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Rouen, Square Verdrel, jeudi 18 h 15
MARC ANTOINE ? EH m***e !
Pourquoi lui ? Pourquoi pas n’importe qui, mais pas ce type-là ! Quel imbécile ! Se faire buter chez lui en plein après-midi ! Marc Antoine, le président d’un important groupe chimique de la région, une des plus grosses fortunes de la ville, un homme politique influent et dévoré d’ambition, ami de longue date du ministre de la Justice. Un type comme lui, le corps laminé par un coup de fusil, à moitié brûlé vif. Le tout en pleine ville à une heure de grande affluence, et sans que personne n’ait rien vu ! Le commissaire, le juge et le procureur allaient en passer des nuits blanches ! Les médias allaient s’en donner à cœur joie.
Elle faillit cracher sur le mort.
Parce qu’elle savait ce que tout ce bordel allait signifier pour elle : des heures supplémentaires en pagaille. Mal rémunérées en plus. Le tout sous la pression populaire, médiatique et politique. Du coup, pas le temps de se dégoter un beau mec pour les prochains week-ends. Comment draguer quand on passe le samedi et le dimanche dans les locaux de la police ou dans les bagnoles de patrouille, à se crever le c*l pour trouver un coupable ? « Dans les trois jours, sinon il y aura des préposés à la circulation ! » Sans en rire, elle entendait déjà ses supérieurs hurler dans le téléphone.
Le commissaire divisionnaire Jacques Beaulieu arriva, interrompant le fil de ses pensées. La vue du cadavre le remplit aussitôt de haine. Non pour le pauvre type, mais pour les emmerdes que cela allait engendrer. Beaulieu était la figure emblématique de la police de Rouen. Élancé, les cheveux d’un blond platine soigneusement gominés vers l’arrière, il exhibait une mine superbe et une forme à toute épreuve, à l’âge où certains finissent par accepter leur situation et leur embonpoint. Toujours habillé à la dernière mode, ne portant que des costumes sur mesure tout droit sortis d’un catalogue de luxe, il exprimait sa supériorité dans chacun de ses gestes. Féru d’informatique, il ne se déplaçait jamais sans son smartphone, qu’il caressait constamment du bout des doigts.
De parents instituteurs, Jacques dissimulait ses origines modestes sous une apparence très branchée et affichait une ambition démesurée. Depuis sa sortie de l’École Nationale de Police, il avait gravi tous les échelons de la police de Rouen et n’avait pas hésité à écarter ses adversaires. Maintenant qu’il se trouvait au sommet, cela ne lui suffisait plus. Il voulait monter plus haut. Il visait la Direction centrale à Paris, un poste bien en vue pour flatter son ego. Il en avait marre de cette petite ville de province où il végétait depuis trop longtemps.
Être l’ami intime d’un puissant comme Marc Antoine était une carte maîtresse dans sa carrière, et il en avait largement profité.
Intransigeant, travailleur acharné, célibataire convaincu, il usait de toutes les armes pour arriver à ses fins et il avait transformé la police de Rouen en une arme controversée, tout à son image et à sa réputation. Il avait gardé de cette réussite une arrogance hautaine à la limite de la condescendance.
Ce que Cynthia avait le plus de mal à supporter.
Rien qu’à sa tête, elle devina qu’il était furieux.
Le commissaire risquait gros. Une sale affaire se préparait, un truc bien pourri. En cas de fiasco, et malgré ses appuis, il sautait ; sa carrière était f****e. Marc Antoine n’avait pas que des amis. En politique comme en affaires, il n’y a pas de place pour les faibles. Encore moins pour les morts. Personne ne le soutiendrait dans cette histoire. Il savait que le monde d’en haut était un monde de requins et qu’il n’avait aucun soutien à attendre s’il n’était pas capable de transformer ce meurtre en victoire personnelle et politique. Il s’était affiché avec lui, il fallait payer cet engagement. Les innombrables pistes lui troublaient le cerveau. Du crime crapuleux, de la vengeance, du crime passionnel à la mafia, en passant par les trafics de d****e et autres, tout était possible. Ses amis influents ne pouvaient admettre que l’on vienne perturber leur propre guerre. Celle qui se joue dans les salons dorés, les conseils d’administration, les réunions ministérielles. Surtout pas par des voyous sans foi ni loi.
Le meurtre de Marc Antoine était barbare, immonde.
Il tapota nerveusement sur son smartphone et le rangea dans sa poche. Puis il s’approcha de Cynthia, l’air brutal, dénonçant d’un large geste de la main le désastre involontaire des pompiers.
– Comment va-t-on pouvoir travailler correctement ? Avec toute cette flotte, plus aucune trace sur le sol et sur les murs.
– Que voulez-vous y faire, Commissaire, approuva Cynthia. Les pauvres gars de l’Identité judiciaire vont avoir du fil à retordre.
– Qu’en pensez-vous, Lieutenant ?
Elle leva la tête vers son supérieur. Elle l’avait rarement vu aussi crispé. Cette affaire allait leur pourrir la vie pendant un sacré bout de temps. Elle hésita avant de répondre.
– De quoi, du cadavre, ou de son identité ?
– Des deux, évidemment, ne soyez pas stupide !
– Ça ressemble fort à un crime commandité. Quel culot ! Tuer de sang-froid un homme célèbre avec un fusil de chasse, en plein milieu de l’après-midi, en pleine ville ! On ne peut pas faire plus gonflé !
Cynthia s’approcha de la chaise, examina le fusil coincé entre les barreaux.
– Il y a une éraflure importante sur la crosse et sur les montants de la chaise. Le tueur l’a enfoncé d’un coup sec pour le faire tenir. Je suis prête à parier qu’il n’y aura aucune empreinte. On a affaire à un professionnel.
Elle pointa du doigt le mur derrière la chaise.
– On voit la marque de la crosse dans le plâtre. Il a frappé comme une brute pour faire tenir ce fusil entre les barreaux. La chaise tient à peine debout.
– Il ne l’aurait pas installée avant de tirer ? À première vue, les traces de plomb indiquent un angle à la hauteur du buste de la victime.
Il indiqua les marques dans le mur derrière le corps de Marc Antoine.
– Vous insinuez qu’il aurait d’abord planté le fusil dans la chaise et tiré après ? Cela voudrait dire que la victime a vu faire son meurtrier ! Sans réagir ? Non, impossible. Il n’est même pas attaché.
Il approuva de la tête.
– Pourquoi pas ? On verra à l’autopsie.
Le commissaire examina rapidement le reste de la pièce. Puis il apostropha le capitaine des pompiers pour lui demander des détails avant qu’il ne parte. Connaissant l’influence et la réputation du commissaire Beaulieu, celui-ci se plia à l’exercice avec une telle déférence que Cynthia lui lança un autre « pauvre c*n » vengeur. Quel hypocrite !