Chapitre 2
Mary Lester avait changé de domicile depuis peu. Elle avait trouvé un logement de rêve dans le cœur du vieux Quimper : un vaste studio avec une véranda donnant sur un jardin secret cerné de murs de vieilles pierres.
Elle s'installa à l'ombre d'une glycine, arbre en forme de parasol, dans un transatlantique de bois et de toile après s'être mise en maillot de bain. Elle s'était coiffée d'un bob de toile blanche et munie de lunettes de soleil pour se protéger de la brillante lumière de ce début juillet.
Dans les chèvrefeuilles qui couvraient les murs de pierre sèche, des oiseaux chantaient et seule une faible rumeur lui rappelait qu'à moins de cinquante mètres de sa glycine, dans la rue adjacente, des gens, dans leurs voitures, pestaient contre les embarras de la circulation.
– Quel beau métier que d'être flic, ironisa-t-elle à voix haute.
Voilà qui consolait des planques sous la pluie, des injures trop souvent reçues, des interventions dans les zones urbaines difficiles, dans les camps de nomades…
Elle avait toujours eu pour principe de vivre au présent, de goûter intensément les bons moments, de tâcher d'oublier et de surmonter les mauvais et surtout, de ne pas pleurer avant d'avoir mal.
Or, dans l'immédiat, elle vivait un moment bien agréable sous ce ciel d'été imperturbablement bleu.
Elle se carra dans sa chaise longue en ironisant de nouveau :
– En plus, on me fournit de la lecture. Voyons voir… Peut-être bien, après tout, que ce bouquin est une forme de torture raffinée.
Rien ne différenciait À l'aube du troisième jour d'un très honnête livre de poche comme il en paraît quelques douzaines par mois.
Sur la couverture gris clair on devinait une photo volontairement estompée, représentant une scène devant laquelle se pressait une foule. Un « Gwenn ha du », le drapeau breton, flottait au premier rang et, sur l'arceau en forme de fer à cheval qui surplombait la scène, on pouvait lire « Festival des Vieilles Charrues » écrit en onciale.
Le podium, énorme, était construit en tubulures métalliques. En y regardant de plus près, Mary s'aperçut qu'il s'agissait là d'un de ces Meccano géants que des sociétés spécialisées montent et démontent en trois jours pour des événements ponctuels : rencontres sportives, manifestations politiques ou festivals artistiques.
Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien du festival de Carhaix qu'il s'agissait.
L'ouvrage, signé par un certain Marcel Prost, avait été réalisé par les Éditions du Trébuchet, une maison qui avait son siège social à Landerneau; sur l'avant-dernière page, on pouvait lire sa date de sortie : 2e trimestre 1999.
– Marcel Prost, il ne manque pas d'air, celui-là, dit Mary Lester. Un pseudonyme, assurément.
Elle ouvrit le livre. L'histoire, qui se lisait bien, racontait effectivement la prise d'otage d'une célébrité - et elle nota qu'on ne parlait pas nécessairement d'un artiste, simplement une célébrité - et d'une demande de rançon pour lui rendre la liberté.
Visiblement l'auteur du bouquin connaissait parfaitement les lieux, les us et coutumes du festival et des festivaliers et jusqu'au moindre détail de la programmation artistique.
Il s'étendait longuement sur les descriptions de la foule, sur les menus qui étaient servis, sur les heures d'ouverture et de fermeture du podium, sur les animations en ville. Un type fort bien documenté assurément.
Elle quitta son siège pour se faire un pot de thé qu'elle dégusta avec des petits gâteaux tout en poursuivant sa lecture.
L'ouvrage se terminait sur cette phrase sibylline : « Et tout sera consommé à l'aube du troisième jour », phrase qui avait fourni son titre au bouquin.
Elle reposa le bouquin, songeuse. À n'en pas douter on frôlait la réalité. Un type bien documenté, ce Marcel Prost. Cependant s'il n'y avait pas eu ces coups de téléphone, personne ne se serait alarmé de ces coïncidences. Les aurait-on seulement remarquées?
Mary prit une feuille de papier et entreprit de mettre de l'ordre dans les notes griffonnées en cours de lecture. Elle y réfléchit en revenant sur les pages qui l'avaient frappée et qu'elle avait cornées pour les retrouver facilement.
Enfin elle se leva, se rhabilla et s'en fut faire quelques courses.
•
Le lendemain matin, elle attendit dans le hall du commissariat la venue de son patron qui arriva à neuf heures sonnantes, toujours élégant et plus sémillant que jamais. Après le coup d'œil traditionnel à la main courante pour connaître les événements de la nuit, il emprunta l'escalier qui menait à son bureau en faisant signe à Mary Lester de le suivre.
Il lui montra la chaise de la main et accrocha son chapeau à la patère de bois verni en chantonnant, contourna son bureau d'un pas vif et demanda à Mary sur un ton enjoué :
– Eh bien, jeune fille?
Elle le complimenta :
– Vous avez l'air en pleine forme, patron.
– Oui, dit-il allègre, il y a des jours comme ça… Ça doit être le soleil…
– On dirait que vous avez eu de bonnes nouvelles.
Il protesta :
– Non, bien le contraire! Ma belle-mère, la pauvre femme, le col du fémur, vous savez ce que c'est… Une crotte de chien mal placée et paf…
Il fit de la main un geste qui pouvait assez bien représenter l'éclatement d'une belle-mère sur un trottoir, en s'efforçant de prendre un air contrit.
– C'est terrible tout de même… À quatre-vingt-trois ans… Ma femme a dû partir à son chevet, je l'ai mise au train à sept heures…
Mary retenait un fou rire qui montait irrésistiblement. Il était trop drôle, le patron, un collégien à la veille des vacances.
Aussi hypocrite que lui elle demanda :
– Vous ne l'avez pas accompagnée?
Le festival d'hypocrisie se poursuivait :
– Je ne peux pas, Lester, pas en cette saison, avec tous ces touristes qui débarquent…
– C'est sûr, patron, en cette saison…
Il n'avait pourtant pas hésité, l'an passé, à filer à Saint-Quay-Portrieux en plein cœur de l'été.
Elle réussit à maîtriser son fou rire et posa le roman policier sur le bureau du commissaire :
– Vous avez lu, patron?
– Ah oui, oui, bien sûr…
Il pensait à tout, sauf à ce fichu bouquin, à ces jours, ces semaines peut-être de liberté pendant que sa femme serait au chevet de sa vieille mère. Il s'en tapait, de « l'aube du troisième jour », le commissaire Fabien. La liberté avec un grand L lui tendait les bras, alors le reste…
Il parvint à revenir aux affaires et demanda à Mary :
– Eh bien, votre sentiment?
– Ça ressemble toujours autant à un canular, dit Mary.
– Oui n'est-ce pas? C'est bien ce que je pense…
Il n'était pas contrariant aujourd'hui. Mary se dit que madame Fabien aurait dû partir dans le Sud-Ouest s'occuper de sa vieille mère un peu plus souvent.
– À moins que… dit-elle.
– À moins que? reprit le commissaire en écho.
– À moins que le coup de téléphone n'émane d'un des lecteurs qui ait vu là le moyen de faire une blague aux organisateurs du Festival.
– Pourquoi pas? dit le commissaire.
Visiblement, il était ailleurs. Il imaginait, lui, toutes sortes de choses agréables bien éloignées de Carhaix, de son festival, de ses problèmes. Ça se voyait dans ses yeux.
Il se mit à rire :
– Si c'est le cas, le gaillard aura réussi au-delà de toute espérance. Vous auriez dû voir la tête du maire, du président! Ah, ça valait le coup d'œil!
– Ça sera beaucoup moins drôle, dit Mary, si ce n'est pas un canular.
Le commissaire se rembrunit :
– Comment… Comment si ce n'est pas un canular? Que voulez-vous dire, lieutenant?
Ça y est, il me donne mon grade, se dit Mary. J'ai dû le contrarier.
– Écoutez, patron, c'est tout de même la préfecture qui vous a invité à rencontrer ces messieurs?
– Et alors?
Revenant aux réalités, le commissaire se rembrunit encore davantage.
– D'ordinaire le préfet ne se manifeste pas pour rien.
– Vous voulez dire que…
– Je veux dire qu'il faut prendre la chose au sérieux.
– Mais je la prends au sérieux, Lester, je vous défends d'en douter. D'ailleurs, vous allez vous rendre à Carhaix, vous allez voir ces gens du festival, vous allez me tirer ça au clair!
– Bien, patron.
Il ajouta :
– Je sais que je peux compter sur vous!
Elle redit docilement :
– Bien, patron.
– Vous savez ce que vous avez à faire?
– Pas encore, mais je verrai sur place.
– C'est ça. Et rendez-moi compte.
Elle sourit :
– Comme d'habitude, patron.
Il la congédia d'un geste de la main droite plus que désinvolte, la gauche était déjà posée sur le téléphone. À qui donc était-il si pressé de téléphoner?