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Mont-Saint-Aignan, jeudi 22 h 27
LE COMMISSAIRE FULMINAIT. La mort de Marc Antoine contrecarrait tous ses projets.
Il passa une grande partie de la nuit à appeler ses confrères de Paris et ses amis politiques, pour leur faire part de sa détermination. Il allait faire la lumière sur cette affaire. C’était un engagement personnel. Il devait bien cela à son ami. Il appela aussi le ministre, qui le reçut sèchement. Il passa beaucoup de coups de fils et de « mains dans le dos », rassura, mais à chaque fois c’était la même retenue. Comment pourrait-il obtenir un traitement de faveur avec les recommandations d’un mort ? Il enrageait. Il n’avait aucune envie de perdre ses relations parce qu’un dingue avait flingué son mentor politique. Il composa le numéro de Graciane Antoine. Elle ne répondit qu’à la dixième sonnerie :
– Bonsoir Graciane, dit-il, comment vas-tu ? Je t’adresse mes condoléances les plus sincères. Antoine était mon meilleur ami, tu le sais…
– Je te remercie de ton soutien, Jacques, j’en ai bien besoin en ce moment.
La voix lente, chargée de larmes et de ressentiment l’irrita.
– Veux-tu que je passe la soirée chez toi ? Tu sais que tu peux me demander n’importe quoi. Si tu as besoin de quelque chose, je serai toujours à tes côtés.
– Encore merci, mon ami. Pour l’instant, j’ai surtout besoin de repos pour faire mon deuil.
Elle se tut, des sanglots bloqués dans la gorge. Il laissa passer un instant, le temps que les spasmes diminuent dans le combiné. Il leva les yeux au ciel et soupira d’impatience. Il aimait bien son amie, ils se fréquentaient souvent quand il passait ses week-ends dans leur maison de campagne. Il la draguait gentiment quand Antoine avait le dos tourné. Elle aimait qu’il prenne soin d’elle. Pourtant, il n’avait jamais tenté d’aller plus loin. Une partie de jambes en l’air avec la femme de son mentor politique aurait été un mauvais calcul. Mieux valait jouer les soupirants attendris, sous le regard complice du mari pressé, qui voyait d’un bon œil sa femme rire avec un copain sans scrupule mais trop calculateur pour risquer sa carrière sur un coup de queue.
– Tu es sûre ? miaula-t-il après un instant, je peux venir tout de suite. Je dois bien cela à Marc. Je lui ai toujours promis de veiller sur toi. Je ne manquerai pas à ma parole.
– Merci du fond du cœur, Jacques, je saurai m’en rappeler. Ton appel me fait beaucoup de bien.
Elle respirait plus calmement. Il l’entendit s’interrompre pour boire dans un verre, ce qui lui arracha un juron exaspéré.
– J’ai pris un somnifère, Jacques. Je vais dormir. Passe me voir dans quelques jours, je t’attends avec plaisir.
– Avec joie, ma Graciane.
– Jacques… ?
– Oui ?
– Est-ce toi qui vas te charger de retrouver le meurtrier de Marc ?
– Pas personnellement, ma chérie, mais je vais veiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre au déroulement de l’enquête.
– Pourquoi ce n’est pas toi ?
– Parce que Marc était mon ami, Graciane, et je ne veux pas que mes émotions brouillent les résultats de l’enquête. Ne t’inquiète pas, je vais te trouver le meilleur.
– Tu me tiens au courant, tu me le promets, Jacques ? Je veux savoir qui a tué mon mari, insista Graciane d’une voix pâteuse.
– Je te le promets.
– J’ai sommeil, Jacques, rappelle-moi, je t’en supplie. Je veux savoir…
– Oui, Graciane, à demain.
Il finit par raccrocher violemment. Les femmes étaient toutes pareilles, soumises et pleurnichardes. Quelle poisse ! Un problème de plus à régler. Quoique, avec du recul, il pourrait jouir de sa position de favori. Graciane était une veuve encore jeune et très, très riche. Il haussa les épaules. Depuis qu’ils se voyaient, elle lui avait fait toujours autant d’effet qu’un poisson de rivière, pâle et sans saveur. Le genre de potiche idéale pour lui faire un héritier avant de se taper les plus belles call-girls de la ville. Ça, c’était un plan d’enfer. Il ria jaune puis grogna. Avant de s’acoquiner avec Graciane, il fallait résoudre cette enquête qui le dégoûtait déjà. Quelle guigne ! Lui qui se voyait déjà dans les grands palais de la République à côtoyer les grands de ce monde et à accumuler des fortunes. Il ne pourrait supporter cette veuve larmoyante et de s’encroûter dans cette province pluvieuse et moche. Il devait chasser ses idées noires et se concentrer sur l’enquête et l’équipe qu’il allait former.
Déjà, dans sa tête, circulaient plusieurs noms. Il pensa au commandant Ludwig Schnarpel. Un « vieux de la vieille », devenu commandant à l’avancement, sur le tard, à deux ans de la retraite. Facile à sacrifier en cas de problème. Un flic calme, débonnaire, qui venait de la brigade financière et qui avait passé une grande partie de sa carrière derrière son ordinateur. Un scribouillard, pas un homme de terrain. C’était parfait. Il nommerait aussi Cynthia, cela lui fera du bien de se frotter au beau monde. Avec ses seins sculpturaux et sa démarche de lionne, elle allait en calmer plus d’un. Plus ils seraient occupés à la mater, moins ils le feraient chier. Surtout qu’elle avait une sacrée réputation et qu’elle n’avait pas froid aux yeux. Ni ailleurs non plus, selon les rumeurs. Cela ne l’empêchait pas d’être une recrue fiable quand elle ne pensait pas à s’envoyer en l’air. Il l’avait vue alpaguer Blandin et lui proposer une partie de jambe en l’air avec une aisance qui frôlait le racolage. Elle n’avait aucune retenue.
Il songea avec sadisme au jour où il lui réglerait son compte. Ce genre de fille le dégoûtait. La police était une affaire d’hommes. À part exhiber son c*l, elle n’avait rien à faire dans la brigade. Il nota d’inclure trois autres personnes : les lieutenants Jérôme Savarin, Thierry Dumont et Franck Terrier. Il ne pouvait pas mettre plus de monde, même si cette enquête d’intérêt national avait priorité sur toutes les autres. Mais il savait que Schnarpel refuserait. Il n’avait plus rien à attendre, et ne se mouillerait pas dans cette affaire. Au risque de la rendre encore plus compliquée politiquement. Il raya son nom. Il lui manquait un chef d’équipe qui ait les reins solides pour dénouer un tel imbroglio, et assez c*n pour l’accepter, étant donné les risques politiques. Quant à lui, il ne pourrait pas s’impliquer directement. Il ne pouvait risquer sa carrière sur un coup de poker gluant. Il fallait trouver un fusible plus puissant, qui fasse le sale boulot à sa place.
Un nom jaillit dans son esprit. Il se le refusa tout d’abord avant de sourire, fier de lui. Bien sûr ! Quelle idée grandiose. « On » ne pourrait pas lui refuser cet homme. Qu’importe les rumeurs que l’on colportait à son sujet. On racontait que ses victimes payaient un lourd tribut lors de ses interventions, et qu’il n’avait aucun état d’âme. Tant pis. L’occasion était trop belle. Son affectation à Paris valait bien ce sacrifice.
Il rappela le ministre de l’Intérieur et prononça un nom. Il comprit aussitôt qu’il avait marqué un point. Le silence approbateur du ministre était sans équivoque. Il avait passé l’épreuve avec succès.
– Vous aurez votre homme, répondit le ministre avant de raccrocher.