TRANCHANT

742 Words
TRANCHANT Le juge Jacques Tranchant gara sa Laguna sur sa place réservée. Le regard vague, la boule au ventre, il descendit de voiture. Il essayait de faire bonne figure, mais était ébranlé de tout son être. Quinze heures que sa fille avait disparu. Les services du préfet l’avaient appelé la veille au soir pour le convoquer, lui demandant de garder le secret le plus absolu sur l’affaire. Il avait presque hésité à en parler à sa femme, Maryse, tant les recommandations du directeur de cabinet ressemblaient à des ordres de vie ou de mort. Mais comment aurait-il pu taire la moindre information à une mère sur la disparition de sa propre fille ? Maryse Marchand, quarante-quatre ans, était chef de produit pour une grande marque de cosmétique et se trouvait à New York lorsque l’impensable s’était produit. Il l’avait jointe par téléphone et elle l’avait supplié de contacter un de ses amis commandant à la PJ afin de mettre en route le processus d’« alerte e********t » et tout le toutim médiatique qui allait avec. Sur le moment, il n’eut pas le courage de lui parler du mot qu’il avait reçu, préférant attendre son retour, lui assurant qu’il faisait tout son possible. Respirant profondément, Tranchant essayait de calmer les battements de son cœur. Il repéra la sortie habituelle qui menait aux sous-sols du palais de justice, sauf qu’aujourd’hui, c’était à la préfecture qu’il se rendait. Bon Dieu, il avait un mal fou à se contrôler. À présent qu’il se retrouvait seul dans ce grand parking glacé, il avait envie de chialer. Même si, de par son métier il avait été confronté aux pires faits-divers et à une quantité incroyable d’abominations comme un homme ou une femme peuvent en faire subir à autrui, il n’aurait jamais imaginé qu’un tel acte puisse un jour l’atteindre, lui, personnellement. Il n’y était, tout simplement, pas préparé. Dans son appartement luxueux de la place Pereire, à l’école catholique de sa fille, ou même, au Monoprix de son quartier truffé de vidéosurveillance, son environnement géographique était censé être un des plus safe de France. Quant à ses activités, ses parties de squash et de bridge, ses sorties au théâtre, et deux fois par an, à Disneyland avec la petite et sa nounou, tout était géré, préparé et financé pour jouir du meilleur. Une sorte de cocon régulé par l’argent, un de ces fameux salaires de fonctionnaires à huit mille euros par mois (plus les avantages) qui faisait sombrer les caisses de l’État. Plus encore que l’angoisse de savoir sa fille seule et en danger, c’était le fait d’avoir été attaqué qui le faisait vaciller. Eh oui, on n’a plus le même instinct paternel à cinquante ans passés qu’à trente ! Tranchant avait déjà été marié et était père de grands enfants. Sa dernière fille, Camille, passait son temps dans les bras de Fati, sa nounou, et la seule préoccupation de ses parents était de réglementer ses activités – violon, danse et cours d’anglais –, ainsi que ses besoins matériels. Ils ne connaissaient même pas le nom d’une seule de ses copines et à peine la classe de primaire où elle se trouvait, CE2 ou CE1 ? Pire que tout, il avait déjà envisagé sa disparition ainsi que les conséquences, financières, logistiques, familiales et dans sa vie de couple – il avait entendu parler d’un psychiatre efficace – qui en découleraient. Il avait eu le temps d’y réfléchir, de rester concret comme il disait. Comment pouvait-il penser ainsi ? Ce n’était pas lui, c’était la machine que son esprit était devenu au fil des procès, des petits conflits hiérarchiques et du besoin de tout gérer, jusqu’aux moments de s**e avec Maryse. Non, pensa-t-il, et il respira à nouveau un grand coup, serrant les poings et plissant des yeux. Des larmes brûlaient sous ses paupières. « Camille, ma fille, ma chérie, je te jure que je te prendrai dans mes bras chaque fois que je te verrai, que je te couvrirai de baisers et te comblerai d’amour, sois confiante, ma chérie… » Il envoyait sa prière, se rendant bien compte de son hypocrisie, il cherchait à se déculpabiliser, mais il sentit comme un lien avec sa fille, quelque chose de chaud qu’il n’avait pas éprouvé depuis des années. Il venait de s’apercevoir qu’il l’aimait. Comme si, finalement, il suffisait d’y penser. Ça le bouleversa et il eut envie de crier sa rage et son impuissance. Il était trop tard, il ne pouvait plus la serrer dans ses bras ! Pour elle, pour Maryse, il se ressaisit et chassa ses larmes en s’engageant dans l’escalier qui menait à l’extérieur. L’heure n’était pas aux atermoiements, jugea-t-il, ses pensées devaient plutôt se diriger sur les raisons de la disparition de sa fille, et sur son implication éventuelle en tant que juge. Il avait « déconné ». Et il allait devoir « réparer ».
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