///Cet épisode est écrit du point de vue de l'Alpha de la meute du Yukon, Isaac.///
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L'aube poindrait bientôt à l'horizon et le sommeil me fuyait. Arlen, ma compagne, dormait paisiblement à mes côtés. Son souffle me caressait doucement et essayait de m'attirer dans les bras de Morphée, mais les fantômes qui me hantaient étaient puissants et me faisaient résister à son appel silencieux. Cela faisait deux jours que nous étions rentrés du Montana. Cette visite avait été des plus étranges et ce que nous y avons appris était particulièrement surprenant. J'essayai de mettre de l'ordre dans mes idées tandis que les minutes s'égrenaient.
Le temps passé là-bas m'avait laissé un goût doux-amer car à chaque bonne nouvelle, une mauvaise venait aussitôt se superposer. De plus, cette meute était vraiment déstabilisante, tellement éloignée de la vie dans la nôtre. Une aura sombre planait dans leur village, la violence y était élevée au rang de culte. Tous ceux que je croisais semblaient en alerte et méfiants, mais aussi prêts à se battre et à mourir sur un claquement de doigts. Cette ambiance semblait provenir du sommet de la hiérarchie et plus particulièrement de la Luna, Ivana, qui bien qu'objectivement superbe, me donnait la chair de poule. Tout en elle suintait la malveillance et le vice. Et que dire de son Alpha qui n'était qu'un jouet entre ses doigts ? Nombreux étaient les Alphas d'Amérique du Nord qui étaient au courant de la disparition de sa première compagne, celle qui avait été choisie pour lui par la déesse, et qui savaient également que la femme aux cheveux rouges n'était pas une seconde chance, mais un pâle substitut. Il était rare qu'un Alpha puisse survivre à la mort de sa compagne tant le lien est puissant, cela montrait à quel point Gareth était auparavant un loup puissant. Désormais, il n'était plus que l'ombre de lui-même. A cette pensée, je serrai Arlen un peu plus fort contre moi et enfoui mon visage dans sa chevelure afin de m'imprégner de sa douce odeur. Je ne pouvais même pas imaginer la douleur d'une telle perte. J'en perdrai l'esprit, c'était certain. Sentant mon trouble, ma compagne se blottit un peu plus contre moi, sa petite main rassurante posée sur mon cœur. Mon estomac noué à l'idée de la perdre se détendit et je poussai un soupir soulagé. Je ne devais pas me laisser aller à de telles pensées, elle était ici, en sécurité.
Ramenant mes pensées à la meute du Montana, je poursuivi ma réflexion. Au moins, la recherche de l'herbe des ours avait été un succès et nous avions pu sauver le loup qui avait été attaqué. Nos docteurs étaient à présent en train de chercher un moyen de cultiver la plante sous notre climat afin d'en avoir toujours une réserve à disposition. Notre meute ne serait bientôt plus à la merci de ces immondes renégats et de leur poison. Cependant, la recherche de la plante n'était pas le seul motif de cette expédition. Des années auparavant, j'avais commis l'impardonnable et avait perdu l'une des choses les plus précieuse à mes yeux. Cherchant à tout prix à la retrouver, les rumeurs ont guidé mes pas jusque dans le Montana. Hélas, j'avais fait chou blanc, mais j'avais à la place fait une découverte particulièrement intrigante. Une louve aux yeux argent et au pelage noir comme une nuit sans lune, des traits que je n'avais vus que dans ma lignée. Plus nous apprenions à la connaître, plus j'étais intrigué à propos de ses origines.
Duncan nous avait rapporté ce qu'il avait vu dans l'arène le soir où je l'avais envoyé en reconnaissance. J'étais écœuré en apprenant le rôle qu'elle devait jouer dans tout cela, d'autant plus que mon Oméga était persuadé qu'elle en souffrait terriblement. Bien sûr, j'avais déjà entendu les histoires venant d'autres meutes qui avaient été en conflit avec celle de Gareth et d'Ivana. Elles disaient toutes la même chose. Parmi leurs rangs se tenait un monstre sanguinaire et brutal que personne ne semblait pouvoir vaincre. Tous les guerriers qui avaient assisté aux massacres perpétrés par cet être sans pitié en avait profondément été marqués. C'était comme si les portes de l'enfer que les humains redoutaient tant s'étaient ouvertes devant eux pour en laisser s'échapper cette vision de cauchemar : Fureur. L'ayant rencontrée, je me demandais comment cela était possible, car même si elle était féroce, je ne l'imaginai pas mériter de tels qualificatifs. Duncan m'avait néanmoins mis sur la voie. Quand il l'avait vu se battre, même si ce n'était que l'espace d'un instant, il avait l'impression de voir une machine et non un loup se battre. Elle avait été conditionnée à tuer sans se contenir et sans faire montre de la moindre once de pitié. Mais, dès qu'elle sortait de sa transe, la réalité semblait la rattraper, bien qu'elle fasse tout pour ne pas montrer ses émotions. De plus, sa manie de se balader quasi constamment sous sa forme de loup était des plus perturbantes. Elle semblait tout faire pour limiter les contacts que ce soit avec nous ou avec les membres de sa meute. Ce n'était pas naturel pour un loup d'être à ce point isolé alors qu'il appartient à une meute.
Je ne l'avais pas vu une seule fois de tout notre séjour sous sa forme humaine avant que l'incident se produise. Encore une fois, une bénédiction et une malédiction. Quand je les avais surpris dans le couloir, toute mon inquiétude était évidemment tournée vers mon Oméga, épinglé contre le mur comme un vulgaire papillon. Mais lorsque je les avais interpellés, je la vis. Je la vis vraiment pour la première fois. Couverte de bleus et de sang, brisée et humiliée. Quelles horreurs subissait-elle dans cette meute ? Depuis combien de temps ? Son regard argent si familier croisa le mien et un doute qui me hantait depuis ma rencontre avec la louve se renforça. Se pouvait-il... Il était trop tôt pour le savoir et faire des hypothèses sans fondement ne servirait à rien. Après son départ, je m'étais précipité vers Duncan qui, tout en reprenant son souffle, m'avoua qu'elle était sa compagne, sa destinée, et que si je ne les avais pas interrompu, elle l'aurait sûrement rejeté. Mon loup en frissonna d'effroi. Nahele n'était pourtant pas du genre à se laisser émouvoir aussi facilement. De cet évènement naquit une certitude : il fallait que j'attire son attention, que je puisse lui parler afin de tirer toute cette histoire au clair. Cette nuit-là, je décidais de lui écrire une lettre. Une lettre qui confessait la plus grosse erreur que j'avais pu faire dans ma vie. Les mots se succédèrent, sans que je ne me cache derrière de faux-semblants, et lui dévoilai tout. J'espérai vraiment ne pas me tromper, car il s'agissait là de mes secrets et mes regrets les mieux gardés. C'était donc avec tristesse, espoir et appréhension que je lui écrivis.
Si elle lisait cette lettre, tout changerait. Si elle lisait cette lettre, peut-être serais-je pardonné ?
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