Chapitre 5

1257 Words
Je quitte ma chaise doucement, sans un bruit. Personne ne m’arrête. Les doubles portes du fond s’ouvrent sur la terrasse. Le vent me frôle le visage avec une pudeur bienvenue. L’air sent le bois sec et la vigne. La lune grimpe lentement, haute, tranquille, ignorante de tout. Je fais quelques pas, pieds glissants sur la pierre tiède. « Tu as tenu plus longtemps que je ne l’aurais cru. » Je sursaute. Juste un peu. Lucius est là, adossé à l’une des colonnes d’angle, mi-ombre, mi-détail architectural. « Tu étais caché ? » « J’étais... pré-positionné. » Je lève les yeux au ciel. « Tu as vraiment une manière de parler qui donne envie de te frapper. » « Je travaille dessus. » Il s’avance d’un pas, sans bruit. « Mais en attendant, tu es venue. « Tu savais que je sortirais. » « Je te connais. » Je le regarde. Il sourit timidement, presque gêné. Cette ressemblance troublante avec Léo me fait toujours ce même effet déchirant, mon cœur se serre à chaque fois. Être à ses côtés est autant une torture qu’un soulagement. Il est grand, pas autant que Victor. Silencieux, toujours vêtu de gris ou de noir. Ses cheveux sont d’un brun presque cendre, attachés à la nuque par un fil de cuir. Il ne porte aucun bijou, aucune marque. Juste son regard clair, un gris changeant, comme le ciel quand il hésite entre l’orage et la neige. Il est mon mage, et m’enseigne la magie. « J’ai parié avec moi-même que tu tiendrais au moins jusqu’au dessert, » dit-il. Je plisse les yeux. « Tu es venu me surveiller ? » « Je suis venu voir si tu allais bien. » J’ai soupiré. Comment peuvent-ils s’en soucier et me l’imposer en même temps ? Mais lui, lui ne m’impose rien. « Je n’ai encore déclenché aucun accident, si c’est ta question. » « Non, ça ne l’était pas. » J’ai hoché la tête. « J’entends toujours les cris, les crépitements… Les regarder me célébrer, sans savoir, sans comprendre… c’est comme si je me trahissais moi-même. J’ai envie de me crever les yeux. » « Ne le fais pas, ils sont bien trop beaux pour être sacrifiés. » Je l’ai regardé, avec toujours cette même étincelle que lorsque mes yeux se posent sur lui. Il a haussé les épaules, nonchalant. « Sacrifie plutôt les leurs. » J’ai ri, plus fort que je ne le voulais. D’un mouvement rapide, il tend deux doigts vers moi. Une étincelle jaillit, suspendue dans l’air. Un fil de lumière tournoie entre nous, formant une petite flamme bleue, sans chaleur. Elle valse doucement, comme une luciole sous l’eau. Je lève une main, sans réfléchir, et la flamme se fige, puis se transforme. Elle devient rouge, puis or, puis s’étire, s’affine... jusqu’à dessiner une minuscule silhouette ailée. Un dragon minuscule, qui bat des ailes dans un frisson de lumière. Lucius incline la tête, presque imperceptiblement. « Tu progresses. » « Bientôt, je te dépasserai, ô grand mage. » Son rire est bas, doux. « Je l’espère. » Le silence qui suit est doux. Presque fragile. Comme une brume entre nous, suspendue, paisible. Puis un raclement de gorge vient le déchirer. « Pardon d’interrompre... votre retraite philosophique. » Je me retourne d’un bloc. Victor est appuyé contre la porte vitrée, une coupe à la main, un sourire amusé aux lèvres. Parfaitement à l’aise. Parfaitement déplacé. Lucius se redresse lentement. Il ne dit rien. Il ne dit jamais rien à Victor. Même pas de fausse politesse, c’est ce que j’apprécies le plus chez lui, ses silences, qui parles plus que nul autre geste ou mots. « Je vois qu’on m’a volé ma princesse d’anniversaire, » poursuit-il. « Le roi commence à poser des questions. Et les duchesses à spéculer. » Je croise les bras, arquant un sourcil. « Il me semblait que tu étais bien occupé à séduire les héritières. » « Je fais de mon mieux pour ne pas te faire honte. » Il s’approche, lentement, jusqu’à se poster entre Lucius et moi. Pas frontalement. Juste assez pour faire obstacle. « Tu as froid ? » demande-t-il en tendant sa cape. « Non. » « Dommage, tu aurais pu feindre la princesse fragile pour une fois. Ça aurait touché mon ego. » Il me tend la main. Je la regarde un instant avant de la prendre. « On t’attend. Et... » Son regard glisse un instant vers Lucius. « On murmure. » Je n’ai pas besoin de demander ce qu’il veut dire. Lucius ne réagit pas. Il observe une fissure dans la pierre, comme si elle était fascinante. Je glisse ma main dans celle de Victor. Elle est chaude. Trop. « À tout à l’heure, Lucius. » Il incline légèrement la tête. « Toujours un plaisir princesse. » Je lui souris, lui ne me souhaite pas un joyeux anniversaire, mais il est quand même venu me célébrer en silence. Victor me guide à travers les convives, sa main toujours sur la mienne, comme un fil discret qu’il refuse de lâcher. Je me laisse faire. Le bruit m’enveloppe de nouveau : les couverts, les rires trop forts, les flatteries mielleuses, la musique en fond qui s’épuise à rester élégante. Je souris. Polie. Présente. Je reprends ma coupe, esquisse un sourire à la baronne trop maquillée en face de moi, hoche la tête à un vieux conseiller dont j’ai déjà oublié le nom. Mon regard suit les reflets dorés sur les nappes, les flammes qui dansent sur les chandelles sans jamais faiblir. Je ne l’ai pas vu. Je l’ai senti. Un poids dans l’air, une tension dans le dos, le genre de présence qui ne s’annonce pas. Je me retourne. Marcus est là. Juste derrière moi, à la limite du tolérable. Trop proche pour être anodin. Ses yeux noirs me fixent déjà, vides de tout reflet. Juste une courbe mal dessinée sur ses lèvres. « Annabelle. » Mon prénom, rien de plus. Sans masque. Sans titre. Je fixe Marcus sans répondre tout de suite, le cœur soudain trop haut dans ma gorge. « Vous êtes en retard. » Il hausse à peine les épaules, regarde autour de nous avec un calme sec. « Je ne vois pas ce qu’il y a à célébrer. » Chaque mot est choisi. Chaque silence aussi. Victor s’est redressé sans un mot, comme si son dos s’était tendu d’instinct, et j’ai senti sa main se crisper doucement autour de la mienne. Son regard croise celui de l’homme sans y mettre de défi, ni de soumission, juste une neutralité tendue. « Cela fait longtemps que nous n'avons vue votre magie. Il a souris en coin « Je suis conseillé du roi. La place de mage et_ celle de bouffon de la cours sont déjà attribué. Cela dit_ Je peux peut-être, vous en al_léger une journée. Ma mâchoire c’est crispé Victor c’est retournée menaçant. « Faite attention a vos paroles Marcus. Ou je vous fais couper la langue « Il me sera difficile de communiquer avec votre père le roi. Victor a sifflé « Vous pourrez toujours écrire. Marcus me détaille un instant, de haut en bas, avec, cette pointe de mépris et autre dans ses yeux. Son regard se durcit d’un rien, passé de Victor à moi. « Votre_ ressemblance est sans équivoque. Puis il tourne les talons, rejoignant l’ombre d’une colonne comme s’il n’en avait jamais bougé. Mon souffle m’échappe légèrement, plus court que je ne l’aurais voulu. J’essaie de retrouver ma place dans cette salle, mes pensées, ma contenance.
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