LE NOIR
Deux heures du matin, l’heure du sandwich venait de sonner pour Julien Millet. Le jeune homme farfouilla dans son Eastpack à la recherche du carré de pain de mie garni de jambon que sa mère lui avait préparé. Le gosse sortait tout juste de l’École nationale d’administration pénitentiaire d’Agen et finissait son stage de six mois à la prison d’Eiffenseim, en Alsace.
Tout en commençant à détacher de gros morceaux de pain de mie à coups de dents, Julien laissait traîner son regard sur le panel d’écrans qui s’étalait devant son collègue Aznar. Le vieux maton était de vacation de minuit à huit heures du matin, chargé de surveiller le bâtiment 5 et, plus particulièrement, les étages où se trouvaient les cellules du quartier d’isolement. Julien le secondait dans le cadre de son stage. Non pas que la compagnie d’Aznar lui soit agréable – le gardien était aussi disert qu’une borne à incendie –, mais il y avait une chose dans ce bâtiment qui le fascinait.
Ses yeux se bloquèrent sur les écrans 6 et 7, alors qu’un morceau de jambon se coinçait dans sa gorge. Il déglutit tant bien que mal et s’envoya une rasade de Fanta, mais son regard restait scotché. Tout comme celui d’Aznar, il en était certain. Le vieux bouc (la proximité de ses dessous-de-bras faisait penser à une bergerie surpeuplée en plein mois d’août) demandait toujours ce poste, dans ce bâtiment précis, et il y avait une raison.
La cellule 55.
Deux caméras exclusives en surveillaient la porte. À l’intérieur, rôdait une terreur, un DPS (détenu particulièrement surveillé). On l’avait mis en QS (quartier disciplinaire) à son arrivée à Eiffenseim, puis ici, en QI (quartier d’isolement) depuis qu’au réfectoire il avait réussi à trancher la gorge d’un autre taulard avec un plateau-repas. Cet homme faisait trembler l’administration.
Aznar, quand il l’ouvrait, disait que c’était le diable en personne. Les yeux du vieux gardien se figeaient et sa voix tremblait d’une sorte de spiritisme, lorsqu’il ajoutait :
— Une légende…
Ce DPS se nommait Vigo Vasquez, espagnol par son père et piémontais par sa mère, cinquante-quatre ans. Un chef de b***e, un bandit sans foi ni loi comme on n’en faisait plus. Un tueur. Les hommes de la BRI l’avaient surnommé le Noir. Le Poissard, pour ses proches, depuis que Vigo avait assassiné trois de ses associés.
Assassin, braqueur et t********t de d****e, le Noir dirigeait un réseau d’hommes dévoués que ses larcins avaient enrichis. Des truands qui, à tout moment, pouvaient tenter de le faire évader. C’est ce qui stressait la Pénitentiaire, mais pas seulement. Vigo avait toujours réussi, avec l’aide des meilleurs avocats et des retournements de témoignages, à échapper aux procès, et ce, pendant plus d’une vingtaine d’années.
Mais c’était terminé. Vasquez était allé trop loin. Il avait fini par plonger, et pas pour une histoire de braquage. Même les flics n’en revenaient pas : Vigo le Noir était un p****n de tueur en série.
Le Noir avait été reconnu coupable du meurtre de huit enfants.
Huit enfants, de sept à douze ans, tués en moins d’une année.
Son mode de fonctionnement frôlait le rituel. L’homme se rendait dans les piscines municipales, où il arrivait à isoler un enfant dans une cabine, et en l’espace de quelques secondes, il lui arrachait son maillot et l’étranglait, avant de disparaître, laissant le corps à demi nu et sans vie sur le carrelage froid. Au bout du huitième meurtre, les flics avaient découvert des traces de son ADN, et quelques jours plus tard, ils l’avaient serré alors qu’il tentait d’agresser une jeune fille. Ils le mirent aussitôt en garde à vue.
Malheureusement – et encore une fois – l’armada d’avocats de Vigo Vasquez avait réussi à le faire sortir. Le gangster détenait des alibis en béton les jours où les meurtres avaient été commis.
Il faut croire que la soif de perversité de certains psychopathes ne s’épanche jamais. À peine sorti de garde à vue, il récidiva.
Les flics découvrirent un garçon d’une dizaine d’années, poignardé dans les vestiaires d’un stade.
Un mégot de cigarette était collé sous le corps de l’enfant, et sur ce mégot, subsistait à nouveau l’ADN de Vasquez. De plus, un témoin affirma avoir vu Vasquez sortir du stade à l’heure où le crime avait eu lieu. Une cour d’assise spéciale fut montée en toute hâte par le procureur de l’époque, qui lui infligea une peine de trois fois trente ans, une sorte de réclusion criminelle à perpétuité.
Le tueur des piscines, dormait enfin derrière les barreaux.
Pourtant, et c’était ce qui fascinait les gardiens, Vigo le Noir clamait son innocence. Pire, il hurlait au complot.
Il était à Eiffenseim depuis deux ans. Au début, bien qu’en isolement, on l’avait laissé prendre ses repas et ses douches avec les autres détenus. Ces gars ne supportaient pas les pointeurs (les violeurs d’enfants), et le Noir n’aimait pas qu’on lui en parle. Il les avait prévenus : le premier qui l’emmerderait avec ça, il le tuerait. Mais surtout, il se vengerait des flics et des juges qui l’avaient fait plonger. Sa haine le dévorait, proche de la folie, elle pouvait le mettre hors de lui.
Deux gardiens à la langue un peu trop pendue s’étaient fait agresser par cet enragé, ainsi que plusieurs prisonniers. Le dernier, celui qui avait eu la glotte cisaillée par le plateau, était resté sur le carreau. Le Noir s’était débrouillé pour finir le travail, arc-bouté sur lui, il lui avait pratiquement tranché le cou avant qu’une armée de matons ne le neutralise à coups de décharges électriques.
À présent il se trouvait là, derrière la porte de la cellule 55, que l’écran renvoyait dans cette salle de contrôle du bâtiment 5 de la prison d’Eiffenseim. Certains disaient qu’il ne dormait jamais. Qu’il tournait. Tel un tigre affamé.
Non, pensa le jeune Millet, Vigo Vasquez était pris, bel et bien pris, il ne sortirait jamais. Pourtant, Julien ne pouvait se retenir de trembler en songeant au Noir. De par sa haine, sa folie, cet homme inspirait la crainte. Il semblait survivre, ou quelque chose d’encore plus extrême. Comme s’il n’allait jamais mourir. Il s’était fixé un but, ça se sentait, et, malgré les murs, les grilles, les matons, malgré l’indestructible logique, il était capable de s’y tenir. Le jeune stagiaire ne cessait d’y penser. Il se disait qu’il faudrait, au moins, une guerre pour que le Noir puisse avoir un jour la moindre chance de s’évader. Et ce jour était bien capable d’arriver, rien que pour que ce fou, ce monstre, puisse s’évader et aller régler ses comptes, ou continuer d’assassiner, encore et encore, des enfants.
Le jeune n’avait plus faim. Il sentit la nuque de son compagnon se secouer, comme parcourue d’un frisson. L’homme était tendu.
Le gamin farfouilla dans son sac et en sortit le magazine Choc, il devait se changer les idées. Il se dit : « Un de ces quatre, un maton va devenir fou à cause de ce gars-là. »
C’est à ce moment-là qu’il sentit comme une vibration dans ses plombages. De plus en plus forte, se mettant à faire trembler les vitres, puis les murs de béton. Un bruit de réacteur, énorme, emplit d’un coup l’espace, l’air, poussant jusqu’à l’intérieur de ses poumons. Sans savoir pourquoi, alors que ses organes se liquéfiaient à une vitesse hallucinante, le gamin leva les yeux vers le plafond, tandis qu’Aznar, le dos contracté à s’en péter un câble, serrait ses poings sur la console, les yeux rivés, jusqu’à transpercer l’écran, sur la cellule 55. Le bruit s’amplifia tel le hurlement d’un démon, il devait leur rester deux millièmes de seconde de vie, Aznar et Julien crispèrent leurs épaules et avalèrent leur cœur.