4. Rouen, Square Verdrel, jeudi 18 h 40

1474 Words
4 Rouen, Square Verdrel, jeudi 18 h 40 CYNTHIA monta quatre à quatre les marches en marbre du grand escalier. Une tapisserie gigantesque trônait sur le mur, face à l’entrée. Elle sourit à la pensée de son trois pièces-cuisine tenant allègrement dans la seule cage d’escalier. Des meubles en marqueterie ornaient le palier face aux fenêtres du château qui donnaient sur le square. On y voyait la cime des grands séquoias qui faisaient la renommée de ce parc. La pluie continuait son travail de sape sur des carreaux vieux d’au moins un siècle. Elle tourna à gauche, dans l’aile qui avait été épargnée par les flammes. Excepté l’odeur âcre de la fumée, aucun signe décelable de l’incendie. Elle poussa trois portes d’une hauteur impressionnante, traversa deux salons déserts avant d’arriver dans les appartements privés. En jetant un œil rapide, elle remarqua tout de suite que le couple faisait chambre à part. La première chambre était visiblement occupée par une seule personne. Un pompier lui tournait le dos et parlait doucement avec la femme de Marc Antoine, assise sur son lit. Elle ne pouvait la voir. Cynthia en profita pour reculer silencieusement. Elle franchit discrètement la porte à côté de celle qu’elle venait d’ouvrir. Ses doutes se confirmèrent. Le couple avait des habitudes de vieux célibataires. Dans la chambre de Monsieur, elle fouilla rapidement les armoires, qui regorgeaient de costumes, de chemises, de cravates, dans un foutoir très organisé. Elle passa dans la salle de bains tout en marbre, dorures et miroirs. Une salle de bains d’homme, un vrai bordel. Des serviettes au sol, des rasoirs sur le lavabo, un parfum Chanel ultrachic qui devait à lui seul valoir sa paie. La femme de ménage ne passait sûrement pas souvent, sa propre femme encore moins. De l’autre côté, une autre salle de bains, celle de Madame, qui donnait dans la chambre où elle se reposait. Elle mitrailla discrètement le tout avec son appareil photo, en mode sans flash. On ne savait jamais, ça pouvait toujours servir. Puis, elle retourna dans la première chambre. Le pompier la salua en l’entendant entrer. Graciane Antoine paraissait d’une fragilité et d’une pâleur à émouvoir la terre entière. Son visage crispé, ses yeux bleus rougis par le chagrin se cachaient derrière un mouchoir brodé, sous des cheveux châtains grossièrement coupés au ras du cou. Son corps, que Cynthia devinait menu, se cachait sous une robe sûrement très chère, mais sans goût ni coupe particulière, d’un marron plus triste qu’un deuil. Elle leva les yeux vers la nouvelle venue, un rien étonnée de voir devant elle une femme sportive en jeans et blouson, armé d’un revolver à la ceinture. – Bonjour, dit-elle d’une petite voix enrouée et très lasse. À qui ai-je l’honneur ? – Lieutenant Flaubert, Brigade Criminelle de Rouen, Madame. Au nom de toute l’équipe, je vous adresse mes condoléances. – Je vous remercie, c’est très gentil de votre part. Le visage aux traits fins, aux lèvres minces, retomba dans l’apathie après un soupçon d’éclat. Elle se moucha discrètement, les yeux dans le vague, perdue, apeurée. Cynthia s’assit sur une chaise face à elle, gênée par cette tristesse retenue qu’affichait la veuve. Elle n’avait pas plus de trente, trente-cinq ans, mais la vie semblait l’avoir oubliée. Même la mort de son mari paraissait l’ennuyer. – Je suis désolée de vous importuner dans ces circonstances, mais je dois vous poser quelques questions de routine. – Je vous en prie, faites. Je tâcherai de répondre au mieux. – Étiez-vous dans la maison quand on a… Cynthia s’interrompit à temps, de peur de la voir fondre en larmes une nouvelle fois. – Quand on a tué mon mari, c’est cela ? dit Madame Antoine d’un ton triste. Non, j’étais sortie faire quelques courses. Je suis partie à pied, malgré le crachin. J’aime marcher dans cette ville, prendre un thé dans la galerie marchande de l’Espace du Palais. Je suis allée jusqu’à la place du Vieux Marché chercher des fleurs pour le salon. C’est en revenant que j’ai aperçu les pompiers en train d’éteindre les flammes qui sortaient du bureau de mon mari. Je suis restée dehors à les attendre. Je n’ai jamais osé entrer. Les larmes coulèrent sur ses joues creusées. – J’espère qu’il n’a pas souffert. Le sapeur-pompier m’a dit qu’il avait reçu un coup de fusil. Mon Dieu, quelle horreur ! Cynthia pesta en silence contre le pompier. Pour la diplomatie, il repassera. – Je ne veux pas vous brusquer. Si vous voulez, je reviendrai plus tard. – Non, non, répondit Graciane en posant délicatement sa main sur son bras. Restez, je préfère répondre tout de suite à vos questions. Il y aura tant de choses à faire après… – Vous êtes sûre ? – Absolument. – D’accord. Votre mari avait-il des ennemis ? – En politique, vous avez peu d’amis, et beaucoup d’ennemis. Idem dans les affaires. Mais aucun susceptible de le tuer. Mon mari était un être juste, affable. Dur parfois avec ses employés, mais il le faut bien quand vous dirigez plus de 1000 personnes. La société Antoine-Ribière est un groupe familial, à capitaux privés. Mon mari a toujours refusé de vendre, malgré de nombreuses propositions. Il ne voulait pas que l’on découpe sa société. Il aimait trop ses employés. Et pourtant, certaines grosses multinationales lui ont proposé des ponts d’or. – Il était le seul actionnaire ? – Non. Nous détenons en commun 45 % du capital. Le reste est partagé entre les principaux cadres dirigeants, deux banques d’affaires et le personnel. Marc considérait sa société comme une véritable famille soudée. – Y avait-il des interférences avec la politique ? continua Cynthia. Elle leva ses yeux rouges d’un air interrogateur : – Vous voulez dire : « Est-ce que Marc utilisait la société à des fins politiques », c’est cela ? Des financements de campagnes électorales, des dons importants, occultes peut-être ? – En quelque sorte. – Cela m’étonnerait. Marc ne faisait pas partie de ces gens, même s’il connaissait beaucoup de monde du fait de sa position sociale. C’était un homme ambitieux mais intègre. – Et en privé ? – Notre vie de famille est un domaine réservé, Lieutenant. Jamais vous ne lirez quoi que ce soit dans les journaux à scandale. Il travaillait avec acharnement. Grâce à quoi, je mène une vie tranquille à l’abri du besoin. Je ne lui connais aucune maîtresse, et je n’ai aucun amant dans le placard. Nous ne parlions jamais travail à la maison. Elle fixa l’officier de police avec juste ce qu’il faut d’autorité, puis son visage se détendit et retrouva son voile de tristesse grisâtre. – Ce sera tout, Lieutenant ? acheva-t-elle avant de se détourner légèrement, lui faisant comprendre ainsi que l’entretien se terminait. Son corps parut se liquéfier dans l’atmosphère étrange de la chambre. Madame Antoine se cacha dans un long cauchemar éveillé, seule avec sa douleur, loin des préoccupations de l’officier de police. Cynthia se leva, la salua en silence et sortit, troublée par l’affliction de cette femme. Elle retrouva le commissaire dans le hall en grande discussion avec Marc Santher, adjoint du médecin légiste. Les officiers de la Police technique et scientifique débarquaient avec leur matériel. Le rituel allait commencer. Contrairement à ce que l’on voyait dans les innombrables séries TV, les indices ne se trouvaient pas rapidement, les analyses pouvaient durer plusieurs jours. Une enquête pouvait être très longue, et, sans éléments concrets dans les 72 heures, la possibilité de confondre le tueur devenait infime. Passé ce laps de temps, il avait tout le loisir de disparaître, de se forger un alibi, de jouer sur la perte de mémoire des éventuels témoins. Si, en plus, ils avaient affaire à un tueur professionnel, la piste pouvait prendre des années. Elle pouvait aussi être rapidement classée sans suite. Le pire des scénarios quand il s’agit d’un homme politique. Parce que les dégâts au sein de la police sont considérables. En termes de responsabilités. On lui demande des résultats, pas de prouver qu’elle est une incapable. Elle espérait que le tueur avait commis une faute. Et que ses copains de l’IJ mettraient la main dessus pour éviter l’hécatombe. Mais elle ne se faisait pas d’illusions. Cette affaire allait vraiment leur pourrir la vie. Quoiqu’en voyant débarquer Mathieu Blandin, responsable adjoint du labo, elle hocha la tête d’un air gourmand. Grand, Antillais par sa mère, très intelligent, avec un impressionnant bagage scientifique, il ne manquait pas de charme malgré un visage un peu ingrat. Il l’aperçut et lui fit un signe de la main. Finalement, le week-end ne s’annonçait peut-être pas si mal. Mathieu était un amant occasionnel d’une vitalité assez extraordinaire, toujours partant pour une virée amoureuse, avide d’expériences sexuelles – et elle avait pour cela une imagination fertile. Célibataire et fin gourmet, elle adorait loger chez lui le temps d’un week-end ou d’une semaine pour profiter à fond de l’homme et de sa cuisine. Il ne demandait jamais rien, ne s’offusquait de rien. Cynthia descendit rapidement l’escalier et l’attrapa par le bras. Elle avait entendu dire par des bruits de couloir qu’il se trouvait disponible depuis peu. Il la serra contre lui d’un air complice. Sans ambages, elle lui murmura quelques mots à l’oreille et il hocha la tête. Il était effectivement libre et acceptait sa proposition. Elle lui pinça le bras et lui décocha un regard de braises. Mathieu connaissait bien ce regard. La mort l’avait perturbée, il suffisait de voir la scène de crime. Seul le s**e pourrait lui faire oublier toute cette fange. Sur la console de bois précieux ornée de bronze reposait le bouquet de fleurs que Madame Antoine avait abandonné en rentrant chez elle, avant de découvrir le désastre qui avait fait d’elle une veuve.
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