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Rouen, vendredi 09 h 37
RUE BOUVREUIL. Une rue étroite, comme la plupart des rues de ce quartier chic.
Des voitures garées de chaque côté, pare-chocs contre pare-chocs, dans un bordel monstre. Plus un passage piéton de disponible. On se se serait cru à Paris. La pluie battante lavait les façades des immeubles en pierre de taille. Parquée sur la petite place face à l’hôtel particulier, une voiture banalisée faisait le guet. Un pauvre gendarme en uniforme gardait l’entrée de l’impressionnante porte en bois massif. Cynthia se gara en double file, au grand dam des voitures derrière elle, qui durent déboîter pour passer. Au crissement de pneus s’ajoutèrent les insultes, jusqu’à ce qu’elle mette son brassard orange de la police. Les vociférations cessèrent immédiatement.
Leblanc sortit à son tour et se dirigea vers la porte. Il sonna. Une fois, deux fois. Trois fois. Pas de réponses. Leblanc sonna deux fois encore. Puis il tourna la poignée. La porte s’ouvrit. Aussitôt, il tira son pistolet, imité par Cynthia. Il demanda au gendarme de rester en faction et pénétra dans l’hôtel, arme au poing. Sitôt entrée, Cynthia se déploya, partit sur la droite inspecter le salon. Les odeurs d’eau et de cendres flottaient encore dans l’air. Les traces noires sur les murs et sur le sol s’étendaient un peu partout dans un silence lourd et menaçant. Le salon brûlé était vide, la banderole police toujours en place. Elle revint en silence, retrouva Leblanc qui l’attendait, l’arme pointée en direction de la porte qui donnait dans l’autre partie de l’hôtel. Elle secoua la tête négativement. Il montra la porte et l’escalier. De concert, ils décidèrent d’inspecter d’abord le rez-de-chaussée. Ils poussèrent la porte et débouchèrent dans un grand salon tout en boiseries et tentures. Le vieux parquet en bois grinçait sous leurs pieds. Leblanc inspecta la pièce. Elle était étrangement vide. D’habitude, deux ou trois ensembles de canapés et fauteuils s’alignaient en ordre parfait sur d’immenses tapis. Des consoles, des commodes se devaient de trôner contre les murs entre chaque fenêtre. Quant aux tableaux, souvent gigantesques dans des cadres dorés, représentant des illustres ancêtres dont le nom n’intéressait que la famille, ils brillaient par leur absence. Au mur, il y avait encore les pointes auxquels ils auraient dû être accrochés. Les tissus étaient toujours imprégnés de leur présence par une marque moins délavée.
Toujours pas de bruit, excepté leurs pas. Au bout de la pièce, deux portes finement ciselées encadraient une cheminée où le trumeau avait disparu. Leblanc se glissa jusqu’à la porte de gauche, Cynthia prit celle de droite. Leblanc atterrit dans la salle à manger, tout de vert tendue. Au milieu se trouvait une table aussi grande qu’une rame de métro, avec quinze chaises soigneusement alignées. Personne. Cynthia arriva de la porte de droite, venant de la bibliothèque. Elle haussa les épaules en ouvrant grand les portes. Quelques livres reposaient sur les rayonnages pratiquement vides. Leblanc se précipita, inspecta les séries reliées de cuir. Il sut très vite que les plus belles collections avaient disparu. Dépité, il reprit sa progression. Dehors, les grondements des véhicules sur les pavés mouillés leur parvenaient étouffés, comme surgis d’un autre monde. La poussière imprégnait ce lieu. Personne ne devait avoir festoyé à cette table depuis des lustres.
Au fond, une porte devait donner sur la cuisine. Ils passèrent de chaque côté, levèrent leur arme. D’un geste de la tête, Cynthia poussa la porte violemment et entra en trombe dans la cuisine. Contrairement aux autres pièces, la cuisine explosait de lumière.
Graciane Ribière, un casque de musique sur la tête, découpait lentement des légumes frais. Elle avait le visage tiré, des larmes aux coins des yeux. Elle leva la tête en voyant qu’une silhouette s’avançait vers elle. Surprise, elle poussa un cri de frayeur et recula. Elle portait une simple djellaba d’intérieur, blanche et incroyablement transparente sous les projecteurs du plafond. Leblanc fut subjugué par la délicatesse des formes qu’il devinait sous la robe. Il s’arrêta sur le seuil, baissa son arme. Graciane reprit rapidement ses esprits en reconnaissant Cynthia, et essaya de calmer les battements de son cœur, une main sur sa poitrine.
– Que faites-vous là, Lieutenant ? demanda-t-elle d’une voix tremblante, vous m’avez fait une de ces peurs ! Vous auriez pu frapper.
Cynthia lui montra son casque audio. Graciane comprit et retira les écouteurs.
– Excusez-moi, j’écoutais de la musique pour me détendre.
– On ne dirait pas, murmura Leblanc, vous avez les larmes aux yeux. Qu’écoutez-vous donc, si je ne suis pas indiscret ?
– Les Vêpres de Rachmaninov. C’est triste et beau, répondit-elle avec un léger reproche dans la voix, son regard soudé à celui du capitaine. Vous êtes qui, d’abord, charmant jeune homme ?
– Je vous prie de m’excuser. Veuillez accepter mes condoléances pour la mort de votre mari. Je suis le capitaine Pierre Leblanc, en charge de cette enquête.
– Que voulez-vous encore, Capitaine ? J’ai déjà tout dit à vos services, dont le Lieutenant Flimbert ici présente, tout aussi charmante que vous, d’ailleurs.
Le ton ironique fit grincer Cynthia, mais la tristesse de sa voix contredisait son agressivité.
– Lieutenant Flaubert, Madame, rectifia Cynthia, en se disant qu’il ne servirait à rien de vouloir lui faire savoir qu’elle était, entre-temps, devenue capitaine.
Leblanc détacha difficilement son esprit du corps de Graciane et tenta de se focaliser sur la cuisine. Comme il s’y attendait après avoir visionné les environs sur Internet, la cuisine somptueuse possédait une sortie indépendante qui donnait sur un petit jardin entouré de hauts murs. Un chemin de dalles jointes rejoignait un portail en fer, et une seconde porte personnelle qui accédait à la rue du Faucon, près des marches, juste en face du square Verdrel.
Il tourna la poignée de la porte. Qui résista.
– Elle est toujours fermée à clé, répondit Graciane à la question secrète que formulait Leblanc. Le portail aussi, d’ailleurs.
– Vous avez les clés ?
– Évidemment. Marc aussi en avait un jeu. Il doit être avec les autres clés dans le sac en plastique qui contient ses affaires personnelles qui m’attendent à la morgue…
Les larmes redoublèrent sur un petit sourire ironique. Elle prenait visiblement plaisir à se moquer des officiers de police, trop heureuse de changer l’humeur morbide de la maison. Elle posa son couteau sur le plan de travail, et se dirigea lentement vers un placard, laissant dans son sillage un léger parfum. La Djellaba en mousseline se déplaça plus lentement, et se moula un court instant sur le ventre et les cuisses de Graciane, enflammant le regard de Leblanc, avant que la pesanteur ne lui rende sa légèreté. Elle extirpa les clés d’un tiroir et les tendit au capitaine. Leurs mains s’effleurèrent. Leblanc ne sourcilla pas, remarquant les yeux dilatés et rougis. Les effets secondaires des somnifères. Les voix lancinantes des chœurs suintaient du casque autour de son cou.
– Je laisse toujours les clés dans ce tiroir. La porte est difficile à ouvrir, et je ne passe jamais par là.
– Je peux aller vérifier ?
– Je vous en prie.
Un sourire aux lèvres, Cynthia Flaubert se gaussait de cette parade de séduction entre Leblanc et Graciane. Pas de doute, il était attiré par le beau s**e. Dévisageant avec envie la silhouette de la jeune veuve, elle se surprit à se comparer avec elle. Rien à voir. Un corps un peu délicat avec, il est vrai, de beaux atouts, mal mis en valeur par le manque de sport, et un visage commun, sans expression. Elle remarqua aussi les yeux rougis et dilatés. Graciane était une femme attirante qui s’ignorait. Elle séduisait le capitaine sans même s’en rendre compte, l’esprit ailleurs, méconnaissant les joies de l’amour.
Les abandonnant sur place, Leblanc sortit dans le jardin. Les dalles en bois exotiques ne laissaient aucune trace. La pluie avait cessé, les dernières gouttes pianotaient sur les larges feuilles d’un tulipier de Virginie. Le portail et la porte d’accès en fer forgé n’avaient subi aucune effraction. Pas besoin d’être de la police scientifique pour le deviner. La peinture récente et l’absence de toute limaille et de rayures autour du barillet se suffisaient à eux-mêmes. On ne voyait pas l’extérieur, isolé par une haute clôture en fer forgé de même couleur bleue que le portail. Il ouvrit la porte qui donnait sur la rue et sur des marches en pierres qui descendaient vers le parc. Face à lui, de l’autre côté, un grand porche abritait le musée de la céramique et son superbe jardin en escalier.
– Mon mari passait très rarement par là. Il a dû l’utiliser deux ou trois fois à cause des travaux dans la rue du Bouvreuil et place Restout.
Leblanc s’avança dans la rue du Faucon, discrète et déserte. Puis, il revint vers le portail, examina les clôtures pleines et pointues. Un homme sportif n’avait pas besoin de clés pour s’enfuir par-dessus les plaques de fer. L’espace entre les pics permettait largement de poser un pied. La rue déserte lui facilitait sûrement la tâche. Son regard se porta vers le square Verdrel et ses arbres immenses. En marchant un peu, il découvrit à travers les branchages la façade somptueuse du Palais des Beaux-Arts et son esplanade. Des barrières de chantier en bloquaient tous les accès, excepté un passage le long du bâtiment. À cause des travaux pharaoniques entrepris pour restaurer le parvis. Impossible de s’enfuir sans être vu. Leblanc revint vers la maison, referma la porte. La clé glissa sans effort dans la serrure neuve. Les deux femmes l’attendaient en silence, l’une à côté de l’autre.
– Vous avez vu ce que vous vouliez voir ? demanda Graciane en baillant.
Ses gestes devenaient lourds. Elle avait dû forcer sur la dose de somnifère. Ce que Leblanc pouvait comprendre. Dormir dans cette maison devait être un supplice pour cette femme.
– Je vous remercie de votre accueil, Madame, et je ne voudrais pas vous déranger plus longtemps. Je voulais juste faire un tour. Avec votre accord, je repasserai vous voir un peu tard, demain, éventuellement. Vous seriez disponible dans la soirée ?
Cynthia en eut le souffle coupé. Le capitaine Leblanc proposait carrément un rendez-vous à la principale victime de cette affaire. Graciane approuva d’un signe de tête lent, plongée dans les brumes des médicaments. Comme Cynthia l’avait remarqué lors de leur entretien, Graciane avait le don de se détacher du monde et des choses avec une indifférence morbide.
Ils prirent rapidement congé, la laissant vacillante dans sa cuisine, et remontèrent en voiture.
– Vous êtes gonflé, s’écria Cynthia avant même de mettre sa ceinture. J’avais compris qu’elle vous avait tapé dans l’œil, mais à ce point !
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Ne faites pas l’innocent Capitaine, vous la dévoriez des yeux et du pantalon ! Mais de là à lui proposer un rancard, c’est un peu fort ! Je suppose que je ne suis pas invitée. Je vous préviens, j’ai horreur de tenir la chandelle, et si vous voulez tout savoir, je préfère les hommes !
– Arrêtez vos conneries, Capitaine Flaubert. Même si cette dame a des atouts certains, ce n’est pas cela qui m’intéresse.
– Vous harcelez cette pauvre veuve en profitant de sa détresse !
Le capitaine Flaubert se tourna vers Cynthia, impassible :
– Pour moi, cette personne est aussi suspecte que n’importe quelle autre.
– Quoi ? Vous déconnez ?
– Non. Avec Dumont, vous allez me retracer minutieusement son emploi du temps, on ne doit négliger aucune piste. Je veux tout savoir. Trouvez-moi ses relevés bancaires avec les transactions. Voyez avec Beaulieu pour l’appel à témoin. Il faut préciser si un témoin a vu une personne sortir de cette maison par la rue du Faucon.
– Vous voulez tout savoir pour mieux vous l’approprier, ironisa-t-elle.
– Capitaine Flaubert, la raillerie ne vous sied pas. Alors tenez-vous en là !
Elle encaissa mal la réprimande sévère et mit sa ceinture de sécurité sans un mot. La journée virait au cauchemar.