1René part en goguette
Cinq bonnes minutes que je carillonne chez René. Le souci c’est que, de la rue, on n’entend pas la sonnette. Pourtant, lui, je l’entends nettement gueuler dans sa baraque. Je ne distingue pas les paroles mais je sens bien que quelqu’un ou quelque chose lui résiste et passe un mauvais quart d’heure. J’enjambe le portillon en PVC (modèle banlieue premier prix) et je vais directement cogner à sa porte après avoir grimpé les trois marches du perron. Le silence se fait immédiatement et j’entends mon bonhomme s’approcher du vestibule en marmonnant des amabilités. Je crois percevoir un : « C’est qui l’con… » La porte s’ouvre et :
— Ah ben, c’est toi ? Tu tombes bien, entre.
Il s’efface et me laisse passer. Il est en slip, chaussettes et marcel trop grand.
— p****n, j’ai plus d’fringues qui m’vont. Depuis mon ACV, j’me reconnais plus. Regarde-moi ça.
Il me fait une sorte de pirouette qui confirme que le slip pourrait faire deux ou trois tailles en dessous pour m’éviter un spectacle que je ne vous recommande pas. Ou alors pas à jeun.
— J’chuis dans la merde, Cicé, faut vraiment que j’rachète des fringues. J’pensais reprendre vite mon anthropologie normale mais j’me gourais. Trois mois que j’chuis ressorti et j’ai pas pris un gramme. Tu crois que j’devrais me r’mettre à picoler ? Là, on m’attend pour un enterrement…
— Qui est mort ?
— Un n’veu par alliance. Mais il est pas mort, il enterre sa vie de garçon et comme je suis son témoin, ça s’fait d’y aller. J’vais avoir l’air d’un éventail si j’y vais comme ça.
— Comme ça, oui.
— Nan mais pas comme ça, j’veux dire avec les fringues d’avant. Faudrait presque que j’rachète la garde-robe de Karl Lagerfeld, le coton-tige. Tu crois que sur l’Bon Coin… ?
Et il se marre d’un rire nerveux. Le cœur n’y est pas. Je recule et le regarde. Je me regarde. Ça me fait drôle mais, morphologiquement, on s’est rapprochés depuis son accident.
— Enfile ce que tu peux. On va chez moi. Je vais te dépanner.
— Toi, t’es un vrai pote. Même si j’aime pas trop ce que tu te mets. J’vais avoir l’air d’un minet. J’ai passé l’âge des jeans avec des fanfreluches. Mais j’chuis coincé. Attends-moi, j’passe un peignoir.
Sympas, les amabilités ! C’est dans l’adversité qu’on voit ses vrais amis. Je croyais qu’il déconnait mais, non, le revoilà, ragaillardi, dans une robe de chambre qu’il a dû hériter du maréchal Pétain. En tous les cas, un truc d’époque. Il y a bien longtemps que son voisinage ne s’étonne plus de rien. Je suis plus inquiet pour le mien et, de facto, pour ma réputation.
Je me gare au plus près possible de mon perron pour pas que Félicité, ma voisine, m’aperçoive en train de charger chez moi un homme prêt à l’emploi. Les fausses nouvelles vont vite dans le quartier. En route – on a cinq minutes de trajet –, il m’a demandé comment allait Momo. J’ai honte. Pendant que je joue le wedding planner au black, le manchot est en planque pour moi. Je vous raconterai plus tard. Je dois le récupérer en fin de matinée. « Tout roule, je dois aller le chercher vers midi » que je lui ai répondu.
— Donc, on bouffe pas ensemble ? qu’il me sort à retardement.
— Je croyais que tu devais enterrer la vie de garçon de ton neveu.
— Ah ben, oui, c’est vrai. T’as raison. Tu pourras m’déposer à la gare ?
Il ne perd pas de temps, il est en train de vider mon placard et de fouiller dans mes tiroirs.
— T’as pas grand-chose de chouette.
— Je suis désolé, j’avais pas prévu.
Ça me fait drôle de constater que mon polo, celui où il y a un golfeur brodé dessus et que je réserve pour les cérémonies prout-prout, lui va comme un gant. Il l’a enfilé et adopté. Il ne me manquera pas trop. Il est heureux que nos goûts vestimentaires divergent car il jette son dévolu sur un pantalon à pinces que je mettais à l’époque où je cherchais encore du boulot. Un bail. Évidemment je ne compte pas sur la restitution de mes fringues et je considère cette scène comme du tri dans mes vieilleries. Ça m’aide. Il s’habille en recalant bien son matériel dans son slip trop grand et me pique une ceinture. Pas la plus moche : une Rica Lewis que m’avait offerte mon ex avant de se tirer. Je ne la mettais plus mais c’était un souvenir d’un temps révolu. Faut pas s’attacher aux choses.
— T’as pas une glace, que j’voie c’que ça donne ?
Non, je ne suis pas assez coquet et je n’ai pas assez de murs pour en installer une. Il se contente de celle du lavabo de ma salle de bains. C’est étroit, il n’y a pas suffisamment de recul mais le résultat semble le satisfaire.
— Pas mal ! Je te rendrai tout ça après la cérémonie…
Il s’attend à quoi ? Une fête de famille bien comme il faut ? Sait-il qu’il va arpenter les rues de je ne sais où avec son neveu déguisé en Schtroumpf ? S’arrêter à chaque troquet et regarder la fine équipe se murger ? Lui qui est devenu sobre comme un chameau.
— Tu peux tout garder. Cadeau ! C’est où ton truc ?
— À Sens, dans l’Yonne. Faut qu’on se grouille. Tu pourrais pas plutôt me déposer à la gare de Lyon ? Ça m’éviterait de friper tes affaires et j’ai peur de rater la correspondance si je pars de Vitry.
Le boulet. Mais comme, coup de bol, je dois récupérer Momo à Paname, le détour n’est pas un souci.
— C’est bien parce que c’est toi. Mais au fait, m’étonné-je, tu as un neveu ?
Je ne lui connais qu’une sœur, Régine, et je sais qu’elle n’a jamais vêlé. Si on excepte l’affreux petit Moldave qu’elle a adopté et qui n’est pas en âge de convoler.
— C’est pas un n’veu, en vrai. C’t’un cousin. Mais comme il a entre vingt et trente berges, ça m’gêne de l’appeler « cousin ». C’est l’fils d’une voisine de mes vieux qui sont partis dans l’Yonne.
— Et ça t’en fait un cousin ?
— C’est que… euh… y paraîtrait que c’est mon père qui l’a fait à la voisine. Quand il a pris sa retraite, il s’embêtait. Surtout à la campagne. Tu comprends ?
— C’est plutôt ton demi-frère alors.
— Tu crois ? Bon, faut qu’on y aille. Ils doivent me récupérer à la gare de Sens à midi.
Grosso modo une heure et demie de trajet. Je fais un rapide calcul dans ma tête : s’il faut qu’il y soit à midi, on a intérêt à se grouiller.