2. Rouen, Square Verdrel, jeudi 18 h 05

795 Words
2 Rouen, Square Verdrel, jeudi 18 h 05 LE LIEUTENANT DE POLICE Cynthia Flaubert arriva avant ses collègues sur les lieux, alors que les pompiers rangeaient les extincteurs. Elle se trouvait en voiture à deux rues d’ici quand l’alerte avait été donnée. L’hôtel particulier se situait dans une petite rue tranquille, derrière le square Verdrel, un grand parc boisé planté en plein cœur de la ville de Rouen, à l’écart de la circulation. L’eau dégoulinait des murs noircis, coulait sur le marbre en une boue saumâtre, répandant autour d’elle l’odeur caractéristique du bois brûlé, imbibé d’eau. Cynthia repoussa le ruban interdisant l’accès au bureau désert, tout en maugréant. Avec toute cette flotte, les gars de la PTS1 ne retrouveront rien de bon. Dommage pour la victime, dont la tête renversée ne fixait plus rien qu’un plafond désormais hors d’atteinte. Pour l’éternité… Elle trembla, le cœur soulevé par la scène de crime. Pas terrible comme journée. Dehors, le temps gris et froid scotchait les nuages sur la ville. Un temps pourri, triste, comme à l’habitude. Décidément, elle ne s’habituait ni à la météo ni aux cadavres. Chaque rencontre avec la mort lui insufflait une rage folle qui la perturbait. Elle savait que le jour où elle ne ressentirait plus rien, le jour où elle serait lassée, indifférente, elle serait morte. Une boule d’appréhension noua son ventre. Elle passa la main sur son blouson de cuir pour évacuer les gouttes de pluie, lissa ses cheveux et se concentra sur sa tâche. Les spécialistes de l’Identité judiciaire n’allaient pas tarder à se pointer pour relever les indices. Elle devait dresser l’état des lieux, prendre les premières photos, faire un rapport circonstancié, noter l’adresse du témoin qui avait signalé l’incendie. Elle mania son reflex numérique avec dextérité, fermant les yeux de dégoût lorsqu’elle croisa ceux de sa victime dans le viseur. Puis elle se dirigea vers l’officier des pompiers qui servait de directeur d’intervention. Un jeune capitaine, nouvellement nommé au Centre d’Incendie et de Secours de Rouen. Beau gosse, le regard franc, la mâchoire carrée, le cheveu très ras, musclé, avec des pectoraux qu’elle imaginait à la mesure de l’idée qu’elle se faisait d’un beau mâle. La vigueur du jeune officier était largement plus séduisante que celle du cadavre, et la boule dans son ventre se réchauffa brutalement pour faire face à une autre envie beaucoup plus excitante. Elle aimait humer le cuir fauve à l’odeur virile, mélange de sueur et de feu, véritable fourrure animale. Elle sortit son plus beau sourire. Pour déchanter de suite. À son approche, il ouvrit la visière de son casque, retira ses gants. Alors, elle vit l’alliance qui brillait comme une ceinture de chasteté. Elle soupira. Quel gâchis ! Encore un homme dévoué à une seule femme. Dommage pour les autres ! Elle salua le capitaine, qui ne lui accorda qu’un bref regard, concentré par le déroulement des opérations de rangement. Ses gestes étaient secs, ses ordres tout autant, désagréables au possible. Elle le classa immédiatement au rang des maniaques casse-couilles intransigeants, rigides mais pas forcément là où il faut, et se félicita de sa retenue. En général, elle faisait de l’effet aux hommes et ne se privait pas. Plutôt grande, la peau satinée et une plastique de rêve pour une sportive accomplie, le lieutenant Flaubert tenait son corps en haute estime et savait très bien, non seulement en profiter, mais aussi le faire savoir. Comme il continuait de l’ignorer, elle lui posa les questions d’usage pour le forcer à la voir. Il finit par lui sourire. Un sourire aux dents blanches impeccables, d’un narcissisme étincelant. Il devait avoir lui aussi une haute opinion de lui-même, mais sûrement pas de la gente féminine. – L’homme carbonisé s’appelait Marc Antoine, dit-il avec une indifférence hautaine. Un témoin a aperçu des flammes dans la maison et nous a appelés depuis son portable. La femme du défunt vient juste d’arriver. Elle revenait d’une séance de shopping dans les rues de Rouen. Un officier des secours l’a prise en charge, elle doit se trouver dans les étages. La pauvre, elle a l’air très choquée. Fin du rapport. Mais il continuait à soliloquer comme si elle n’existait pas. L’intervention s’était faite dans les quinze minutes, et comme la pièce était vide et la porte fermée, le feu avait été circonscrit avant qu’il dévaste les étages supérieurs. Ils pouvaient remballer et partir, maintenant que la police arrivait enfin sur les lieux. Il répétait cela comme un reproche insidieux, comme si le pauvre gars était mort par leur faute. Elle ne releva pas les sarcasmes, évita qu’un « pauvre c*n » franchisse ses lèvres, et lui demanda s’il connaissait la victime. La réponse fut négative et ne le concernait pas. Après tout, chacun son boulot. – Ah oui, dernier détail : la porte d’entrée ne présentait aucun signe d’effraction. Elle n’était pas fermée à clé, non plus… Je le préciserai dans le rapport. Il la salua et repartit vers la somptueuse entrée de l’hôtel particulier, en marbre et pierre de taille. Elle murmura « pauvre c*n » dans son dos, avant de pester de rage en fixant le cadavre. 1. Police technique et scientifique.
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