« Vas-t-en. Tu es libre.
-C’est ce qui arrive aux esclaves après un an ? Vous les laissez partir ? »
Je secouais la tête. Je n’arrivais pas à y croire. Personne ne ferait cela.
« Une fois que Marcus sera assez vieux je proposerai la même chose à ton amie. Ou elle pourra rester ici et tu pourras la visiter. Nous prendrons soin du bébé. Au cas contraire nous l’aiderons à trouver un foyer. Alors pars. »
Elle sourit imperceptiblement en me voyant rester sur place.
« Tu as jusqu’à la fin du bal pour te décider. Je t’aurais donné plus de temps mais malheureusement j’en manque. Tu as jusqu’à demain dès l’aube pour me donner ta réponse. Sois-tu pars et tu n’auras plus jamais rien à faire avec moi ou la noblesse. Ou alors tu restes et tu deviens l’un des notre. »
Je fus vite mis à la porte après la proposition de la Duchesse. Je savais que derrière cette porte ils étaient en train de lire les fameux documents que la Duchesse avait sortis et j’étais curieux de savoir ce qu’ils cachaient mais j’avais aussi plus urgent à penser. Je descendais donc dans la salle de bal la tête embuée de pensées et ne me rendis pas vraiment compte où est-ce que mes pieds m’emmenaient.
La Duchesse m’avait donné ma liberté. J’avais le choix de m’en saisir ou d’y renoncer à jamais. Je pouvais tourner le dos à l’esclavage et vivre paisiblement ou rester et découvrir ce qu’il se cachait dans ces fameux documents.
Je souris. C’était quand même vache de sa part. La Duchesse savait parfaitement à quel point je voulais savoir ce qu’elle cachait. Elle lisait en moi comme dans un livre ouvert et je me demandais même pourquoi elle m’avait donné tant de temps pour réfléchir. Mais puisqu’elle me l’avait donné je comptais m’en servir.
Après tout j’avais voulu être libre pendant la majeure partie de ma vie. Je ne voulais appartenir à personne à part moi-même mais je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire une fois libre. Je n’avais jamais vraiment réfléchi au-delà à part mes nombreux accès de colère où je me voyais tuer tous les aristocrates et réduire le pays en cendres.
Je ne savais pas quoi faire en dehors de ce château et je me rendis compte que je n’avais même pas envie de partir. Je m’étais fait ma place aux côtés de la Duchesse et je voulais rester de mon plein grés. Je n’allais pas être son esclave ou être enfermé ici. Je comptais être son égal et avoir toutes les réponses que je voulais.
Je ne m’étais jamais sentie encore plus sûre de moi de toute ma vie et quand j’arrivais dans la salle de bal j’eus l’impression de vraiment avoir ma place. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point j’avais pris confiance en mon statue et je ne me voyais plus du tout comme un esclave. Au contraire. Avant non plus je n’acceptais pas d’être traité comme tel mais je me laissais emporter par la rage à cause de l’injustice et de la frustration. A présent j’étais calme parce que je savais qui j’étais.
Je ne sentis même plus les regards des nobles sur moi et marchais la tête haute. Je retrouvais tant bien que mal Jean et Audrey et eut même la bonne surprise de retrouver l’adolescent de la dernière fois. En me voyant il arbora un grand sourire et me fit des signes amples de la main :
« Thomas ! Je suis content de te voir.
-Moi aussi.
-Ton dos a guéri depuis la dernière fois ?
-Ca a bien cicatrisé.
-Est-ce que tu vas refaire une scène ? Préviens moi que je puisse être préparé. Je ne veux pas rater ça cette fois. »
Je me mis à rire.
« Je ne comptais pas faire de scène mais dès que j’y pense je viens te chercher.
-Parfait. »
Soudain l’adolescent lança des regards se voulant discrets autour de nous avant de chuchoter :
« Et qu’en est-il de l’enquête ? Vous avez trouvé quelque chose ? »
Audrey et Jean se tournèrent immédiatement vers moi. Ils sentaient que je leur cachais des choses et attendaient de voir ce que j’allais répondre.
« Pas grand-chose. »
Il parut des plus déçus mais n’insista pas et me crut sur parole.
« Dommage… J’étais vraiment excité à l’idée de venir pour une fois. J’ai parlé de toi à tous mes potes. Ils viennent aussi ce soir. Ils voulaient à tout prix te rencontrer mais je pense pas qu’ils sont arrivés pour l’instant. »
Jean me donna une tape sur l’épaule.
« Tu vas devenir une célébrité !
-Oh, laisse-moi faire. Si je le voulais je pourrais le rendre roi. »
Je fis signe à l’adolescent de se calmer :
« N’oublie pas que je me suis fais fouetter la dernière fois.
-C’est juste un détail.
-En parlant de la dernière fois, tu as dis que tu continuerais ton enquête mais nous n’avons jamais reçu de lettre.
-Ah oui ! J’avais totalement oublié. Désolé j’avais tellement de choses à faire. Je me suis trouvé une copine figure toi.
-Félicitations.
-Merci. Mais nous avons cassé hier.
-Ah… Pourquoi ? »
Il haussa les épaules.
« C’est une histoire assez intéressante en fait- »
J’avais oublié à quel point cet adolescent aimait raconter des histoires et je l’écoutais avec un sourire amusé. J’étais content qu’il ait une vie aussi simple. Quelques semaines avant j’aurais été emporté de rage et aurais hurlé injustice mais à présent j’étais simplement heureux pour lui.
Nous continuâmes à discuter légèrement mais fûmes très vite interrompus par l’arrivée de la Duchesse. Les portes dorées s'ouvrirent projetant le même silence que la dernière fois sur toute l’assemblée. L'orchestre s'arrêta de jouer son air léger apte pour les discussions de début de bal afin de jouer quelque chose de légèrement plus lugubre ainsi que plus adapté pour une entrée imposante. Louis n’était pas présent aux côtés de la Duchesse cette fois-ci. Peut-être parce que cette dernière était arrivée plus tôt que prévu. En y repensant je me rendais compte de l’étourdissement qui s’était emparé des lieux.
La Duchesse se fraya un chemin dans la foule en gardant son regard fixé droit devant elle. Elle fixait un point imaginaire avec tant d’insistance que j’avais peur que le mur prenne feu. Malgré l’absence de Louis, personne n’osa s’approche de la Duchesse et la foule s’écarta sur son passage tel un seul homme. Ils reculaient autant que possible de peur d’être touchés.
Avec la foule qui s’écartait je puis voir Anne la suivre de loin avec un grand sourire. Les autres avaient sûrement déjà disparus dans la foule ou allaient arriver plus tard mais j’avais l’impression que ce qu’ils avaient découvert dans ces documents n’était pas une bonne nouvelle. J’avais décidément plus envie que jamais de savoir ce que je venais de rater. Je voulais limite me jeter devant elle et lui dire tout de suite de retourner dans sa chambre avec moi.
Tandis qu’elle passait à ma hauteur, le regard de la Duchesse passa sur mes yeux comme si elle m'avait entendu. Elle ancra son regard droit dans le mien et ne e bougea pas pendant de longues secondes. J’en perdis mon souffle. A force de me fixer les autres commencèrent à tourner les yeux vers ce que la Duchesse regardait : moi. Mais je ne les remarquais pas. J’étais complètement aspiré par ces yeux sombres et glacés. Je n’avais jamais été aussi proche de découvrir le secret qui se cachait derrière ces derniers et cette pensée me fit sourire. J’étais peut-être fou de sourire tandis que cette femme me fixait mais je n’arrivais pas à m’en empêcher. J’avais une soif de savoir maladive.
Maintenant que la Duchesse m'avait dépassé et qu’elle avait été forcée de détourner le regard, je n'étais plus en mesure de me concentrer sur la glace de ses yeux et je me mettais à détailler ses vêtements ne pouvant pas la quitter des yeux. Elle ne portait pas de chapeau contrairement au reste de l'assemblée et sa robe était tout aussi modeste que ses cheveux détachés. Ses boucles rebelles entouraient son visage dans un désordre calculé tandis que les mèches rebondissaient sur le haut de son crâne tandis qu’elle marchait lui donnant un côté plus dynamique contrastant avec son visage de statue. Quant à sa robe noire elle ne comportait aucune perle ou ornement quelconque. Elle avait visiblement estimé que la couleur était assez imposante et riche en elle-même. Son seul bijoux était une montre en or autour de son poignet ainsi qu'un simple collier fin.
Je devais lui concéder qu'elle était la plus belle femme que je n’avais jamais vue et que le noir était définitivement sa couleur. Après tout quelle autre couleur aurait porté la mort en personne ?
Arrivée dans le fond de la salle la Duchesse monta sur l'estrade sur laquelle se trouvait l'orchestre lui et elle alla se placer au centre le regard ancré droit devant elle. Le microphone n’avait pas encore été mis en place mais elle n’en avait pas besoin. Sa voix grave et imposante fut portée jusqu’au fond de la salle sans aucun effort de sa part :
« Je vous remercie à tous de vous être déplacés pour cette modeste réception aujourd'hui. Pour certains d'entre vous la route a dû être longue alors c'est d'autant plus remarquable que vous ayez quand même décidé de venir. J'espère que le buffet ne se fait pas trop rare et que les musiciens sont à votre goût. Passez une bonne soirée. »
Jean et Audrey se tordaient dans tous les sens mal à l’aises en la présence de la Duchesse mais ils finirent par se détendre quand la musique reprit. Ils soufflèrent un grand coup avant de me regarder :
« Tout va bien avec la Duchesse ? demanda Audrey.
-Elle t’a fixé assez longtemps du regard. »
L’adolescent hocha vigoureusement la tête :
« Peut-être que votre petite séance de fouet de la dernière fois lui manque. »
Audrey porta une main à sa bouche choquée mais je me contentais de sourire.
« J’en suis sûr aussi. »
Je repensais au moment où elle était venue dans ma chambre. La Duchesse n’était pas une bonne personne. Loin de là. Elle était une meurtrière mais qui étais-je pour lui en vouloir ou la juger ? J’aurais sauté sur l’occasion avec joie de tuer moi-même toutes les personnes qui m’avaient fais du mal. Quelque part je me voyais en elle et je comprenais pourquoi elle avait tant donné pour m’apprendre à me battre.
Elle m’avait appris ce qu’elle aurait voulu savoir à ma place. Elle m’avait appris à être calme et réfléchi pour pouvoir monter des plans de revange et elle m’avait considéré comme à la hauteur pour recevoir ces enseignements.
Tout comme cette fois où elle s’était fouettée devant moi, je ne la détestais pas. J’aurais pu être jaloux d’elle mais j’étais simplement… Calme. J’avais eu tellement de doutes envers elle parce que j’avais projeté l’image de la bourgeoise sur la Duchesse mais à présent je sentais à quel point je m’étais trompée. Je ne pouvais pas encore mettre mes mots dessus mais je savais qu’elle était admirable.
Les invités hésitèrent un moment avant d'applaudir la Duchesse se demandant si elle avait vraiment fini son discours vu à quel point ce dernier avait été court mais voyant qu'elle ne revenait pas ils finirent par le faire. J’aurais cru qu’à force ils auraient compris mais visiblement personne n’arrivait à s’habituer à sa personne.
Après que la Duchesse fut descendue de l'estrade les musiciens se remirent à jouer et petit à petit les discussions reprirent elles aussi. J'ignorais où est-ce que la Duchesse avait pu aller dans la foule mais je n’étais pas vraiment inquiet.
Je fus cependant des plus surpris quand Anne apparut à mes côtés avec son grand sourire moqueur.
« Hey. Vous vous amusez bien ? »
Jean et Audrey hochèrent la tête perturbés par l’inconnue. Tout comme d’habitude, Anne n’eut pas de mal à diriger la conversation :
« Vous vous amusez bien ? Les décorations sont vraiment magnifiques. Je suis très admirative des employés qui ont fais ça. Personnellement je ne pourrais même pas découper droit alors faire des fleurs… »
Elle se mit à rire avec une légèreté qui nous emporta.
« Les musiciens sont très doués. Leonord invite toujours les mêmes parce qu’elle les adore. Ca ne se voit pas mais elle est une grande fane de musique classique. C’est hyper dure de mettre une chanson qui lui plait. Je n’avais encore jamais vu de critique pareille. Si elle n’était pas aussi occupée je suis sûre qu’elle passerait sa vie à l’Opéra. »
Elle finit par se tourner vers mes amis avec un sourire en coin :
« Je suis désolée mais est-ce que je peux vous emprunter Thomas un instant ? Ne vous en faites pas je le ramènerai en un seul morceau. »
Et elle rit de nouveau.
« Pas de problème.
-Super. »
Sur ce elle me fit signe de la suivre et je m’exécutais. J’attendais qu’elle me dise ce qu’elle voulait mais elle ne venait pas sur le sujet. Elle se contenta de me tirer vers le buffet et observa ce dernier en me racontant des anecdotes sur les plats servis.
Je finis cependant par en avoir marre :
« Qu’est-ce que tu voulais me dire ?
-Oh, on se tutoie ? Je ne m’en étais pas rendue compte mais soit. Je suis contente de voir que tu es aussi à l’aise en ma compagnie. Même si en général c’est le cas avec tout le monde. Il faut savoir mettre les autres à l’aise si tu veux les faire parler. »
Pourquoi est-ce que j’avais l’impression d’être à un cours de la Duchesse ?
« Les bals sont le meilleur moment pour apprendre toutes les nouvelles rumeurs ou pour en faire circuler de nouvelles. »
J’attendais qu’elle continue en silence mais au lieu de cela elle continua à admirer le buffet. Pile quand je commençais à perdre patience elle sourit :
« Tu vas accepter la proposition n’est-ce pas ? »
Je ne dis rien. Elle savait déjà que c’était le cas. Anne hocha doucement la tête sans perdre son sourire pour autant.
« Je sais ce que Leonord voit en toi. Tu es courageux, fort, têtu… Et tu ne te retiens jamais de défendre les autres. Toutes ces qualités sont admirables. Mais j’admets que nous avons des doutes concernant tes compétences. »
Soudain Anne me regarda droit dans les yeux et je crus m’évanouir. Son sourire avait beau être resté, il n’avait rien d’humain. Les angles de sa bouche se levèrent dans une hauteur désagréable et je ne savais pas où regarder. Moi qui avais vu Anne comme une jeune femme joyeuse et commère, je ne savais plus quoi penser.
« Alors je te préviens. Si tu oses nous trahir tu vas le regretter amèrement. »
D’un coup je comprenais mieux ce qu’elle faisait aux côtés de la Duchesse.
« Tu m’as entendue ? »
Je hochais doucement la tête et d’un coup Anne retrouva son sourire habituel. Je soufflais toute l’air contenue dans mes poumons me rendant compte que j’avais été en apnée jusqu’à présent.
« Super. Dans ce cas tu as ta première mission. »
Je me redressais intéressé.
« Tu dois mourir. »