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Au même moment, du côté de l’île Grande, à Pleumeur-Bodou, dans la résidence secondaire du pharmacien, Hugues Demaître et Laure Saint-Donge, qui ne sont pas extralucides et ignorent tout de leur avenir subaquatique, profitent de la vie et de l’instant présent. Malgré le temps incertain et venteux, ils savourent avec un plaisir évident cette période de l’année extrêmement spéciale, où Laure, entre deux reportages, a pu se prendre trois semaines relax pour partager les vacances, bien méritées, de son “Hugounet” préféré. Vacances qui se déroulent, depuis deux jours, dans cette drôle d’île, située non loin de Perros-Guirec.
Affairés dans la salle à manger, ils dressent une table de fête. Car aujourd’hui est un grand jour. Surtout pour Hugues. Avant de reprendre les cours à la fac de Caen, Adrien, son fils, a décidé de venir passer quelques jours chez sôn pôpah, avec sa copine.
— Ça fait combien de temps que tu ne l’as pas vu ? demande, avec son sourire si particulier3, Laure ?
— Depuis Noël… Ça commence à faire un peu long.
— Tu ne vas jamais voir tes enfants en Normandie ?
— Tu sais bien que ce n’est pas facile… Avec leur mère… les rapports…
Devant son air visiblement pataud et embarrassé, elle lui embrasse le bout du nez et lui lance un espiègle :
— Parce que monsieur Demaître est toujours amoureux de sa femme ?
— T’es bête ! Mais tu sais que j’ai eu du mal à m’en remettre.
— Ah, c’est sûr ! La femme du pharmacien qui part avec le véto du coin, ça ne le fait pas… Heureusement que je suis arrivée pour te faire oublier ta détresse ! dit-elle d’un air plein d’ironie.
— Tu veux que je te dise ?
Hugues se tourne vers elle, lui prend doucement les deux mains et s’amarre dans ses yeux. Il lui dit d’une voix aussi tendre que dans un roman Harlodrose :
— Quand je te vois comme ça, si belle, si gentille, si présente, si intelligente, si… “toi”, je me demande si j’ai vraiment pu aimer quelqu’un avant toi…
Malgré son air faussement enjoué, Laure ne peut s’empêcher d’être troublée en entendant cette déclaration. Ce qui ne l’empêche pas d’ajouter, juste avant de poser délicatement ses lèvres sur celles de son copain – comme on dit maintenant :
— « Jouez, violons, sonnez, crécelles, en souvenir des demoiselles, des demoiselles aux longs jupons…»
— Tu ne peux pas être sérieuse deux minutes, mon amour !
— Monsieur Demaître, la vie n’est pas une chose sérieuse. Alors ne la prenons pas sérieusement…
— T’as raison ! Carpe diem !
Est-ce parce qu’elle a entendu un nom de poisson, en tout cas, c’est le moment choisi par Pomponnette, la chatte du pharmacien, la plus célèbre des Côtes d’Armor, pour venir se frotter contre les jambes nues de Laure.
*
Ô miracle ! Le docteur Lesage, médecin légiste, n’ayant pas été retenu par une grande marée, une bouffe avec des copains ou une partie de boules bretonnes, l’autopsie du docteur Guériec se déroule le jour même et les résultats tombent en début d’après-midi sur le bureau du chef de brigade de Paimpol. Rien à vrai dire de très surprenant : les causes de la mort s’avèrent bien évidemment confirmées. « Mort par asphyxie due à une absence de renouvellement d’air. » Quant aux efforts désespérés du praticien pour se dégager de ses liens, ils sont attestés par les lésions hémorragiques observées au niveau des poignets entravés par les menottes, et dans une moindre mesure par les bleus marqués au passage des sangles qui enserraient ses jambes. Par contre, aucune autre trace suspecte, de coup ou autre, n’a été relevée sur le cadavre… Heure du décès : entre 18 heures 30 et 20 heures.
— Ce qui laisse supposer que le dentiste s’est laissé attacher sans se débattre, suggère le major Kerilis au capitaine Marceau.
— À première vue, oui. Donc, il devait connaître son agresseur. Ce qui réduit considérablement le champ des suspects. Et ce qui nous arrange bien. J’ai eu la substitut au téléphone, elle aimerait bien qu’on élucide cette histoire au plus vite, et sans faire de vagues…
— Comme d’habitude ! Les procs, ils sont toujours là pour réclamer des résultats efficaces et rapides, mais quand il s’agit de mettre les mains dans le cambouis, ils sont toujours aux abonnés absents… répond le major d’un ton désabusé.
Le chef de brigade enchaîne, tutoyant son subordonné qu’il connaît depuis près de quinze ans.
— Oh écoute Bernard ! On ne devrait quand même pas avoir trop de mal pour cette enquête ! Maintenant, qu’est-ce qui nous reste comme suspects ? On a le personnel de la clinique, ce qui inclut la femme et l’associé de Guériec, on a le dernier client, et avec un gros point d’interrogation, d’éventuels visiteurs qui seraient arrivés après.
— Et forcément avant 20 heures, heure maximale du décès, ajoute le sous-officier.
— Absolument. Tu sais que Lesage m’a mis une note à propos de l’heure du décès ?
— Ah !
— Il me met que l’heure du décès : « ne peut pas être précisée davantage compte tenu de la température externe élevée à laquelle le corps a été exposée entre l’heure de la mort et l’heure de l’examen post mortem. »
— C’est bizarre, puisque le chauffage était éteint. Et la nuit était plutôt fraîche…
— Oui, c’est bizarre ! reprend le capitaine. Mais cela ne change pas grand-chose, puisque le plus important c’est que le dentiste connaissait son assassin. Tu as commencé les auditions. Ça donne quelque chose ?
— C’est Mercier qui s’est occupé du personnel. Je t’ai laissé la veuve et Patrice Louargat, comme tu le connais. Moi je me suis gardé les deux derniers clients de Guériec. J’ai eu celui de 18 heures 45 sur son portable, il est parti en excursion, je ne pourrai le voir qu’en fin d’après-midi.
— Et celui de 19 heures ?
— Je suis tombé sur un faux numéro. Et la secrétaire n’a pas pu me renseigner davantage, c’était un client de passage, à l’accent étranger, et il n’était jamais venu. Il avait rendez-vous juste pour un détartrage, il a dû changer d’avis…
— Hum… Bizarre quand même… Fouille-moi un peu ça, s’il te plaît, on ne sait jamais. Il nous reste aussi à retrouver tous les familiers que pouvaient connaître le dentiste, plus tous les anciens employés qui pourraient lui en avoir voulu.
— Marquis attend que nous ayons interrogé la veuve, pour lui demander de dresser une liste de leurs relations et amis. Et j’ai demandé à Le Ru d’éplucher les archives du cabinet pour tracer tous les anciens employés. Guériec exerçait depuis près de vingt-cinq ans, ça risque de faire du peuple…
— Et dans la famille Guériec, il y a du monde ?
— Ses parents sont décédés, et il n’a ni frère ni sœur. Il a été marié une première fois, mais sa femme est morte en 2002 dans un accident de voiture. Il a eu un fils de ce premier mariage. C’est tout.
Il regarde dans un petit carnet de notes qu’il sort de sa poche intérieure.
— Benoît, 29 ans. Célibataire, habitant à Bruxelles. Fils unique.
— Bien ! En tout cas, cela en fait des gens à trouver et à interroger ! Pas impossible que Madame la procureure ait à patienter…
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Non loin de là, rue de Beauport, à quelques dizaines de mètres de l’abbaye du même nom, une petite maison aux volets curieusement jaune canari. À l’intérieur, une silhouette s’affaire. Assise à la table ronde en acacia, qui trône dans la salle à manger, elle laisse ses mains, finement gantées de latex, s’affairer. Sans prêter la moindre attention à la télévision allumée et à la pourtant passionnante enquête en cours de l’inspecteur Derrick. Les doigts agiles découpent soigneusement des lettres, de taille différente, dans l’hebdomadaire local La presse d’Armor, sans oublier les quotidiens Ouest-France et Le Télégramme. Avec application, ils se mettent à sélectionner les caractères et à les placer, dans vingt-six pochettes à CD transparentes, à raison d’une pochette par lettre de l’alphabet. Puis vient le tour des divers signes de ponctuation qui ont droit au même classement systématique. La personne se recule alors un peu sur sa chaise et contemple avec une évidente satisfaction le travail accompli. Avant de se lever et d’aller chercher une grande enveloppe kraft, bien cachée sous une pile de sous-vêtements, dans l’armoire de sa chambre. De retour dans la salle, la silhouette en extrait une grande photo format 20 x 30, qu’elle fixe intensément des yeux. Le cliché semble réveiller un sentiment profond de dépit, voire de haine, qui ne dure que quelques instants. La paire de ciseaux s’affaire à nouveau et, moins de cinq minutes plus tard, la photographie n’est plus qu’un puzzle dont les pièces sont placées, à leur tour, dans une pochette plastique.
*
À l’île Grande, le repas se termine. Dans une ambiance bruyante et décontractée qui laisse supposer que l’eau, minérale ou en bouteille, n’a pas été la principale boisson consommée au cours des trois heures précédentes. Les quelques cadavres qui encombrent la table de la cuisine montrent aussi, à qui en douterait, qu’entre boire et conduire, ils ont choisi…
— Vous voulez des petites cerises à l’eau-de-vie ? Production maison !
Adrien, en digne fils de son père, ne se fait pas prier et opte pour un grand verre. Sa copine, une jeune et frêle blondinette aux cheveux longs et aux traits fins, manifestement peu habituée à de telles agapes, semble hésiter.
— Allez, Charlène, si tu veux faire partie de la famille Demaître un jour, tu dois au moins les goûter ! insiste très clairement le maître des lieux.
Avec une voix douce et sensuelle comme une caresse de monoï dans un lagon polynésien, la jolie Charlène murmure à voix haute, ce qui n’est jamais facile :
— D’accord, mais juste un petit verre, pour goûter.
Quelques minutes plus tard, après avoir essayé également les raisins, les mirabelles et même les melons à l’eau-de-vie, la jeune fille n’a plus de doute, les Bretons sont fidèles à leur réputation…
Ils savent vraiment recevoir. Quant à ceux qui ont pensé que “fidèles à leur réputation” voulaient dire “boivent comme des trous”, je leur conseillerais de fermer ce livre, d’aller se mettre au coin pendant dix minutes, les mains sur la tête, et de me copier cent fois pour demain : « En Bretagne, on ne boit pas, on offre à boire, mais par politesse, on ne laisse pas ses invités boire seuls ! » Non mais !
— Bon, on se risque sur le “bizarre” ? lance Hugues d’une voix inquiétante.
— “Si y a” de la pomme dedans, j’veux bien, répond Laure d’une voix faussement pâteuse.
— Y a même de la betterave… renchérit le vendeur d’alcootests.
Le pharmacien sert à ses hôtes une mini-rasade de tord-boyaux, un lambig d’origine incontrôlée, lointain cousin du calvados, avant de revenir à des sujets plus sérieux :
— Alors, les tourtereaux, vous restez avec nous jusqu’à quand ?
— On a prévu de rester jusqu’à samedi matin. Après, on repart sur Paimpol voir les parents de Charlène et sa sœur.
La copine d’Adrien grimace en avalant une minuscule gorgée du breuvage et enchaîne :
— Ça fait presque deux ans que je n’ai pas vu ma sœur et là, elle vient passer quelques jours avec son mari. Enfin, son copain qui est italien. Ils vivent à Bruxelles et, jusqu’à présent, à chaque fois qu’elle est revenue, je l’ai manquée. Alors, ce coup-ci…
— Qu’est-ce qu’ils font à Bruxelles ? demande Laure.
— Elle travaille au siège de l’Union Européenne des Commerçants de Proximité, et lui travaille pour la Commission Européenne.
— Eh bah, c’est bien ! Au moins, on sait un peu mieux où partent nos impôts, ajoute perfidement le pharmacien.
Plus gentille, Laure se contente d’un :
— Je les ai peut-être déjà rencontrés, comme je vais souvent en Belgique…
*
Dans le bureau du chef de brigade, le major Kerilis, l’adjudant Mercier et les gendarmes OPJ Marquis et Le Ru font un premier bilan de leurs recherches.
— Au niveau du personnel, c’est très simple, commence l’adjudant. J’ai interrogé Serge Lemoine, le prothésiste, l’assistante du docteur Louargat, Mélanie Coat et Cécile Plémet, la secrétaire-réceptionniste. Et j’ai aussi réauditionné, brièvement, la femme de ménage qui a découvert le corps.
— OK ! Je lirai les comptes rendus d’auditions plus tard, mais vous pouvez me les résumer ?
— Bien sûr, mon capitaine, répond, avec une déférence très militaire, l’adjudant. La femme de ménage d’abord : elle a quitté le cabinet hier à 16 heures pour aller chercher ses enfants à l’école de Courcy, pas loin du port. J’ai pu vérifier, c’est vrai. Et après, elle est rentrée avec eux à la maison. Par contre, à part son mari et ses enfants, aucun alibi pour l’heure du meurtre. Mais en même temps…
Je ne la vois pas tuer le dentiste toute seule avec une mise en scène pareille, enchaîne le major.
Et en plus, quel serait son mobile ? s’interroge le capitaine. Allez ! On l’oublie !
— Mélanie Coat, l’assistante du docteur Louargat…
Il marque un temps. Un léger sourire effleure ses lèvres quand il reprend.
— Une femme curieuse ! Elle a l’air complètement coincée. Pas facile de la faire parler. Elle est tout de suite montée sur ses grands chevaux, elle croyait que je l’accusais de quelque chose… Enfin… Elle a quitté le cabinet juste avant 18 heures 30 et est allée au supermarché faire des courses. Elle m’a montré le ticket de caisse et elle m’a dit qu’elle avait rencontré un client dans le magasin. Il faut encore que je vérifie. Elle dit être rentrée chez elle vers 19 heures 10, mais n’a aucun témoin. Elle vit seule.
— On la garde sous le coude. Entre le supermarché et 20 heures, l’heure maximale du crime, elle aurait eu le temps de revenir au cabinet. Mobile possible ?
— Elle n’a pas vraiment le genre à avoir eu une aventure avec la victime. Et à ma connaissance, il n’y avait pas de problème professionnel entre elle et Guériec, donc un gros point d’interrogation pour le mobile…
— La secrétaire ?
— Pas simple : elle est partie à 18 heures 15, pour faire quelques courses et après, elle est rentrée chez elle, vers 18 heures 45. Son mari n’est pas rentré avant 19 heures 30 et ne peut donc rien confirmer. Le soir par contre, elle est allée à une réunion du Comité des Fêtes, qui avait lieu à 20 heures 30, et là, bien sûr, on pourra vérifier.
— Ça ne servira pas à grand-chose puisque le meurtre a eu lieu avant 20 heures. Le prothésiste ? demande le capitaine.
Le visage anguleux de l’adjudant reflète un mélange d’excitation et de perplexité quand il répond d’une voix ferme :
— Un drôle de loustic, celui-là ! Pas le délit de sale gueule, mais presque… La trentaine, cheveux longs plus ou moins propres en catogan, barbe de quatre jours, lunettes fines sur le bout du nez. On a l’impression qu’il arrive directement de la rue Gay-Lussac un soir de mai 68. En plus, il ne nous aime pas vraiment…
— Je vois le genre, Mercier… Antimilitariste primaire et tout le toutim… Et en ce qui concerne son emploi du temps ?
— Là, ce n’est pas vraiment clair non plus : son atelier n’est pas dans la clinique même, mais au premier étage. Mais il a quand même un petit laboratoire au rez-de-chaussée, pour les “finitions”. Il me dit qu’hier, il est resté dans son atelier, au premier étage, jusqu’à 20 heures, comme presque tous les soirs, et qu’il a passé une heure au téléphone avec une copine. De 19 heures à 20 heures. Mais pour l’instant, il refuse de donner son nom.
— C’est étrange ! Mais c’est facile à vérifier, non ? Il suffit de voir avec l’opérateur téléphonique… Et de son atelier, il n’a rien vu ?
— L’atelier est au premier étage et les fenêtres donnent seulement sur l’anse de Beauport. Il ne peut voir qu’une partie seulement du jardin, côté camping du Cruckin. Il ne pouvait voir ni le parking, ni la porte d’entrée, ni la fenêtre du cabinet de Louargat.
— Sauf s’il avait été dans le laboratoire du rez-de-chaussée… Comment l’assassin ou les assassins pouvaient-ils savoir qu’il n’était pas encore dans le cabinet ?
— La réponse n’est pas si évidente, mon capitaine. Il pleuvait, il faisait déjà un peu sombre vers 19 heures. On pouvait donc voir si l’atelier était allumé au premier étage. Et de la même façon, si Antoine avait été dans l’atelier du rez-de-chaussée, il aurait allumé la lumière et on l’aurait vu en arrivant sur le parking. Et il y avait un autre moyen de savoir s’il était là. Antoine vient en moto et la laisse à l’arrière du bâtiment, dans la petite allée qui fait le tour de la clinique. L’assassin…
— Ou les assassins, Mercier…
— Vous avez raison… Le ou les assassins n’avaient qu’à faire le tour pour vérifier.
— Donc vous en concluez ?
— Sous réserve bien sûr que l’alibi d’Antoine se confirme, je ne vois que deux hypothèses. Soit le ou les meurtriers savaient qu’il était là et ils connaissaient très bien les lieux et les habitudes du prothésiste, soit ils ne savaient pas qu’il était là et ont eu beaucoup de chance qu’il ne descende pas dans l’atelier du rez-de-chaussée pendant que…
— En tout cas, répond d’un ton décidé le capitaine, cela prouve qu’il faut que j’interroge le docteur Louargat et madame Guériec le plus vite possible… Merci Mercier. Ah, j’oubliais… Le cabinet était fermé quand la femme de ménage est arrivée, est-ce qu’on a retrouvé son trousseau de clés dans les affaires du défunt ?
— Bonne question, mon capitaine, je vérifie cela tout de suite.
1 Du verbe s’évidencer : devenir évident, qui vient juste de sortir de l’Académie. Il est tout frais, je l’ai reçu ce matin.
2 Technicien en Identification Criminelle.
3 Voir Ça meurt sec à Locquirec, même auteur, même édition.
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