas prendre le risque. Depuis notre combat dans l'arène, la jeune louve s'était prise d'admiration pour moi et faisait tout pour attirer mon attention quand je les entraînai. Il faut dire qu'elle était douée, mais sa transformation était encore trop récente. Elle ne maîtrisait pas assez son nouveau corps et ses nouvelles capacités. Je ne voulais pas l'avoir dans les pattes face à un ennemi non identifié. Elle aurait bien assez vite l'occasion de danser avec la mort une fois qu'elle serait prête. Chassant l'impétueuse louve de mon esprit, je me focalisai sur ma cible, prête à faire couler le sang.