Chapitre 3
Mary avait contacté France, l'attachée de presse du festival, celle-là même qui avait reçu les coups de téléphone et qui, après avoir lu le roman, s'en était alarmée.
À présent elle roulait à bord de sa Twingo vers Carhaix, cette très ancienne ville du centre Bretagne qui avait été capitale au temps des Romains, où elle ne se souvenait pas d'être venue. Les Finistériens sont ainsi faits : leurs promenades les mènent plus souvent vers la mer que vers la Bretagne rurale.
Pourtant Carhaix était une aimable petite cité de caractère qui n'avait rien à envier aux stations de la côte. Elle avait même son port sur les bords du canal de Nantes à Brest, un port fluvial qui avait connu, avant le développement du rail et de la route, une activité intense.
Maintenant il n'y avait plus ni péniches ni chalands sur le canal. Les maisons éclusières étaient devenues des résidences secondaires et sur les chemins de halage on faisait du VTT ou de la randonnée à pied.
Il y avait toujours des pêcheurs à la ligne et quelques canoës sillonnaient les flots calmes du port de Carhaix.
Elle ralentit, retrouvant avec plaisir la sérénité de ces eaux intérieures, cette quiétude qui l'avait si fort impressionnée lors de son enquête au château de Trévarez. Les délicats feuillages des trembles et des peupliers frissonnaient à la moindre brise thermique et des familles entières pique-niquaient près de leurs cannes à pêche plantées sur les berges herbues.
Quittant la voie fluviale, la route, taillée dans du roc au long de taillis épais, montait dur. Au loin, Carhaix s'annonçait.
Elle traversa la ville dans sa longueur avant de trouver le siège du Festival. L'office de tourisme était logé dans une merveilleuse demeure du xviie siècle qui avait magnifiquement résisté au poids des siècles. Le Festival des Vieilles Charrues, ou du moins sa partie administrative, était domicilié dans la même rue, presque en face du splendide hôtel particulier, dans un immeuble de béton caractéristique du mauvais goût architectural des bâtisseurs des temps modernes.
L'attachée de presse, une jeune femme souriante, mince et élégante, accueillit Mary avec chaleur.
– Je suis bien contente de voir qu'on a pris mes mises en garde au sérieux! Quand j'en ai parlé à notre président, il ne m'a pas crue.
– Pourtant, lui dit Mary, il a pris la peine d'avertir la préfecture et monsieur le préfet lui-même a pris les choses très au sérieux.
Elle ajouta :
– En confidence, je peux même vous dire - si j'en crois ce que m'a raconté mon patron - que le maire et le président semblaient assez alarmés lorsqu'il les a vus.
– Vous m'étonnez, dit l'attachée de presse, Patrick alarmé? Voilà qui serait nouveau! Il a créé ce festival en 1992 avec une b***e de copains, un peu comme un défi à cette célébration du patrimoine maritime qui drainait à cette époque des foules formidables à Brest et Douarnenez. Le patrimoine maritime et la côte c'est bien joli, se sont-ils dit, mais le centre Bretagne n'est pas moins important. Pourtant, il est oublié, parfois même méprisé.
Au premier festival - mais peut-on appeler festival une assemblée de joyeux drilles amateurs de bière autour d'un orchestre? il y avait cinq cents spectateurs. Il eut lieu en 1992, en 1995 on enregistrait 10000 entrées payantes, en 1997, 40000 et 100000 en 1998. Qu'en sera-t-il cette année? Je n'en sais rien, on n'ose plus avancer de chiffre : 150000? 200000?
– C'est énorme, dit Mary. Je suppose que vous avez dû vous structurer et que le temps des copains est bien passé.
– Bien sûr que nous avons dû nous structurer. Mais contrairement à ce que vous pensez, l'équipe fondatrice est toujours là. C'est toujours le temps des copains et c'est, je crois, la force du festival : la simplicité, l'amitié. Ici on ne prend pas la grosse tête mais on fait tout sérieusement : le boulot comme la fête. Toute la ville, que dis-je, toute la région s'implique, cette année nous aurons 3700 bénévoles plus 300 professionnels, 2000 artistes…
Mary resta muette devant les chiffres annoncés, se demandant si elle ne rêvait pas. Tout ça pour une petite ville de 8000 habitants. C'était colossal, démesuré!
– Le festival, poursuivit France, s'étalera sur six jours au lieu de trois. Il y aura trois scènes au lieu d'une seule.
– La fête se passe en ville?
– En partie. Il y a des animations, des groupes de jeunes qui viennent jouer « off », mais le spectacle officiel a lieu depuis l'année dernière sur le site de Kerampuil, un peu à l'extérieur de la ville.
– Vous avez cité, dit Mary, un chiffre de 3700 bénévoles. C'est quasiment la moitié de la population de Carhaix.
– Oui, la fête bénéficie d'un fort soutien populaire, les communes d'alentour y participent aussi. Ce festival a fédéré tout un pays, une région qui se sentait abandonnée où l'emploi s'étrécissait comme une peau de chagrin. Ça a été pour des populations fières et pugnaces l'occasion de relever la tête, de dire: « attention, nous existons, nous voulons vivre et travailler ici car c'est notre pays ». Et les bénéfices de ces festivités sont redistribués à des organisations défendant l'identité et la langue bretonnes et par là même, l'emploi et la vie dans notre région.
– Ça ne doit pas plaire à tout le monde, dit Mary.
– Non, répondit France. Et surtout pas aux politiques, partisans d'un jacobinisme exacerbé qui préfèrent régner sur des peuples sans caractère.
Mary se garda de sourire devant cette ardente profession de foi :
– Dans ce contexte, votre prénom n'est-il pas trop lourd à porter?
– Je ne suis pas responsable de mon prénom.
La réponse était sèche. Elle n'en était certainement pas responsable, mais si elle avait été consultée, ça n'était pas celui-là qu'elle aurait choisi.
Mary préféra parler d'autre chose.
– Vous m'avez parlé de trois mille sept cents bénévoles.
– En effet.
– Pourquoi une telle armée?
France sourit à son tour :
– L'an dernier, en trois jours nous avons vendu huit tonnes de frites, 40000 baguettes de pain, 20000 crêpes, 25000 salades composées avec 1354 bénévoles. Cette année, le festival durera deux fois plus longtemps et, compte tenu de la dynamique du succès, il est probable que nous dépasserons largement les 100000 visiteurs dont plusieurs milliers resteront pendant toute la durée du festival. Pour qu'une telle concentration ne pose pas de problème, il faut que les gens aient leurs aises, qu'ils n'aient pas faim, qu'ils n'aient pas soif, qu'ils n'aient pas peur. Nous gérons toute la restauration, le terrain de camping, les parkings. Les trois cents professionnels recrutés pour la circonstance sont, pour la plupart, des agents de sécurité chargés de protéger les personnes et les biens. Nous avons un terrain de camping de 10 hectares et des parkings d'une contenance totale de 15000 places attenants au site…
Elle regarda Mary, fière de cette impressionnante litanie :
– Que puis-je vous donner comme autres renseignements?
– Je ne sais pas, dit Mary, à vrai dire tous ces chiffres me flanquent le vertige. J'imagine assez mal ce que ça peut représenter.
– Il faudrait que vous veniez, dit France. Je vous donnerai une invitation. Vous avez lu le fameux livre?
– Oui.
– Qu'en pensez-vous?
Mary fit la moue.
– Je ne sais pas. La première idée qui vient à l'esprit est qu'il s'agit d'un canular.
– En effet, dit France, c'est bien ce qui nous est venu à l'idée de prime abord.
– Et puis à la réflexion reprit Mary, on ne peut s'empêcher de penser que ça pourrait être sérieux et on s'imagine ce que pourrait être une panique provoquée parmi une telle foule.
– D'autant, dit l'attachée de presse, que nous avons un public très mélangé. Des jeunes bien sûr, mais aussi des grands-mères et leurs petits-enfants… Il n'y a rien de plus incontrôlable qu'une foule prise de panique.
– Ouais, dit Mary, c'est une hypothèse qu'on ne peut écarter.
Elle eut soudain une idée :
– Dites-moi, la programmation d'une telle manifestation doit être un travail considérable.
– En effet. Il faut s'y prendre très tôt pour que les artistes soient libres à la date choisie.
– Quand est-elle arrêtée?
– Début mars tout est à peu près bouclé.
– Quand est-elle rendue publique?
– Fin avril, au cours d'une conférence de presse.
– Pourquoi si tard?
– D'abord il faut que tous les contrats soient signés. Ensuite, si on s'y prend trop tôt, l'intérêt retombe. À partir de l'annonce officielle à la presse commence la montée en puissance de la publicité qui est donnée au festival. Ça c'est mon boulot.
– D'accord, dit Mary. Donc, avant disons le 30 avril, la programmation est toujours secrète?
– Top secret, confirma France.
– Qui est au courant?
– Eh bien, les programmateurs bien sûr, Jean-Marc et Philippe-Henri… Ensuite, le conseil d'administration et puis les permanents.
– Ça en fait du monde!
– Oui.
– Il n'y a jamais de fuites?
L'attachée de presse regarda Mary curieusement. Où voulait-elle en venir. Elle répondit lentement :
– Non. Il n'y a jamais eu de problème de cet ordre.
– Alors, comment expliquez-vous que toute votre programmation figure dans À l'aube du troisième jour?
– Nous sommes début juillet, dit-elle en fronçant les sourcils. Pourquoi…
– C'est un bouquin, dit Mary en montrant l'ouvrage, pas un journal. Il n'a pas été imprimé hier! Il y a, sur la dernière page, la date du dépôt légal.
Elle lui mit la page sous le nez :
– Regardez, il y a écrit : « dépôt légal 2e trimestre 1999 ». Ça veut dire que ce bouquin a été imprimé entre avril et mai, puisqu'en juin il était déjà en librairie. Or avant de le mettre en librairie, il a fallu l'imprimer, et avant de l'imprimer il a fallu l'écrire. Je vous passe les travaux de correction, de mise en page qui prennent du temps, je gage que le type qui a écrit ça l'a fait entre mars et avril.
– Et alors?
France ne comprenait pas où Mary voulait la mener.
– Et alors? Et alors ça signifie que ce Marcel Prost - puisque c'est sous ce nom qu'il signe - a connu votre programmation en même temps que votre association.
– Vous voudriez dire… fit France effrayée par l'énormité de ce qu'elle découvrait.
– Que Marcel Prost est quelqu'un du comité, première hypothèse, ou que quelqu'un du comité lui a fourni les indications. Seconde hypothèse. Il n'y a pas à sortir de là.
France, le visage soucieux, concentrée, réfléchissait les yeux fixés sur son bureau.
– Il y a une troisième possibilité, dit-elle enfin.
– Ah? dit Mary intéressée, laquelle?
– L'informatique. Nous sommes connectés au réseau. Quelqu'un peut avoir forcé nos codes et s'être introduit dans les fichiers.
– Zut! dit Mary déconfite. Je ne pense jamais à ces foutues machines! C'est pourtant vrai, tous les gamins de la planète s'amusent à pénétrer les fichiers de nos jours. Et bien souvent ils y arrivent.
– Ce qu'un gamin peut faire, dit France, un adulte peut le faire aussi.
Elle regarda Mary :
– Franchement, je ne vois pas un membre du conseil d'administration vendre la mèche! Avoir la langue un peu trop longue au cours d'une soirée bien arrosée, soit, mais la programmation prend plusieurs pages de listing. Quelque deux cents artistes, ce n'est pas rien!
Mary réfléchissait. Elle dit à mi-voix :
– Il y a pourtant bien quelqu'un qui doit le connaître, ce Marcel Prost!
– Qui donc? demanda France Thomas.
– Son éditeur, pardi! Je vais aller lui toucher deux mots, à celui-là!