NATHALIE
Bien qu’elle n’ait pas de place réservée, sa carte du barreau de Paris lui permettait d’avoir accès libre au parking du palais.
Mais, ce jour-là, ce n’était pas en tant qu’avocate que Nathalie se garait, de même qu’elle n’avait pas l’intention d’aller au palais, mais à la préfecture. Tout comme le juge Tranchant. Elle le connaissait de nom, et un peu de vue, et, de toute façon, ne l’aurait pas salué si elle l’avait croisé, alors qu’ils se rendaient exactement au même endroit et pour la même raison.
Nathalie Ruiz, quarante-six ans, brune et sexy avec un côté destroy, comme disait sa fille, n’avait pas toujours été avocate. Sa vie professionnelle avait été bien remplie. Munie d’une licence de droit, elle avait attaqué comme barmaid de discothèque, puis serveuse et cuisinière d’un petit restaurant qu’elle avait monté avec une amie à Montpellier. Elle s’était ensuite essayée au time share et à la vente de culottes amaigrissantes par téléphone pour finir VRP dans une boîte orthopédique à sillonner la France en essayant de fourguer des ceintures lombaires à des pharmaciens et des cliniques, pendant une bonne dizaine d’années.
Un plan social lui avait permis de profiter d’un DIF et de reprendre ses études afin d’obtenir un master et de passer le concours du barreau de Paris. Et ainsi, réaliser un de ses rêves, devenir avocate, à trente-trois ans. Depuis, elle en avait vu des divorces, des litiges commerciaux ou professionnels, mais ce qu’elle voulait, c’était du pénal. Elle se rendait donc dans les prisons et proposait ses services. C’était à cette époque qu’elle avait rencontré l’homme de sa vie, Matéo Rizzo, voleur de voitures à ses heures.
Il était en garde à vue au commissariat de Montmartre, suite à une bagarre dans un bar de la Butte. Intriguée, Nathalie était intervenue en tant qu’avocate commise d’office. L’homme semblait se moquer de sortir ou pas. Le patron du bar disait que Matéo voulait le racketter alors que le voyou de quarante ans soutenait qu’ils avaient une dette en cours. Cependant, ses principes lui interdisaient d’en parler aux flics. Nathalie était retournée dans le bar et avait fait retirer sa plainte au patron. Au moment de le libérer, elle avait demandé à Matéo comment il comptait la payer, tout en le brûlant du regard. Un sourire intrigué sur les lèvres, il l’avait interrogée de ses yeux noirs, elle l’avait pris par la main, pour l’emmener dans les toilettes du commissariat. Ils avaient fait l’amour dans deux mètres carrés, faisant monter la température de leurs corps à quarante degrés. Un coup de foudre viscéral et animal.
Matéo était le genre de gars à l’emmener jusqu’à Saint-Trop dans une voiture de sport alors qu’ils sortaient de soirée, pour finir la nuit dans une paillote et se réveiller face à la Méditerranée. Ils passaient des journées sans sortir du lit de son petit deux-pièces, se faisant livrer des pizzas, buvant du whisky de vingt ans d’âge et fumant des pétards en regardant The Walking Dead en VO. Par la suite il lui présenta des « amis » qui avaient besoin d’un avocat, et elle, lui avait donné une fille, Salomé, l’amour de leur vie à tous les deux.
Bien qu’ils s’aiment et malgré leur fille, Matéo continuait de jouer au poker avec ses potes, et de revenir de certaines soirées avec l’odeur d’une autre sur la peau. Nathalie avait enduré, car l’étincelle brillait encore. Il avait tenté de se faire pardonner, mais elle savait qu’il ne changerait jamais.
Ils s’étaient séparés en douceur, pour la petite, elle avait six ans. À présent, elle approchait des treize, et un malade l’avait kidnappée.
Nathalie avait appelé Matéo. Il faisait actuellement marcher toutes ses relations pour essayer de découvrir qui avait osé faire ça. Jurant à son ex-femme qu’il n’y était pour rien, qu’il n’avait aucune dette ni saloperie sur la conscience pouvant mener à ce genre d’acte. Elle l’avait rassuré en lui parlant du SMS qu’elle avait reçu quelques minutes à peine après la disparition de leur fille. C’était elle la responsable de ce qui était arrivé. Bien qu’elle n’en sache pas la raison. Mais ce n’était plus qu’une question de minutes.
Le directeur de cabinet du préfet l’avait contactée la veille pour la convoquer au « sujet de la disparition de votre fille », lui imposant la discrétion la plus absolue.
Elle courait presque sur le boulevard glissant, le rendez-vous était fixé à 11 heures, dans une vingtaine de minutes, mais son inquiétude la poussait à essayer de faire accélérer le temps, alors que son cœur s’agitait tel un chat furieux. Elle n’avait qu’une fille, pour qui elle s’inquiétait en permanence, et voilà qu’à présent, et par sa faute… Pitié, mon Dieu, pitié, priait-elle. Nathalie savait que s’il arrivait quoi que ce soit à Salomé, elle en mourrait, elle se suiciderait, se détruirait… Ce n’était pas des pensées en l’air.
Matéo attendait son retour de la réunion. Espérant un indice, un nom, n’importe quoi qui lui permettrait de se mettre en chasse pour retrouver sa fille, et massacrer l’homme qui l’avait kidnappée.
En attendant, Nathalie se demandait, elle aussi, où elle avait bien pu « déconner », et si elle pouvait « réparer ».