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Rouen, vendredi 08 h 32
LE COMMISSAIRE BEAULIEU fit asseoir ses cinq collègues dans la grande salle de réunion qui jouxtait son bureau. Cynthia arriva la dernière, les yeux cernés. Elle se mit dans son coin, essayant de paraître invisible. Raté. Le commissaire lui adressa un sourire glacial. Il avala une gorgée de café, ajusta la veste de son nouveau costume gris perle dont il admira le reflet satiné. Il lissa ses cheveux, joua avec sa Rolex en or, et mit son smartphone en mode silence. Puis il entra dans le vif du sujet :
– J’irai droit au but. Cette enquête sur le meurtre de Marc Antoine est prioritaire sur toutes les affaires en cours. Dans trois jours tout doit être bouclé. Il me faut un coupable, et vite, très vite ! Sinon, il y aura des préposés à la circulation !
Cynthia fulmina. Elle s’y attendait, mais quand même…
– On ne sera que cinq ?
– Je viens d’éditer une note de travail. Elle va être diffusée dans une heure. Tous les services doivent répondre à vos demandes en priorité absolue. Vous avez droit à un traitement de faveur. Ils sont tous à vos bottes.
– Quand même, trois jours…
– Ne n’emmerdez pas, Lieutenant Flaubert. J’ai dit trois jours ! Mes amis haut placés (il insista bien sur « mes amis ») ne tolèrent pas un tel crime ! Nous devons faire très vite. Évidemment, les heures supplémentaires seront récupérées.
Ben voyons, pensa Cynthia, on a déjà tous près d’un mois d’heures à récupérer…
– On ne pourrait pas nous les payer ? suggéra-t-elle en regardant ses coéquipiers qui acquiescèrent tous de la tête.
– On n’est pas dans une réunion syndicale ici ! J’ai dit « récupérées », un point c’est tout !
Le commandant Schnarpel se leva. Beaulieu s’en doutait un peu et il connaissait déjà la requête :
– Commissaire, je demande à ne pas faire partie de l’équipe, je suis trop vieux, je suis à deux ans de la retraite.
– Ce n’est pas mon problème ! Tu restes. Première bonne nouvelle : tu n’es pas le chef d’équipe.
Ils se regardèrent tous, interdits. Quelque chose leur avait échappé.
– Rassurez-vous, grogna Beaulieu, impérial, je ne prends pas la tête de ce groupe, même si j’en meurs d’envie. Je n’espère qu’une chose, trouver celui qui a flingué mon ami Marc. Vous le saviez, nous étions très proches, et je ne voudrais pas fausser l’enquête.
Cynthia haussa les épaules. Une vraie réponse de politicien professionnel.
– Mais alors ? Qui va s’en occuper ?
– J’ai fait appel à de l’aide extérieure, vu les circonstances…
Cynthia hocha la tête, incrédule. Le commissaire avait trouvé un pigeon pour faire le sale boulot à sa place afin qu’il ne gâche pas sa carrière politique. Quel gros porc ! En plus, ils risquaient de se retrouver avec un trouduc parisien, un fonctionnaire véreux ou un je-ne-sais-quoi d’enfoiré. Avec Beaulieu, on pouvait s’attendre à tout. Bonjour l’ambiance…
– Ne faites pas cette tête, grimaça le commissaire d’un air triomphant. L’autre bonne nouvelle, c’est que vous, Lieutenant Flaubert, je vous désigne en tant qu’adjointe de votre chef de groupe. Vous assurerez la liaison en direct avec moi. Je veux savoir tout ce qui se dit et se fait !
– Mais… ? Mais, pourquoi moi, c’est à votre collègue de faire cela !
Elle regardait ses collègues, paniquée, prise au piège. Il l’impliquait plus que les autres dans cette affaire foireuse, alors que trois de ses coéquipiers étaient plus âgés. Il la faisait gravir rapidement d’un échelon, au risque de s’attirer les foudres de ces mêmes équipiers, et en douce, il lui demandait carrément de jouer les balances !
Le commissaire Beaulieu la foudroya du regard :
– Je considérerai tout refus comme une démission, Capitaine Flaubert ! Il y a des promotions que l’on ne peut refuser !
Cause toujours, pauvre c*n, si cette affaire foire, je suis bonne pour rester capitaine toute ma vie.
Elle s’était fait avoir comme une gourde. Elle aurait mieux fait de rester dans ses draps avec Mathieu Blandin. Au moins, quitte à être baisée, autant que ce soit avec celui dont on a envie. Ses coéquipiers la dévisageaient avec gêne, ils n’auraient pas aimé être à sa place.
– Je vois que vous ne me laissez pas le choix, bredouilla-t-elle de rage. Avec qui vais-je travailler ?
– Avec l’Artiste !
Cynthia ouvrit de grands yeux, se demandant si son patron ne se foutait pas de sa gueule. Elle avait son compte pour la journée.
Beaulieu jubila devant leur visage interloqué. Il prolongea le silence, pour accroître son autorité et faire durer le plaisir :
– Il s’appelle Leblanc. Capitaine Pierre Leblanc, surnommé l’Artiste.