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Bois-Guillaume, vendredi 15 h 30
UN GRAND BÂTIMENT en verre fumé de plusieurs étages, un parking immense. Un siège social relativement anodin dans cette partie du parc d’activité technologique de la Vatine, rue Jacques Monod. L’immeuble de la société Antoine-Ribière se fondait dans la masse.
Le capitaine Leblanc se gara sur les places visiteurs, à côté du parking Direction, plein de voitures aussi grosses et noires les unes que les autres. Un beau parc en leasing, uniquement des berlines allemandes, songea Leblanc. Les cadres ne font pas dans la retenue. Ils affichent une santé de fer. Cynthia sortit la première, passa la main sur l’aile d’une énorme Audi Q 7 d’un air gourmand, et précéda son collègue dans le hall d’entrée, tout en matériaux modernes – verre, bois, acier. Derrière la réception, une standardiste répondait au téléphone. Des hommes en costard cravate, des femmes en tailleur, téléphones portables vissés sur l’oreille marchaient dans un brouhaha feutré, couraient, pour certains, les bras chargés de dossiers. De vastes kakémonos retraçaient la vie de cette société, ses produits, son domaine d’activités. Le rythme trépidant et stressant d’une entreprise industrielle. Rien que de très banal. Pas le temps de s’appesantir sur la mort de leur PDG. Seule note évoquant la tragédie que traversait ce groupe : la photo discrète de Marc Antoine, sur le mur derrière le comptoir, avec un ruban de deuil sur le côté. Les affaires restaient les affaires.
Ils n’eurent pas à attendre longtemps. À peine la standardiste avait-elle appelé le directeur général adjoint qu’il descendait l’escalier en trombe. De taille moyenne, la cinquantaine grisonnante, portant un costume sur mesure, le regard acéré de l’homme d’affaire, Tristan Monet les accueillit avec rigidité et professionnalisme.
– Bonjour, je vous en prie, suivez-moi.
Ils gravirent les marches jusqu’au dernier étage, là où se trouvaient les bureaux de la Direction. Au passage, Cynthia s’amusa des regards discrets mais involontaires des hommes qui ne pouvaient s’empêcher de tourner la tête à son passage. Son charme opérait partout. Le brassard Police à son bras allait en faire fantasmer plus d’un. Elle en repéra plusieurs et se mit à penser quel effet cela ferait de coucher avec ces jeunes loups pressés et stressés de l’industrie. Peut-être menaient-ils une double vie ? Il faudrait qu’elle revienne chasser un peu par ici. Les proies paraissaient faciles. L’argent devait aider à les faire se sentir tout puissants. Elle savourait d’avance le plaisir de leur montrer quelques tours.
– Que puis-je faire pour vous ? demanda Tristan Monet, une fois assis derrière un bureau aussi grand que celui du Premier ministre. Je suis atterré de la mort de Marc. Je voudrais pouvoir vous aider à retrouver son assassin, croyez-moi. L’annonce de son décès a mis le feu aux poudres dans le petit monde de l’industrie chimique. Notre société est très reconnue sur le marché, et cela attise la convoitise de certains grands groupes.
– Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur la personnalité de votre patron ? questionna Leblanc sans se soucier du faux air affligé que se composait ce personnage.
Monsieur Monet ne devait pas avoir de fins de mois difficiles, au vu de la montre de luxe qui barrait son poignet ou de la qualité de ses vêtements. Peu lui importait. Leblanc avait compris au ton condescendant de Monet qu’il avait affaire à un homme qui ne s’embarrassait pas de sentiments et qui ne devait accorder de valeur aux gens qu’en fonction de leur capacité de travail. Sa prémonition se transforma en certitude lorsque, sans avoir à le demander, une jeune femme entra par une porte latérale. Cynthia en plissa aussitôt les yeux de jalousie.
C’était une superbe blonde à l’anatomie affolante, coincée dans un tailleur strict mais terriblement sexy. Ses grands cheveux ondulants encadraient un visage à peine fardé, d’où émergeaient des yeux d’un bleu intense. Un homme normalement constitué ne pouvait que s’y perdre. Sa bouche, un peu trop pulpeuse et savamment rougie invitait à tous les désirs. Cynthia se tourna vers Leblanc pour observer sa réaction. Il admira la chute de reins, s’attarda sur le chemisier en soie blanc, mais ne parut pas jouer les loups de Tex Avery avec la langue pendante, comme il l’avait fait pour Graciane Antoine. Il préfère les brunes, songeat-elle, amusée. Tant mieux ! La jeune femme déposa un plateau avec du café. Il la congédia d’un geste autoritaire sans chercher à cacher son mépris. Elle ressortit sans un mot. Quand son regard croisa celui de Pierre Leblanc avec juste ce qu’il faut pour s’ébrouer, il ne broncha pas. Il lui adressa un sourire féroce qui n’échappa pas à Tristan Monet.
Quand la porte se fut refermée, Monet reprit la parole d’une voix rude :
– Le président Marc Antoine était un travailleur acharné, Capitaine. Il a consacré sa vie à cette société. Intransigeant sur le travail, il exigeait un engagement sans faille de ses employés, mais c’était un homme juste, loyal, franc. Il aimait à dire que sa société était une grande famille.
– Ça fait un peu paternaliste…
– Non, je ne retiendrais pas ce mot péjoratif et réducteur. Marc Antoine aimait vraiment sa société. Il nous considérait tous avec respect et honnêteté. Un exemple pour mieux comprendre. Chez Antoine-Ribière, 90 % du personnel est là depuis plus de sept ans. Le turn-over est très faible. Marc Antoine mettait un point d’honneur à favoriser la promotion interne et à améliorer nos conditions de travail. Je suis profondément choqué par sa mort, ainsi que tout le personnel de la société. Je ne laisserai personne calomnier cet homme.
– Pourquoi dites-vous ça ?
– Quand on tue un type de la trempe de Marc, on va forcément chercher à ternir son image. Dans ce monde, les hommes meurent deux fois. Physiquement et médiatiquement.
– Vous y allez un peu fort, Monsieur Monet, l’interrompit Leblanc.
– On verra bien…
– Comment se porte la société, financièrement, je veux dire ? Qu’est-ce que la mort d’Antoine risque de changer ?
Monet mit un temps à répondre, la bouche pincée, comme s’il lui en coûtait de discuter de choses sérieuses avec ce malotru.
– La société Antoine-Ribière se porte bien, très bien. Sans entrer dans les détails compliqués, je dirais que ses finances sont saines. Son carnet de commandes est plein à court terme, et nous avons des contrats pluriannuels avec de gros consortiums industriels, ce qui nous garantit plusieurs années pérennes. De plus, nous sommes en train d’investir dans le domaine de la pharmacologie. Nous avons racheté il y a trois ans la société « PharmPrem », dans l’Eure. Nous produisons des composants chimiques destinés à la fabrication de médicaments. Nous disposons de notre propre laboratoire de recherches.
– Vous êtes actionnaire ? insista Leblanc.
– Bien sûr, comme tous les cadres dirigeants. Marc Antoine savait nous récompenser. Il s’assurait de notre fidélité avec un programme de participation intensif.
– Tous les cadres dirigeants ?
– Oui, ainsi qu’une partie des cadres intermédiaires. La politique de rémunération est très attractive. Marc Antoine choyait ses employés. Socialement, il était le meilleur. Tout le monde l’aimait.
– Comment voyez-vous l’avenir ?
– Madame Antoine reste notre principal actionnaire. Elle détient une grosse partie du capital. Pas de soucis de son côté. Vous n’êtes pas sans ignorer que la société Antoine-Ribière a été fondée par son père, Monsieur Maximilien Ribière, il y a près de quarante ans. Depuis son entrée dans le groupe, Marc Antoine a multiplié par quatre les résultats. À la mort de Monsieur Ribière, il a tout naturellement pris les rênes.
– Madame Antoine ne participe pas aux activités de la société ?
– Non. Elle a délégué tous ses pouvoirs à son mari. On ne la voit qu’une fois par an, lors de l’assemblée générale. C’est une femme effacée, qui a reconnu le talent de son mari.
Les propos acerbes de cet homme énervaient de plus en plus Cynthia, qui ne put s’empêcher de rétorquer :
– Vous êtes marié, Monsieur Monet ?
Il la toisa comme un lion devant un ver de terre :
– Je ne vois pas en quoi cette question concerne l’enquête, Lieutenant, aussi je m’abstiendrai d’y répondre. Je suis très occupé à travailler. Il faut bien que certains fassent progresser le pays. Nous dirigeons plus de mille personnes et nous contribuons fortement au développement économique de notre région. Chacun ses priorités…
– Capitaine. Je suis capitaine, gronda Cynthia.
– Capitaine, si vous voulez, répondit Monet sans daigner sourire.
Encore un qui considère la gent féminine comme de la m***e, songea-t-elle. Encore un maniaque vertueux. Les pires de tous. Ou un obsédé refoulé…
Elle se contenait pour les besoins de l’enquête, mais l’énergumène n’avait pas intérêt à croiser sa route un soir de pluie. Elle risquait de le clouer au pilori.
– Vous ne m’avez pas répondu, Monsieur Monet, reprit Leblanc devant la mine renfrognée de Cynthia. Comment voyez-vous l’avenir ?
– Très sereinement. De plus, il existe des clauses de restrictions aux échanges d’actions de la société. Monsieur Ribière a fait en sorte que le patrimoine reste dans les mains de sa famille. Madame Antoine ne peut se débarrasser de son capital n’importe comment.
– À vous entendre, vous n’avez pas grand respect pour cette dame, qui reste pourtant votre employeur, riposta le capitaine Flaubert. Vos propos sont pour le moins choquants.
– Pas du tout, Capitaine. Je connais bien Graciane Antoine, beaucoup mieux que vous, d’ailleurs. Elle profite de sa fortune sans avoir à se préoccuper de son avenir. Ce sont des gens comme moi qui œuvrent pour qu’elle ne soit pas inquiétée. Je vous l’ai dit, chacun ses priorités…
– Et pour vous ? Vous pourriez vous débarrasser de vos actions ?
– Non. Pour que cette société ne soit pas démantelée par un grand groupe, les clauses de cession sont draconiennes. Nous nous engageons à ne jamais vendre les actions à une personne extérieure, et si un cadre s’en va, les actions sont automatiquement rachetées par la société. De plus, les décisions sont prises à l’unanimité des actionnaires. Vous voyez, tant que nous aurons des clients, nous serons à l’abri. Marc Antoine suivait en cela les vœux de son beau-père.
– Monsieur Monet, pourriez-vous me donner une copie, à titre confidentiel, cela va de soi, des comptes de la société et des statuts. Comme c’est une SAS, une société par actions simplifiées, je sais que vous n’êtes pas obligé de les publier, mais cela m’arrangerait.
Monet se rembrunit, prenant la remarque de haut.
– Vous savez donc aussi que j’ai le droit de refuser.
– Je le sais. Mais vous êtes un homme intelligent, et vous savez que je peux vous envoyer la Brigade Financière et les agents du fisc. La Police aussi a parfois des arguments convaincants, n’est-ce pas ?
– Je n’aime pas vos méthodes, Capitaine, reprit Monet avec un mépris non dissimulé.
Monet prit son téléphone et aboya presque dans le combiné. Quelques minutes plus tard, dans un silence de plomb, la même secrétaire blonde à la silhouette sculpturale pénétra dans le bureau avec plusieurs dossiers reliés. Elle les donna à Tristan Monet, qui les prit en murmurant avec dégoût, du bout des lèvres :
– Merci, Mademoiselle Legrand. Vous pouvez disposer.
En s’éclipsant, Apolline Legrand fixa ses grands yeux bleus dans ceux de Leblanc. Ce qu’il y lut lui déplut fortement.
Cette jeune femme avait peur.