Chapitre I
I
— Patron, je vous présente le lieutenant André Morand, dit Marc Langeron.
La cinquantaine énergique, cheveux argentés en brosse, visage carré, le commissaire Yves Kermadec tendit une main franche à son nouveau subordonné.
— Degemer mat e Lannuon !
Les yeux étonnés de Morand le firent aussitôt traduire :
— « Bienvenue à Lannion, Lieutenant ! » Vous ne connaissez pas le breton ? Avec votre nom pourtant, j’aurais juré… Vous n’êtes donc pas de la famille ?
Morand passa de la surprise à l’incompréhension.
— Quelle famille, mon commandant ?
— Lannion possède une rue Joseph Morand, du nom d’un de ses maires au début du XXe siècle. Une famille de notables, plus ou moins apparentée à Renan, quelque chose comme ça. Ernest Renan, vous connaissez tout de même ? Ici, dans le Trégor, c’est notre grand homme !
Morand dissimula cette fois sa surprise et son ignorance : le breton, ces Morand et cet Ernest maintenant, cela faisait beaucoup en quelques secondes. Que voulait-il, ce commandant ? Le tester, le déstabiliser, comme un vulgaire bleu ?
— Tant pis, trancha le commissaire, mi-figue mi-raisin, personne n’est parfait… Marié, deux jeunes enfants, c’est bien ça ? Vous êtes logé où ?
— Rue de Kéravel.
— Dans un des pavillons du nouveau lotissement, précisa Langeron.
Le commissaire eut un bref hochement de tête pour signifier qu’il voyait bien la rue, le lotissement et ses pavillons et que la précision de Langeron était en conséquence inutile.
— Vous avez une bonne école primaire, pas très loin, dit-il à Morand… Vous vous connaissez tous les deux depuis longtemps ?
— Depuis le lycée, expliqua Morand. Marc était en terminale, moi en seconde. On s’entendait bien et il me protégeait un peu.
— Et pour cause ! commenta Langeron. Je visais sa grande sœur, je ne pouvais pas me mettre le petit frère à dos…
— Maud ! s’exclama Morand. Tu ne m’en as jamais parlé !
— Pardi ! À un petit de seconde, en plus !
Le commissaire esquissa un léger sourire.
— Je vais donc avoir deux beaux-frères dans mon équipe…
— Navré de vous décevoir, lui répondit Langeron. Sa sœur m’a largué assez vite. Ce n’est pas allé plus loin que quelques embrassades et pelotages rapides… Mais André et moi sommes restés en bons termes. Coup de pot : nos femmes s’apprécient. Quand André était en poste à Avallon, nous passions régulièrement les voir… Adieu chablis, pommard, gevrey-chambertin, soupira Langeron…
Le commissaire jugea utile de recadrer la conversation.
— C’est votre troisième affectation, Lieutenant ?
— Deux ans en Seine-Saint-Denis, quatre en Bourgogne et maintenant les Côtes-d’Armor, Lannion.
— La Seine-Saint-Denis ? Vous avez fait votre apprentissage en accéléré ! remarqua le commissaire. Bon. Nous sommes jeudi. Prenez votre vendredi pour vous installer. Une manifestation est prévue samedi après-midi devant la sous-préfecture. Vous la couvrirez. En principe, ça devrait être assez tranquille. Mais ça vous fera une première découverte de la ville. Le capitaine Langeron vous servira de mentor.
— Capitaine ! Félicitations, mon vieux ! s’écria Morand.
À vrai dire, c’était une progression de carrière administrativement classique. Au bout de sept ans minimum, tout lieutenant de police accède au grade supérieur. Langeron l’était depuis huit ans. Sa promotion signifiait qu’il n’avait jusque-là commis aucune erreur ni bavure. Elle venait de lui être officiellement notifiée, deux jours plus tôt.
— Nous organiserons un pot la semaine prochaine en l’honneur de notre capitaine tout chaud, tout neuf.
— Te voilà donc mon supérieur, remarqua Morand. Comme au lycée en somme !
— Votre tour viendra sûrement assez vite, lui répondit le commissaire. Quand on sort premier de sa promotion…
L’allusion valait-elle compliment ? La restriction fusa aussitôt :
— À condition, bien sûr, de ne pas faire de conneries. En attendant, Langeron, tu montres son bureau au lieutenant. À samedi, Morand ; d’ici là, installez votre famille, découvrez Lannion. Et commencez à apprendre le breton ! Si ce n’est pas de trop pour vous…
Le commissaire Yves Kermadec disparut dans son bureau.
— Il est un peu pisse-vinaigre, le vieux, constata Morand. Un coup un sourire, un coup une petite vacherie en douce. Il te tutoie et me vouvoie. Bonjour, l’égalité !
— Tant qu’il ne saura pas ce que tu vaux vraiment, il te vouvoiera, lui expliqua Marc. Que tu sois premier de ta promo, il s’en fout. Ce qui compte pour lui, c’est le terrain. Quand il te tutoiera, c’est que tu auras gagné sa confiance. D’ici là…
— D’ici là, tu viens avec Mireille dîner à la maison. Nous fêterons ensemble ton nouveau grade. J’ai apporté quelques bonnes bouteilles de chablis. Et du grand cru ! Je peux aussi inviter Maud pour l’occasion… T’as donc tenté de te la taper, mon s****d !
— D’accord pour le chablis. Mais pour Maud…
— Quoi ? Tu sais bien qu’elle est mariée et tu l’es de ton côté… donc…
— Il n’est peut-être pas utile de réveiller de vieilles blessures.
— À ce point ?
— Oui. Eh bien, tu la fermes, Lieutenant. Ordre de ton capitaine !
Tous deux éclatèrent de rire.