CAMILLE

1842 Words
CAMILLE Trois mois plus tard, dans le jardin d’enfants des Épinettes, en plein cœur du quartier Montparnasse à Paris, les marmots gambadaient et les nounous, assises sur les bancs, se racontaient des histoires. Au-dessus d’elles, des vagues d’étourneaux formaient des arabesques, avant d’aller se nicher bruyamment dans les arbres, donnant l’impression que les milliers de petites feuilles piaillaient. Emmitouflée dans un manteau de laine rouge, Fati Boutengo, vingt-deux ans, discutait tranquillement avec une maman d’une trentaine d’années. La jeune Béninoise s’occupait de l’enfant du couple Tranchant depuis maintenant deux ans et un lien plus que maternel l’unissait à la petite fille de huit ans, Camille. Chaque mercredi matin, elles se rendaient toutes deux au parc afin de retrouver sa meilleure amie d’école, la petite Billie Lou, ainsi que sa maman Julie. Le jeu favori des deux petites consistait à grimper aux arbres et à jeter des pignons sur les garçons qui essayaient de regarder sous leur jupe. Ce matin-là, les gamines se balançaient sur un grand orme situé près de l’entrée du parc. La grille était restée entrouverte, avec les allées et venues des lycéens venant fumer leur premier pétard de la journée, alors que d’autres se câlinaient comme si le monde allait s’enflammer. Avec le recul, Fati pensa qu’elle aurait dû s’interdire de discuter avec sa voisine. Elle savait que ça n’aurait rien changé. Le père de Camille, le juge Tranchant, le savait aussi, mais dans ce genre de cas, on ne peut s’empêcher de pousser sa culpabilité au paroxysme. La fille au pair se rappelait avec une acuité de rapace le moment précis où la petite Billie Lou était apparue dans son angle de vision. En demandant: — Elle est où Camille ? Fati avait plongé ses yeux inquiets dans ceux de l’enfant. — Elle n’est pas avec toi ? — Non, elle est descendue de l’arbre en premier, et après, elle était plus là. Il n’y avait pas d’anxiété dans la voix de l’enfant, seulement de la curiosité. La gamine avait fait le tour du parc en cherchant sa copine et se demandait où elle avait bien pu se planquer. La jeune Béninoise analysa ces données à la vitesse d’un jet. Elle se redressa en criant : — Camille ? Camille ? Ses yeux firent un panoramique fouillé sur le jardin public, sur chaque visage d’enfant, chaque main d’adulte serrant celle d’un gosse, jusqu’aux trottoirs entourant le parc, pour finir par se figer sur le portail de fer. Grand ouvert. Elle hurla : — Camille ! Camille ! Les larmes débordaient de ses yeux, la panique l’envahissait, autant que l’abattement. Déjà, sa vie s’anéantissait, elle le savait ; quelque chose de terrible était en train de se produire. Le même jour, Salomé, douze ans, descendait la rue Jourdain en léchant les vitrines de ses prunelles bleues. Ça sentait le gruyère brûlé des croque-monsieur, la pisse de chien sur les pavés et les pots d’échappement : ça sentait Paris. L’adolescente s’arrêta devant une librairie, le regard accroché par le titre d’un polar Le gangster amoureux. Ça lui fit penser à ses parents. Sa mère avocate était tombée amoureuse d’un « gangster ». Il avait fait un peu de prison pour braquage et s’était rangé des voitures, comme il disait. Enfin, façon de parler, puisqu’il avait ouvert son propre garage. Une petite surface un peu plus haut dans le quartier. L’appartement de son père se situait deux étages au-dessus. Le sol jonché de livres, les murs tapissés d’affiches de films noirs américains et l’air puant le tabac froid et le whisky éventé, qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit. Quand Salomé venait, son père dépliait le canapé aux ressorts rouillés et lui laissait son lit ainsi que Mado, la grosse chatte rousse qui dormait vingt heures par jour. Le reste du temps, elle vivait avec sa mère, un peu plus bas, sur le boulevard de Belleville. Ses parents s’étaient séparés alors qu’elle n’avait pas cinq ans mais ils étaient restés dans le même quartier afin que Salomé puisse choisir chez qui dormir. Sa mère n’aimait pas trop que la jeune fille voie son père, non pas en raison de ses activités, non, plutôt à cause de tout ce qu’il promettait et ne tenait pas, disait-elle. Elle ne voulait pas que sa fille soit déçue comme elle l’avait été. Mais Salomé l’adorait. Elle avait trouvé une arme dans une de ses commodes, et lui l’avait emmenée tirer dans un stand qu’il connaissait. Il lui racontait des histoires d’amitié et de sacrifice, lui apprenait la vie à sa manière, avec ses vieux principes d’honneur et de fierté, savoir combattre la peur, et surtout ; être vigilante. Ne pas se laisser surprendre, et se méfier des garçons, évidemment. Vigilante, elle aurait dû l’être, en entendant ce bruit de freinage dans son dos et ce claquement de portière. Des mains avaient saisi ses bras, ses yeux, sa bouche, alors que son cœur s’affolait dans sa poitrine. Trois hommes au moins. Elle tenta de se débattre mais se retrouva bloquée et soulevée tel un paquet. Elle entendit : « Vite, vite ! ». Un bandeau sur la bouche, un autre sur ses yeux, le cri du chatterton enroulé autour de ses bras, et on l’allongea sur une couverture, tandis qu’elle sentait le véhicule chahuter sur les bosses de la rue Jourdain. Une voix rauque lui chuchota : « N’aie pas peur, petite, n’aie pas peur. On n’est pas des monstres, on te fera pas de mal. N’aie pas peur. » Et pourtant, cette voix avait tout l’air d’être celle d’un ogre. Malgré les cahots, malgré les rugissements du moteur, elle entendait battre son cœur à cent à l’heure. Beaucoup plus tôt, au treizième trou du parcours de golf de Forges-Les-Eaux, Maxime Rollin, dix ans, jouait sur son portable high-tech en attendant que son entraîneur-caddy retrouve la balle qu’il avait volontairement envoyée dans les bois. Ses géniteurs étaient persuadés que le gosse détenait un talent international pour le putting, alors que Maxime ne prenait son pied qu’à emmerder l’armée de larbins que sa famille employait, à faire enrager sa mère à moitié dépressive, et décevoir son préfet de père. Lorsque trois hommes cagoulés surgirent afin de s’emparer de lui, il ne trouva rien de mieux à faire que de hurler après son entraîneur en le traitant de lavette parce qu’il s’était couché au sol sous la menace des armes. Il tenta d’insulter ses ravisseurs, mais une claque surprise mit à mal son amour-propre tout en le stupéfiant de peur. Il se mit à chialer en précisant que son père était préfet et riche. En deux minutes, il se retrouva ligoté et bâillonné sur le sol en ferraille de la camionnette. Lui n’avait pas eu droit à la couverture, ni à la voix rassurante et glaciale. Quelques heures plus tard, une petite fille de quatre ans était arrachée des bras de sa nounou alors que celle-ci attendait à un feu rouge dans le quartier de Boulogne-Billancourt : la petite Élisabeth Lauterbach, fille unique du commandant de police Erwan Lauterbach, et orpheline de mère. La pauvre nounou hurla comme une sirène de pompier jusqu’à ce que des tremblements la prennent et qu’elle fasse une sorte de crise épileptique qui exigea son hospitalisation immédiate. Camille, Salomé, Maxime et Choupette, cela faisait quatre enfants kidnappés en l’espace de quelques heures. Et ce n’était pas fini. Il restait, pour la b***e de ravisseurs, à s’occuper du cas du jeune Enzo Vitalli, douze ans, tout comme Salomé, mais difficile à localiser. Le garçon séchait les cours et passait la moitié de sa vie dans la rue et à la piscine municipale de la place Villon. Il adorait nager, s’oublier dans la fraîcheur fluide en enchaînant les mouvements de bras et de jambes. Il ne jouait pas, ne plongeait pas, il faisait des « longueurs », d’un plot à l’autre, le visage à demi enfoui dans l’eau, jusqu’au manque de souffle, jusqu’à ce que ses bras ne soient plus que des bouts de chiffons. L’effort et sa douleur lui permettaient de ne pas penser. Ne pas se souvenir. Le contact de l’élément liquide lui rappelait le ventre de sa mère. Son père était cheminot à la gare de l’Est et bossait toutes les nuits de dix heures à six heures du matin. Le reste du temps, quand il ne dormait pas, il le passait à boire. La mère les avait quittés tous les deux pour refaire sa vie avec un jeune médecin de province. A priori, Enzo ne la concernait plus. C’était la conclusion à laquelle son chagrin l’avait mené, transformant sa tristesse en dépit et en haine. De toute façon, il avait bouffé tant de couleuvres par la suite, que l’abandon de sa mère, à côté, c’était de la « gnognote ». Heureusement, sa tante habitait un immeuble proche du leur, près de l’hôpital Trousseau, et s’occupait du gamin, lavant ses vêtements, préparant des plats, ou lui donnant de l’argent de poche. Son père comme sa tante devaient avoir quelque chose à se reprocher : ils supportaient ses airs taciturnes, son silence constant, et le fait qu’il s’isole et disparaisse des journées entières. Son paternel, inquiet, avait fini par lui acheter un portable. Enzo savait déjà qu’il s’en servirait peu, mais il y avait des jeux dessus – Tetris, Solitaire – qui le fascinaient. Il était en train de jouer quand il avait vu la camionnette garée devant son domicile. Ses vieilles baskets avaient ralenti leur rythme et un instinct de gosse pauvre en jouet le poussa à glisser son portable dans son slip. Il n’aimait pas reculer, ni baisser les yeux face aux adultes, il continua donc, malgré le sentiment de danger et, alors qu’il allait pénétrer dans la cour de son immeuble, il entendit la porte de la camionnette claquer. Il prit ses jambes à son cou. Un homme l’attendait dans l’entrée du petit couloir menant aux escaliers de service. Un costaud, le visage recouvert d’une cagoule de motard. Il levait ses deux paumes en signe d’apaisement, lui bloquant le passage, tandis que les autres arrivaient dans son dos. Sa conscience comptait leur demander ce qu’ils voulaient, et cette pensée provoqua un séisme dans son âme, un terrible frisson glacé qui lui secoua le corps, poussant les larmes au bord de ses yeux. La peur et le dégoût venaient de ressurgir, inconsciemment, lui donnant envie de vomir son cœur. Le gosse savait qu’il ne supporterait pas. L’homme en face de lui put lire l’épouvante sur son visage. Il pensa que le gosse avait déjà dû subir des traumatismes. Il prononça de sa voix grave : — N’aie pas peur, petit. Personne ne te fera de mal, je te le jure. Tu vas juste nous suivre. On n’est pas des monstres, c’est pas après toi qu’on en a, c’est après ton père, tu comprends ? Enzo avait saisi le sens des paroles. Son cœur se remettait à battre normalement. Il devait servir de monnaie d’échange, rien d’autre. Mais pourquoi ? Son vieux était pauvre et… comment dire, inutile. Qui s’intéresserait à lui ? À moins qu’il ne se soit endetté. L’enfoiré ! Il sentit une main se serrer sur son bras gauche. Ses yeux croisèrent une dernière fois ceux de l’homme. Son regard lui indiqua d’y aller, en sécurité. Il redressa la tête et prit le sens de la marche en disant : — Vous êtes quoi ? Des terroristes ? C’est quoi votre plan ? Faire sauter la gare ? Un des gars se marra et répondit, alors qu’il le poussait dans la camionnette et que des mains le ligotaient : — Ouais, c’est ça, on va faire tout sauter ! Tout ! La gare, la préfecture, toute la ville, BOUM ! Ah ! Ah ! Ah ! En l’espace d’une journée, cinq enfants avaient été kidnappés. Trois filles et deux garçons, et personne n’en entendit parler, rien dans les journaux, ni sur les réseaux sociaux. Cependant, à l’heure exacte où se produisait le rapt de sa progéniture, chaque parent reçut un avertissement – ainsi que des instructions – sous la forme d’un appel téléphonique, d’une lettre délivrée de la main à la main, ou d’un SMS. Une des phrases du message était sans ambiguïté : « Vous avez déconné, vous allez payer. »
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