Chapitre 3

876 Words
Je sors dans le jardin en trébuchant sur le pas de la porte. Une vitre s’effondre quelque part derrière moi, un mur craque violemment. Le jardin est noir. Les buissons sont en cendres. Dans le ciel, des feux d’artifice explosent encore. Des gerbes de lumière crèvent la nuit dans un mélange de rouge, d’or et de violet. Elles brillent sur les cendres, éclatent au-dessus des toits éventrés, comme si la fête n’avait jamais cessé, comme si la guerre n’était qu’un spectacle prévu au programme. Entre deux explosions, des cris, des sabots sur la pierre, des épées qui s’entrechoquent. Des hommes hurlent des ordres que je ne comprends pas. Des cavaliers traversent de toute pars et je me refugie derrière une pierre, près du bassin. Papa se tien à genoux un peu plus loin. Il est penché, recroquevillé. Je veux le rejoindre, mais une forme se dessine devant lui. Une silhouette grande, imposante, drapée de noir. Elle se tient droite et ne bouge pas. J’entends murmurer. « Pourquoi tu m’as trahi ? » « C’est toi qui m’as trahi. Aurais-tu pu faire preuve d’autant de sacrifice que tu m’en as imposé ? » Je ne vois pas son visage. Juste le bas de sa cape, qui frôle les dalles mouillées. Il se penche sur papa, lui agrippe les cheveux. Mon père râle, le visage couvert de sang. « Regarde bien, grand roi. Regarde Dragon brûler de son propre souffle. Et dis-moi… qu’est-ce que cela te fait, de voir ton monde s’effondrer ? » Mon regard a croisé celui de papa. Juste un instant. Juste avant que l’homme ne sorte une lame argentée. Un éclair. Un seul geste. Mon père s’est effondré. Et l’inconnu s’est éloigné vers la forêt, J’ai fais un pas en avant, le vide en moi grandissant, un cheval a manqué me percuter et je me suis figé en fixant l’homme qui se tenait dessus épée tendu vers moi. « Tu es blessée ? » Mes yeux se perdant dans les siens, sans rien voir d’autre que le reflet des flammes à l’intérieur, je suis resté muette. Il est descendu et à désigné mes mains face à mon silence. J’ai secoué la tête sans lâcher ses yeux. « C’est celui de mon frère. » Son expression s’est figée un instant. « Je comprends ta peine, mon enfant. Moi aussi, je viens de perdre ma fille. Je suis Philippe, le roi du royaume des humains. Son visage a pris une teinte plus douce. « Comment t’appelles-tu ? » « Annabelle. » « C’est un prénom magnifique pour une aussi jolie princesse. » Il m’a tendu sa main délicatement. « Peut-être que notre rencontre n’est pas un hasard, mais une destinée. » Je l’ai prise, sans réfléchir, ses yeux reflétant toujours ma propre âme brûler à l’intérieur. Je m’étais repliée dans un coin de la calèche, recroquevillée sur moi-même. Ma robe sentait la cendre. Mes genoux me faisaient mal à force d’être pliés trop longtemps. Mes mains aussi avaient changé — elles tremblaient sans arrêt. Le roi se tenait à côté silencieux. Puis il a parlé, sans me regarder : « Tu ne diras rien sur qui tu es. » Je n’ai pas répondu. « À partir de maintenant, tu es ma fille illégitime. Pour tous, tu es née dans l’ombre, mais tu vivras dans la lumière. Si tu veux survivre, tu apprendras à te taire. » Il n’y avait ni colère, ni tendresse. Juste une évidence froide, posée, sans appel. Je me suis tournée vers la vitre. Le reflet que j’y ai vu n’avait déjà plus le visage d’avant. Dehors, les soldats avançaient en silence dans des rues éventrées. Les toits brûlaient. Les cris se mêlaient à la fumée. Des gens fuyaient, d’autres tombaient. Des bannières flottaient à chaque croisement. Certaines, je les connaissais. D’autres non. Des couleurs et des symboles étrangers, plantés là comme s’ils avaient toujours été chez eux. Je ne comprenais pas. Nous n’étions pas en guerre. Alors pourquoi ? Pourquoi faisait-il ça ? Quand on est arrivés, la ville brillait trop fort mais paraissait tellement terne par rapport à chez moi. Pas de magie, rien de féerique. Trop blanche. Trop haute. Trop bruyante pour rien. On m’a présentée à des étrangers, à un frère qui n’en était pas un, à une mère qui n’en était pas une et dont l’étreinte m’a glacée plus que réconfortée. Nettoyée, vêtue de vêtements qui ne m’appartenaient pas, mise dans une chambre qui n’était pas mienne. Puis un jour, ils m’ont conduite dans une grande salle. Dans une belle robe d’apparat, au milieu d’étrangers aux visages sans couleur ni saveur. J’avais l’impression d’être de porcelaine dans un tas de cendres. Philippe s’est levé, arborant le même sourire que depuis mon arrivée. Il m’a tendu la main comme la première fois. Sa voix a porté, sans appel, claire, posée, sûre. Tranchant le silence. « Voici Annabelle. Ma fille illégitime. Pliez le genou devant elle. » Un frisson m’a traversée. La salle a murmuré. Puis tous se sont inclinés. Je me suis tenue droite, mon regard parcourant la foule à genoux à mes pieds. Mais tout comme lorsque je croise ses yeux, je ne vois que des flammes et son murmure sourd en moi. Brûlez. Je vous brûlerai tous.
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