Chapitre 2

912 Words
Annabelle Aujourd’hui, avec mon frère nous avons sept ans. Et j’aime bien ça. Je porte une robe toute neuve, et des chaussures qui ne grincent même pas. Maman a dit que j’étais la plus jolie princesse de toutes. Papa m’a embrassée sur la tête. Même les coussins du trône ont été changés. Papa lève sa coupe. Tout le monde se tait. Je suis assise à sa droite, les pieds qui ne touchent pas le sol, ma robe trop serrée au ventre, mes mains posées sagement sur mes genoux. Ça devrait être leo, mais il n’est pas là. Il a encore de la fièvre. Maman m’a chuchoté de sourire. Alors je souris. « Ce soir, nous fêtons l’héritier du trône, mon fils, Leo de la lignée Dragon. À lui reviendra la couronne, la flamme, et l’honneur du nom. » Les nobles hochent la tête. Quelques applaudissements feutrés. « Mais ce soir, nous fêtons aussi ma fille, Annabelle. La promesse de paix. L’union sacrée entre la force des dragons et la sagesse des rois. » Il me regarde. Ses yeux brillent. « Elle est la clé d’un avenir sans guerre. Son sang portera l’union. Et son mariage, le jour venu, scellera la plus grande alliance que ce royaume ait jamais connue. » Des sourires. Des murmures. Certains m’observent comme un bijou. D’autres, comme un pari. Moi, je baisse les yeux. Tout le monde applaudit. Maman serre ma main, mais je n’ai pas envie de sourire. Léo aurait dû être là. C’est notre anniversaire, pas juste le mien. Alors je me lève doucement. Je glisse entre les gens sans faire de bruit. Je connais les couloirs. Ils mènent tous à lui. Dehors tous ont commencé à crier, le spectacle a dû commencer. Mon père en fait toujours trop. Je pousse la porte. Elle s’ouvre sans bruit. Il n’y a pas de lumière, juste celle de la lune. Ça suffit pour voir, et je chuchote avant d’entrer : « Léo ? Léo ? » Il m’ignore. Comme d’habitude, il espère que ça va suffire à me dissuader. J’ai soupiré et me suis approchée silencieusement. J’ai manqué de glisser devant son lit et j’ai bondi à ses côtés en gloussant. Mais il n’a rien dit, pas réagi, resté figé, dos à moi. Je n’aime pas quand il m’ignore. Je sais que je l’agace, mais je sais aussi qu’il m’aime autant que j’aime le chocolat. Vraiment beaucoup. Alors je l’ai bousculé pour l’embêter, mais il n’a rien dit, même pas grogné. Je me suis agenouillée sur le bord du lit, boudeuse, et l’ai secoué plus fort. Il ne réagissait toujours pas, son corps était mou, son dos étonnamment froid comparé à sa chaleur habituelle. Je l’ai basculée vers moi une dernière fois, pesteuse. « Léo ! » Son corps s’est tourné comme un sac face à moi. Je n’ai pas eu le temps de réagir. Une main se plaque sur ma bouche, étouffant le cri qui m’est venu. Je suis tirée en arrière. Je reconnais l’odeur de maman, son bras me serre fort. Je ne peux pas bouger. Je ne comprends pas. Sa respiration trop rapide et ses yeux humides plantés dans les miens. « Tu vas devoir être forte, mon amour. Tu vas devoir être courageuse pour maman. » Je ne respire plus. Je panique. Je regarde mes mains couvertes de sang. Et alors qu’elle me serre de nouveau dans ses bras pour fuir la pièce, je vois le corps de mon frère et le sang au sol. Elle me chuchote de ne pas parler. De ne pas faire de bruit. Mon esprit est resté figé dans cette chambre. Celle de Léo. On marche vite. Trop vite. Ses pieds traînent, ses jambes cognent dans les meubles. Il y a beaucoup de bruit, des cris, une odeur âcre dans l’air mêlée à celle d’un feu. On descend l’escalier sans lumière, puis elle ouvre une porte. Une autre. Je reconnais le bureau de papa. L’odeur de ses papiers, de la cire, de sa colère aussi, parfois. Maman me pousse à l’intérieur d’un petit placard, au fond, et me fait signe de son doigt sur la bouche de garder le silence. Même si je le voulais, je ne crois pas qu’un son pourrait sortir à cet instant. Et je veux. Je veux lui demander ce qu’il se passe. Je veux qu’elle reste avec moi. Mais elle referme doucement la porte doucement, sans un mot. Je la vois à travers les fentes. Elle me regarde. Puis elle se redresse. Et la porte de la pièce s’ouvre. Quelqu’un entre. Je ne vois pas son visage. Seulement des bruits de pas lourds sur le sol et une silhouette. Grande. Noire. Elle avance vers maman. Elle ne crie pas. Elle ne supplie pas. Elle saisit le coupe-papier en argent de papa et le place devant elle pour se défendre. Un bruit sec, un craquement sourd, de l’agitation, un cri étouffé. Et puis elle tombe. Ma main se plaque sur ma bouche. Je vois les yeux de maman me fixer à travers le jour. La silhouette se penche sur elle. Je vois son corps tressaillir. L’homme grogne bruyamment. Je ne sais pas combien de temps ça dure. Peut-être longtemps. Peut-être une seconde. Je n’ose pas respirer. Je ne cligne même plus des yeux. Je reste là. Immobile. Mon corps a disparu. Mes bras, mes jambes. Le temps a cessé d’exister. Le silence revient. Mais je reste là mes yeux fixés sur ceux éteint devant moi.
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