Onze jours plus tôt - Paimpol - Côtes d’ArmorEn ce début septembre, la cité des Islandais, chère à Pierre Loti, se remet doucement de la frénésie estivale. Même si les réjouissances du Festival du Chant de marins remontent déjà à quelques semaines, il suffit aux Paimpolais de fermer les yeux pour que reviennent en foule images et sons de cette grande fête de la fraternité maritime. Les enfants ont repris l’école depuis peu, les commerçants, épuisés par la saison, commencent sérieusement à songer à leurs vacances. Chacun retourne à sa petite routine. En douceur… Les associations reprennent gentiment leurs activités après la pause de l’été. Ce soir, c’est la reprise des cours de danse country à Plourivo, berceau de la famille d’Ernest Renan, à quelques kilomètres de Paimpol. Manifestement, Dominique Guériec, assistante de son mari au centre dentaire de Cruckin, a des fourmis dans les boots et attend impatiemment de retrouver l’ambiance western. Avec ses cheveux bruns mi-longs, ses yeux en amande à peine maquillés et son sourire permanent, avec son visage au nez fin et sa petite fossette au menton, elle respire la joie de vivre, une vie qu’elle croque à pleines dents. La moindre des choses pour une femme de dentiste.
— Bon, chéri, je file ! Il est 7 heures moins vingt, et j’ai mon cours de country… dit-elle en passant sa tête par la porte du cabinet de son époux, Guillaume Guériec. Ça ira ?
— Vas-y, file ! Je me débrouillerai pour les deux derniers clients. C’est juste un détartrage et un pansement, t’inquiète pas… Tu rentres vers quelle heure ?
— C’est le premier cours, je ne sais pas trop. À sept heures un quart, il y a la séance pour les confirmés et après, c’est les débutants, mais je pense qu’aujourd’hui, je vais faire les deux cours. Je vais voir ça avec Gildas, le prof. Ça va se terminer vers 10 heures et demie, le temps d’aller manger un morceau et de boire un coup, je ne rentrerai pas avant minuit… Ne m’attends surtout pas !
Derrière ses grosses lunettes à monture d’écaille, et son collier de barbe, le visage de bon vivant du dentiste s’éclaire. Avec un petit sourire, il rétorque :
— À minuit, je dormirai depuis longtemps devant la télé. Allez, file, tu vas être en retard ! Alors que moi, je suis presqu’à l’heure… Grâce à la ponctualité de ma petite chérie, celle qui est toujours de bonne humeur : la belle Arlette ! La plus paimpolaise des Arlésiennes !
Et il retourne en souriant vers le fauteuil où sa patiente se rince la bouche consciencieusement.
À deux mètres de là, à l’intérieur de “l’îlot central”, le grand espace rectangulaire qui sert de bureau de réception, l’associé du docteur Guériec, Patrice Louargat, n’a rien manqué du dialogue. Après avoir jeté un œil dans son cahier de rendez-vous, il se tourne vers l’assistante de son associé.
— Allez ! File vite, Domi ! L’appel de la danse, ça ne se commande pas…
— Ce n’est pas seulement la danse, répond-elle avec un petit sourire empreint de fatalisme, c’est aussi que j’ai quelques kilos à perdre… Avec tous les barbecues de cet été…
— Tu rigoles ! T’es aussi mince que les merguez et les chipos que tu as mangées… ajoute en badinant le praticien, et je m’y connais en barbecue…
— Je ne sais pas vraiment si c’est un compliment, mais je le prends comme tel. Mais, sans plaisanter, Patrice, tu sais, quand on arrive à mon âge, les kilos se prennent très vite…
— Tu me fais rire, Domi ! À quinze jours près, on a le même âge !
— Peut-être, mais toi, tu es un homme… Et une femme qui arrive à la quarantaine, ce n’est pas comme un homme, ça doit faire attention.
Ouvrant la porte de son cabinet pour accompagner sa cliente jusqu’au comptoir où s’effectue le paiement, le docteur Guériec lance à sa femme en rigolant :
— T’es encore là, toi ! Tu vas être à la bourre…
Puis se tournant vers sa patiente, une toujours jeune et élégante senior d’à peine soixante, et quelques, années, il ajoute avec une ironie non dissimulée :
— Ah, les femmes ! Pas vrai, Arlette ? La toujours souriante Arlette !
— T’as raison, chéri, reprend sa femme. Il est plus que temps, je file.
D’un pas décidé, Dominique Guériec se dirige vers la porte vitrée qui donne sur le parking, accompagnée d’un sonore :
— À demain, Domi, bonne soirée et bonne danse !
— À demain, Patrice !
*
Ah ! Pour sûr, Amélie Ponnet s’en souviendra de son troisième jour de travail au cabinet dentaire de Cruckin ! La jeune technicienne de surface a eu une journée fatigante hier et on ne peut pas dire qu’elle arrive avec une envie folle de travailler en ce mercredi matin. Et le fait d’être technicienne de surface au lieu de simple femme de ménage ne semble pas la réconforter davantage. Les yeux en mode nocturne et le moral en berne, elle pousse la porte d’entrée du cabinet, en cet humide et venteux jour de septembre. Le temps de se changer, de se prendre un petit café dans la “cantine” du centre dentaire, la salle de repos, et il n’est pas loin de 6 heures quand elle se met au travail. Les premiers clients arrivent à 8 heures et quart. Plus de deux heures devant elle pour nettoyer les dix salles du local, ça devrait le faire. Comme on dit maintenant. Son MP3 sur les oreilles, au rythme de Stromae, elle commence à jouer du balai et de la lavette. Avant de jouer des cordes vocales en poussant la porte du cabinet du docteur Louargat. Pantalon de protection bleu, tunique assortie, pieds nus, le praticien semble dormir sur le fauteuil dentaire, en position allongée. Ou plutôt semblerait dormir, si ses deux mains n’étaient pas menottées en arrière du dossier du siège… si sa tête n’était pas recouverte d’un sac plastique… et s’il n’était pas parfaitement immobile, sans le moindre mouvement respiratoire. Comme tout mort qui se respecte.
*
Conséquence directe de la découverte macabre d’Amélie : la journée de la Brigade Territoriale Autonome de Paimpol commence sur les chapeaux de roue. Le major Kerilis, arrivé sur les lieux en même temps que les pompiers de la caserne Robert Le Lionnais, et le médecin urgentiste ne peuvent que constater le décès. Dans un coin de la salle d’attente, recroquevillée sur elle-même, la technicienne de surface pleure. À ses côtés, une jeune femme sapeur-pompier tente, tant bien que mal, de la réconforter. Près du cadavre, un TIC2 de la Brigade de Recherches de Saint-Brieuc, appelé immédiatement sur les lieux, s’affaire déjà, se livrant aux premières constatations et effectuant les principaux prélèvements techniques et scientifiques.
Arrivé à son tour sur place, après avoir longuement inspecté la scène de crime, le capitaine Christophe Marceau, chef de la brigade, commence à recueillir les impressions des uns et des autres, réunis dans la salle d’attente. L’homme, jeune quadragénaire, cheveux en brosse, visage longiligne, inspire le respect. Avec son air franc et ses yeux gris clair qui vous transpercent, il inspire confiance et sérénité. Mais en même temps, on sent bien, à l’intonation de sa voix, que c’est un homme de commandement, qui sait mener ses hommes, et ses enquêtes.
— Alors, Major, qu’est-ce que vous en pensez ?
— C’est encore un peu tôt pour le dire, mon capitaine, les analyses nous en diront plus, mais les conditions de la mort semblent évidentes. On lui a attaché les poignets dans le dos du fauteuil et on lui a sanglé les jambes aussi autour du repose-pieds. De cette façon, il ne pouvait pas bouger du tout. On lui a mis du ruban adhésif sur la bouche pour qu’il ne crie pas et on lui a enfilé la tête dans un sac plastique, genre sac de supermarché. Après, on a attendu qu’il s’étouffe.
— Et pour être bien sûr du résultat, on a passé aussi du ruban adhésif bien serré autour du sac et de son cou, pour empêcher l’air de se renouveler !
— Absolument ! Je vais chercher Vincent, le TIC, il a peut-être trouvé des indices supplémentaires…
Accoudé au comptoir de réception du cabinet, le médecin des pompiers s’enquiert d’un discret :
— J’ai bien peur que le pauvre docteur Guériec n’ait plus besoin de mes services, Capitaine. Je peux y aller ?
— Ah, Duroc ! Excusez-moi, je ne vous ai même pas salué. Comment allez-vous ?
— Moi, ça va, merci, mais j’ai connu des matins plus flamboyants… Commencer sa journée par le constat de décès d’un confrère, et surtout un ami… et le voir assassiné dans ces conditions-là !
— C’est sûr… mais attendez ! Vous avez bien dit Guériec ? C’est le docteur Guériec qui est mort ? Pas le docteur Louargat ?
— Absolument, Capitaine ! Il n’y a aucun doute. Je connais bien les deux dentistes, et c’est bien Guériec, Guillaume Guériec, qui est mort. Je peux y aller ?
— Oui, Oui, bien sûr, vous m’envoyez votre rapport pour la fin de matinée ?
— Vous l’aurez !
— Je peux quand même vous poser une question avant que vous partiez ? À votre avis, il a mis combien de temps à mourir ?
— Quelle question, Capitaine ! répond-il avec un pâle sourire et l’air désabusé du praticien qui a déjà vu pas mal d’horreurs dans sa carrière. Il est mort par asphyxie, dans son cas, liée à l’absence totale de renouvellement de son air. Dans un sac comme cela, serré autour du cou, il n’y a pratiquement pas d’air résiduel. C’est donc presqu’aussi rapide que si on l’avait étranglé… je dirais vingt-trente secondes. Une minute maximum avant qu’il ne perde connaissance ! Mais par contre, il a dû se débattre un maximum pendant ce temps… L’autopsie va vous détailler tout ça…
— OK ! Merci beaucoup Alain. Vous pouvez y aller maintenant, on va le faire transférer à l’IML de Brest.
*
Quand Dominique Guériec arrive sur les lieux, le visage décomposé, les traits tirés et les cheveux ébouriffés, elle précède de peu l’associé du défunt et le reste du personnel du centre dentaire, à savoir Cécile Plémet, la secrétaire-réceptionniste, Mélanie Coat, l’assistante du docteur Louargat, et Serge Antoine, le prothésiste. Tout ce petit monde se trouve intercepté par le planton gendarmique, avant d’être autorisé à rentrer dans les locaux. Les mines sont graves et l’accueil du chef de brigade, très professionnel.
— Madame Guériec ?
Les larmes aux yeux, la jeune veuve tend maladroitement la main au capitaine Marceau. Après lui avoir présenté ses condoléances, il la fait entrer dans le cabinet où gît toujours son mari. Elle semble hésiter. S’arrête. Se retourne et lance à l’officier de gendarmerie :
— Excusez-moi, Capitaine, je n’aurai pas la force, est-ce que monsieur Louargat peut m’accompagner ?
Impassible, le capitaine répond :
— Je comprends, Madame, bien sûr… Patrice, tu peux venir ?
Les deux hommes se connaissent déjà, et le dentiste accompagne sa poignée de main à l’officier d’une question on ne peut plus professionnelle :
— Alors, Christophe, cette dent de sagesse, où ça en est ?
— Je touche du bois, pour l’instant, silence radio. Elle se tient tranquille…
À voix basse, pour que Dominique Guériec n’entende pas, il ajoute :
— Tu sais, au départ, j’ai bien cru que c’était toi qui étais sur le fauteuil, comme on est dans ta salle de soins…
Et il les fait entrer dans la pièce où le technicien en identification criminelle s’affaire toujours. Le sac plastique a été éventré par les pompiers afin de mettre en place un masque respiratoire. Dans un essai symbolique de faire repartir la “machine”. Tentative évidemment infructueuse, tout autant que les massages cardiaques et autres chocs électriques… Le visage gonflé et bleui du dentiste s’avère un spectacle insoutenable pour sa jeune veuve qui manque de tomber dans les pommes et se raccroche, comme par miracle, aux bras de Patrice Louargat.
Lui, de son côté, semble particulièrement perplexe, non seulement devant le cadavre de son associé et ami, mais aussi et peut-être surtout, devant la mise en scène qui accompagne cette mort. D’autant plus que tout cela se passe dans SON cabinet… Sur SON fauteuil…
Soutenant toujours la toute récente veuve, il s’adresse au jeune TIC, occupé à relever des empreintes :
— Ça ne vous dérange pas si j’ouvre la fenêtre ? On étouffe là-dedans. Et il emmène Dominique Guériec vers la baie vitrée coulissante qui occupe un pan de mur entier sur la gauche du fauteuil dentaire. Avant même que Vincent ait répondu, il ouvre en grand un des battants et dit :
— Allez, respire ! Un peu d’air frais, ça va te faire du bien.
Le jeune TIC intervient :
— Y a pas de problème, vous pouvez y aller, c’est vrai qu’il fait chaud dans cette pièce. Pourtant, le radiateur est éteint…
Le capitaine vient à son tour au secours de Dominique Guériec et la fait sortir en lui expliquant la suite de la procédure, notamment le passage impératif à la morgue et l’autopsie par le médecin-légiste. Tout le personnel du cabinet est ensuite invité à répondre aux premières questions des enquêteurs, tandis que la veuve du praticien, elle, se voit proposer d’être entendue en début d’après-midi à son domicile.
Dans la salle d’attente, Amélie, la femme de ménage, pleure toujours, maintenant consolée par Cécile Plémet, la réceptionniste. L’air revêche, le visage aussi fermé qu’un guichet de la Sécurité Sociale un vendredi à 16 heures, Mélanie Coat, l’assistante du docteur Louargat, semble indifférente à tout ce qui l’entoure. Elle reste debout, immobile, près de la grande plante verte qui décore le hall d’entrée. Bien qu’un peu rondouillarde, cette jeune trentenaire pourrait avoir du charme, avec son visage aux traits réguliers, son nez tout fin et sa bouche délicatement dessinée. Elle pourrait, si ses cheveux châtain, réunis en chignon, ses lunettes à grosse monture noire terriblement classique et son look de super Nanny ne lui donnaient plus un air de vieille fille mal baisée que de star du Crazy Horse. Et comme en plus, elle est attifée d’un jean d’une banalité affligeante et d’un sweat bleu marine plus informe qu’un yaourt tombé du premier étage, ce n’est pas franchement le genre de femme qu’on a envie d’emmener sur une île déserte… Mais la moche indifférente s’en fout. Elle semble regarder toute cette agitation sans y porter le moindre intérêt.