ELVIO
« Réparer » Des siècles que ce mot ne signifiait plus rien aux yeux d’Elvio Vitalli. Il avait tout foiré. Toute sa vie. Tant que ça ne concernait que lui ! Mais en plus il avait réussi à faire foirer la vie de son fils. Il savait que le sort ne l’épargnerait pas. Des années qu’il subissait la poisse, et à présent, c’est sur Enzo qu’elle s’acharnait. Elvio se trouvait là où il devait être, accroché à un comptoir de zinc, un quatrième verre de rhum posé face à lui, l’odeur de l’alcool lui piquant presque les yeux.
Alcoolique, ouais, ça ne signifiait rien pour lui. Ce qu’il voyait, ce qu’il désirait, c’était un châtiment. S’empoisonner, se noyer, se blesser, jusqu’à se rendre malade, gerber. Tous les jours que Dieu fait, des braises de l’aube jusqu’à la dernière lueur du crépuscule, il buvait. Un besoin de se détruire, pour se punir. Comme ces moines extrémistes en pénitence, il se fouettait le cœur, jusqu’à le noyer dans son propre sang. Jusqu’à avoir ce regard hypnotique et absent, qui lui faisait faire encore plus de conne-ries, comme de négliger son fils.
Pourtant, gamin, il avait eu un côté rêveur, presque intellectuel pour sa famille paysanne du Bordelais. Le vieux tapait la mère, et sa fille, qui avait fini par se barrer pour s’installer dans le nord de la capitale, au bras d’un routier. Le beau-frère n’avait d’ailleurs pas tardé à reprendre les habitudes du paternel sur sa femme. Une brute.
Elvio aussi avait quitté le bled, pour suivre une Parisienne, un amour de vacances. Un petit studio dans le 18e, et déjà il picolait. Une histoire classique, sauf que sa femme, après quatre années de vie commune et un marmot de six ans dans les jambes, avait rencontré le grand amour. Celui qui emporte tout sur son passage, jusqu’à la fibre maternelle. Elle les avait abandonnés. Tous les deux, un matin, pour disparaître à jamais. Et ce c*n d’Elvio n’avait rien trouvé de mieux que de se lamenter, plongeant un peu plus dans l’alcool. Une sale période pour le père comme pour le fils.
Lorsque son père allait travailler, Enzo était confié à la tante et à son tordu de mari. Tant que celui-ci parcourait des kilomètres, ça allait. Mais, un beau jour, une phlébite le priva de nationales. Il dut rester à la maison. Lui aussi aimait les apéros, le vin rouge à table et le rhum dans le café.
Il aimait aussi cogner sur tout ce qui passait à sa portée. Et Enzo grandissait, se rapprochant de sa longueur de bras. Elvio ne voulait pas penser à ce que son fils avait subi à cause de lui. L’état dans lequel, parfois, il le récupérait, alors que sa sœur le déposait chez eux en lui faisant jurer de ne pas le ramener. Mais Elvio travaillait la nuit, et buvait le jour, il le ramena à sa sœur, et à son beau-frère.
Jusqu’au jour où il remarqua ce… ce gouffre au fond des yeux de son fils et qu’il se demanda à quand remontaient ses derniers mots. Il se rendit compte qu’Enzo lui ressemblait de plus en plus, quand il était fin bourré, abruti comme un drogué sous hypnotique.
Le cœur déchiré, il secoua son enfant pour savoir, pour comprendre.
D’y repenser, dans ce bar cossu du boulevard du Palais, des petits murs de larmes lui bouffèrent les pupilles.
Il s’envoya le verre de rhum.
Enzo, mon Dieu, Enzo, me pardonneras-tu un jour ?
À cette époque-là, l’alcool l’écœurait, plus rien ne pouvait passer le long de sa glotte. Il devint « clair » et, en conséquence, de plus en plus lucide sur l’état de son fils. Il alla voir une assistante sociale qui l’envoya chez un pédopsychiatre. Le jeune médecin lui expliqua ce qui s’était « probablement » passé. Les coups, et d’autres choses. Elvio décida de massacrer son beau-frère. Il alla chercher l’homme avec sa voiture à la sortie d’un bar et l’emmena dans les bois de Sénart où ils s’expliquèrent. Au retour, ils eurent un accident de voiture.
Des conneries, encore et toujours. Il avait fini dans le car de Police Secours, et pour le coup, manqua perdre définitivement son fils. Direct à l’Assistance publique, c’est là que l’administration voulait l’envoyer. Par chance, le capitaine qui l’interrogeait avait été compréhensif, et l’avait relâché.
Il avait fini par récupérer Enzo et, enfin, prendre soin de lui. Mais, comme une longue pente douce, la bière, puis le vin, puis à nouveau le rhum l’avaient rattrapé. Sa sœur lui était redevable, et elle s’occupait du mieux qu’elle pouvait d’Enzo, maintenant que sa brute de mari avait disparu. La vie avait repris son cours, dégueulasse et vicelarde. Le flic était revenu le voir, c’était trois années auparavant, Elvio avait plongé dans son histoire.
Et maintenant, son fils Enzo avait été kidnappé.
Un gamin lui avait délivré un message au bistrot où il se biturait après sa nuit de travail. Il lui fallut des heures pour réaliser, et pourtant… Enzo, marqué par la poisse.
Lui aussi…
Il en était arrivé au bon point, pas assez bourré pour tituber, mais ce qu’il fallait pour avoir l’esprit brumeux et volontaire. Il régla sa note et sortit en respirant un grand coup. Il s’attendait à tout. Si le préfet l’avait convoqué, c’était certainement pour lui annoncer qu’on avait retrouvé le corps de son petit. Que pouvait-il espérer d’autre ?