5. Rouen, jeudi 20 h 12

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5 Rouen, jeudi 20 h 12 LES MÉDIAS se déchaînèrent le soir même. Le défunt Antoine eut droit au prime time du 20 heures. On y conta dans les moindres détails le déroulement du meurtre, associant pêlemêle la mafia, les tueurs à gage, l’incapacité de la police et la médiocrité des moyens de surveillance. Tout le monde en prit pour son grade. Lorsque le ministre de la Justice fut interviewé en direct à la sortie de son bureau, il fustigea avec véhémence les auteurs de ce crime s*****e. Il jura par tous les saints que justice serait faite, que les coupables seraient traqués sans relâche, qu’il allait lui-même nommer du personnel supplémentaire pour aider les pauvres policiers de Rouen qui n’avaient rien pu faire pour éviter ce scandale abominable. « Quelle honte à notre époque de voir une telle barbarie, ânonnait-il, et si des hommes célèbres comme mon cher ami Marc Antoine étaient assassinés en pleine rue, c’est la population entière qui allait bientôt subir les affres du chaos. Je ne laisserai pas faire cela ! » Cynthia Flaubert éteignit son poste d’un geste rageur. N’importe quoi ! Cette diatribe, ce déballage de menaces anxiogènes, frôlait le ridicule. Tout cela pour un homme politique. Comme si les gens de cette ville étaient responsables de sa mort. Des cadavres retrouvés dans des circonstances encore plus dramatiques, elle en avait tous les jours sur les bras ! Des drogués, des fugitifs, des accidentés de la route, des suicidés, des femmes étranglées par leur mari, des victimes éventrées par une lame, rien ne lui était épargné. Pourtant, on ne parlait jamais de ces pauvres bougres sans intérêt pour les médias. Ils n’étaient là que pour remplir les statistiques du ministère. Combien ont-ils été, enterrés dans le dénuement et dans l’anonymat le plus complet ? Pourquoi donc ce Marc Antoine devrait-il faire la Une des journaux et pourrir la brigade tout entière ? Assurément, les ordres allaient venir de très haut. Impossible d’y échapper. Elle connaissait trop bien les règles. La seule chose qui lui importait, c’était de savoir qui allait se coltiner cette affaire. Sûrement pas son supérieur. Il ne pouvait pas s’impliquer. Ses relations avec Marc Antoine… Là-haut, ils se soucieraient peu de savoir qu’ils n’avaient pas que l’affaire Antoine à résoudre, mais des dizaines. Les procédures ne se traitaient pas tranquillement les unes derrière les autres, les cadavres et les témoins attendant patiemment leur tour pour que l’on s’intéresse à eux. Les équipes restaient sur la brèche à longueur de journée, à traiter en même temps des quantités de cas, tous plus compliqués et sordides les uns que les autres. Cynthia rejoignit Mathieu dans sa cuisine aux odeurs enivrantes d’épices et de cannelle. Elle extirpa ses dernières pensées de boulot en ôtant son chandail et sa chemise. Mathieu lui tendit un verre de vin, ses yeux illuminés braqués sur ses sous-vêtements. Ils trinquèrent en se rapprochant l’un de l’autre. Puis, ils se mirent à table en se promettant de ne pas parler boulot. Parler de préliminaires fut beaucoup plus enrichissant. À mesure que la bouteille de vin descendait, leur fougue augmenta. Elle commença l’effeuillage. Il continua sans sourciller. Au dessert, ils n’avaient chacun que le verre pour dissimuler leur nudité. Ils le finirent d’un trait et se levèrent pour se précipiter dans la chambre. Le premier assaut amoureux fut rapide et intense. Le reste de la nuit se passa dans le calme.
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