P1 - Chapitre 4

2321 Words
4. Sandro grogna. Un courant d’air froid s’insinua sous sa chemise. L’arc qu’il bandait un instant auparavant disparut, tout comme la troupe de guerriers orcs qu’il se préparait à engager par surprise. Il ouvrit les yeux, avec la sensation d’émerger d’une eau profonde et glacée. Valentine, penchée sur lui, l’appelait, les yeux écarquillés. Le froid ambiant acheva de le tirer de son sommeil et de ses rêves de conquête. — Pourquoi tu as enlevé mes couvertures ? maugréa-t-il. Il gèle ici. — Je n’arrive pas à réveiller les parents ! Sandro chercha à tâtons l’interrupteur d’une lampe de chevet. Lorsqu’il l’actionna, une lumière terne tomba sur le bord du lit et le plancher ciré. La pièce prenait des allures de fond sous-marin sous cet éclairage trouble. Les parents dormaient paisiblement dans le grand lit tout proche. Leurs visages se découpaient sur le fond sombre du mur. Sandro se leva en grommelant. Les vacances en famille, quelle plaie ! Promiscuité forcée, activités communes, une longue semaine d’ennui sans échappatoire. Et sans Internet : le wi-fi ne fonctionnait jamais au chalet. Pour couronner le tout, voilà que Valentine le réveillait en pleine nuit pour apaiser ses angoisses. Il secoua son père par l’épaule. Le dormeur ne broncha pas. Sa tête ne ballotta même pas. Il demeura parfaitement immobile et rigide. Rigide. Sandro jura. Son cœur accéléra, mais sans parvenir à extirper complètement sa conscience de l’engourdissement. D’une main maladroite, il chercha un pouls le long du poignet paternel, puis sur le cou. La peau était froide comme la glace, dure au toucher. Une pulsation délicate, à peine le battement d’aile d’un papillon, se transmit au bout des doigts de Sandro. Il sourit de soulagement, mais ses jambes mollirent. Il se pencha vers sa mère et la trouva dans le même état. — Ils sont morts ? demanda Valentine, la voix brisée. — Non, idiote, tu aurais pu vérifier ! — J’étais venue les prévenir que Prune a disparu. Je ne m’attendais pas à les trouver comme ça ! Toi non plus, tu ne bougeais pas. Chacun de ses mots peinait à parcourir l’espace, comme assourdi, vidé de toute force. Sandro déglutit avec peine. Le froid le piquait d’une infinité d’aiguilles, raidissait ses muscles. Sa respiration produisait de brèves nuées de vapeur. Tout son être fonctionnait au ralenti. Même la peur lui paraissait lointaine, enfouie dans ses entrailles. Au moins, il ne paniquait pas, c’était toujours ça. Ce n’est pas possible un froid pareil. On dirait que les parents sont en hypothermie. Si ça se trouve, je rêve que je suis réveillé, mais en réalité je suis raide au fond de mon lit. Non, Valentine qui me casse les pieds, ça, c’est bien réel ! Il faut bouger d’ici. Il se traîna jusqu’à sa valise. Ses mouvements s’engourdissaient de façon alarmante. Il lutta pour enfiler chaque vêtement, sans parvenir à se réchauffer le moins du monde. Après avoir empoché son téléphone et son portefeuille, il vissa un bonnet sur sa tête. Une série de coups sourds résonnèrent à l’étage en dessous. Valentine le fixait avec des yeux angoissés. Elle portait son gros manteau par-dessus une simple chemise de nuit et de grosses chaussettes. Ses dents claquaient. En d’autres circonstances, Sandro aurait ricané devant son allure, elle qui tenait à être toujours mise en valeur. Mais il y avait urgence. — Val, tu as ton portable ? — Oui, pourquoi ? — On va appeler des secours. Mais d’abord va t’habiller, tu grelottes. Il agrippa la jeune fille par son manteau et l’attira vers la porte. Elle gémit : — Où est-ce qu’on va ? — Je veux voir d’où vient ce bruit ! Une voix familière arrêta Prune alors qu’elle parcourait à pas prudents la route givrée. Hors du village, tout le paysage disparaissait dans une semi-obscurité, seulement troublée par la lumière de la Lune sur la neige. Avant d’atteindre un lacet, plongeant en pente raide entre deux murs de forêt, elle se retourna. Une centaine de mètres en arrière, deux ombres dépassaient le dernier lampadaire du village, à sa poursuite. Son sang se figea lorsqu’elle reconnut Sandro et Valentine. S’ils la rejoignaient, le danger qu’elle portait les menacerait aussi. Elle hésita à tourner les talons et agrandir la distance qui les séparait, mais le doute riva ses pieds au sol. L’aîné arriva à sa hauteur, à bout de souffle. Il se pencha, mains sur les genoux, incapable de parler. Sa sœur, en doudoune et pantalon de ski, tapotait frénétiquement l’écran de son téléphone. Ses yeux ruisselaient de larmes. — Je n’ai même pas de réseau. Comment on va appeler de l’aide ? Prune baissa les yeux. Sa langue restait paralysée dans sa bouche. Sandro parvint à articuler : — Nos parents sont en hypothermie. Je crois. Il se redressa. — Un poste de police. Il doit forcément y avoir un poste de police. — Je n’arrive même pas à appeler les numéros d’urgence ! s’écria Valentine. Prune aurait voulu rentrer sous terre. Sa gorge lui semblait sur le point de se déchirer lorsqu’elle demanda : — Qu’est-ce qui s’est passé ? Valentine continuait à maltraiter son téléphone en vain. Sandro haussa les épaules. — Val t’a entendue sortir. Elle est venue nous réveiller. Les parents sont paralysés, comme congelés là-dedans. Mais j’ai senti leur pouls. Prune secoua la tête. — Je ne crois pas que la police puisse vous aider. Le frère et la sœur lui jetèrent le même regard suspicieux. — Comment ça ? lança Sandro. — Ce qui se passe là-dedans n’est pas naturel. Tout s’est figé. Même ma montre. Prune observa le cadran et écarquilla les yeux. La trotteuse filait de nouveau. Valentine pinça les lèvres et rempocha son téléphone. — Tu t’es enfuie. Tu savais ce qui allait se passer ? Prune écarquilla les yeux. — Quoi ? Non, pas du tout ! Une vague de chaleur monta à ses joues. — Je dois partir, articula-t-elle. Tout va s’arranger, si je pars. Sa camarade pointa un doigt menaçant vers elle. — Nos parents t’ont accueillie et toi tu nous laisses en plan au beau milieu de la nuit ? Tu te moques bien de ce qui peut leur arriver ! Une douleur sourde frappa Prune au cœur. Elle voulut protester : elle ne désirait que les protéger. Elle recula de quelques pas. Inutile d’envenimer la situation à essayer de se défendre, mieux valait attirer le danger plus loin. — Je n’y peux rien, je suis désolée. Vraiment. Je dois m’éloigner d’ici. C’est mieux pour vous tous. Valentine ouvrit la bouche, mais Sandro l’entraînait déjà dans la direction opposée, sourcils froncés. — Laisse-la partir, on a plus urgent à régler. Prune tourna les talons, essayant d’ignorer le mépris dans la voix du garçon. Elle s’élança vers la forêt, où l’attendait l’hybride. Du moins l’espérait-elle, car l’idée de tâtonner dans cette forêt obscure sans guide lui donnait des frissons. Elle atteignait à peine les premiers arbres lorsqu’un long cri se fit entendre. Quelque part entre le rugissement d’un gros félin et un barrissement d’éléphant. Un son qui affola son instinct de survie. Un hurlement de prédateur. Prune s’immobilisa, les jambes tétanisées. Le sol se mit à trembler si violemment que la secousse la projeta à terre. La route se fendilla tout près d’elle, l’asphalte éclata comme un fruit trop mûr. Prune se remit sur pieds plus vite que son ombre. Un second cri, de terreur cette fois, acheva de lui dresser les cheveux sur la nuque. Sans réfléchir, elle rebroussa chemin en courant à perdre haleine contre la pente, le long de la fissure. Sa besace la gênait, ses bottines dérapaient sur la route givrée, mais elle s’en moquait : Sandro et Valentine étaient en danger. Par sa faute. Lorsqu’elle arriva en vue du gîte, Prune crut s’effondrer une nouvelle fois. Le sol, éventré sur toute la largeur de la chaussée, fumait doucement. Des débris d’asphalte jonchaient le sol un peu partout. Non loin d’elle, Sandro appelait sa sœur, isolée de l’autre côté de la faille béante. Une ombre jaillit des entrailles de la Terre et atterrit à un jet de pierre de Valentine. Planté sur quatre pattes puissantes, un molosse de cauchemar se découpait sous la Lune. Son pelage fauve tirait sur le rouge vif par endroits, même dans la pénombre. Son dos voûté plongeait vers une tête assez plate et un museau de chien sauvage, noir et luisant. La gueule, ouverte dans un rictus de rage, dévoilait des crocs massifs. Des yeux de la bête, on ne distinguait qu’une lueur au fond de deux orbites noires. Du milieu de son échine saillait une crête osseuse, prolongée par une longue queue couverte d’écailles. Lentement, la créature tourna la tête vers Prune et gronda en sourdine. Valentine se mit à hurler sans retenue. — Val, sauve-toi ! brailla son frère, sans parvenir à couvrir le tumulte. La bête claqua des mâchoires, sans se presser. D’un bond, elle franchit la faille, d’un autre dépassa Sandro qui se jeta à terre pour l’éviter. Prune, paralysée, vit la créature se ramasser pour se jeter sur elle. Elle atteignait facilement la taille d’un veau. Soudain, ses pattes monstrueuses décollèrent du sol. Le passeur venait de lui asséner un coup de ses sabots arrière dans le flanc, l’expédiant à terre. Une série de sauts rapides le mit hors de portée des crocs de la créature. Il décrivit une courbe serrée, galopa jusqu’à Sandro et le souleva par le col. Mi-traîné, mi-porté, le garçon manqua de percuter Prune. Elle sentit le bras de l’hybride se refermer autour d’elle et l’emporter à son tour. Il les laissa tomber à la lisière de la forêt. — Sous les arbres ! Courez, ne vous arrêtez pas ! — Ma sœur ! cria Sandro, les yeux exorbités. Il fit mine de repartir en arrière, mais l’hybride le repoussa d’une bourrade, avant de galoper à la rescousse de Valentine. Le monstre s’était tourné vers elle. D’un revers de sa queue écaillée, il la balaya vers la faille encore fumante. Valentine fut happée par le vide, sans que personne n’ait le temps d’intervenir. Seule l’image de ses cheveux illuminés par la Lune resta imprimée sur les rétines de Prune. Une fraction de seconde qui dura une éternité. Puis elle disparut. L’hybride battit en retraite. Il emporta Prune et Sandro dans la forêt dans une course effrénée. Le garçon poussait des hurlements inarticulés, se débattait. En vain : la poigne de l’hybride ne lui laissait aucune chance. Prune aurait voulu se boucher les oreilles pour ne plus l’entendre. Chaque cri la perçait comme un coup de poignard. Les branches lui giflèrent le visage, l’odeur de la résine emplit ses na-rines. Elle ne distinguait que des ombres floues tout autour. L’hybride, lui, n’hésitait pas un instant sur la route à suivre, aussi se laissa-t-elle porter. Ils remontaient le long du flanc de la montagne. L’écho du rugissement furieux de la bête les poursuivait à travers les arbres. Quand le groupe déboucha dans une clairière, l’hybride les relâcha enfin. Prune s’effondra, une sueur froide sur tout le corps. Pendant une minute, elle garda le dos rond, prête à vomir, puis le malaise reflua. Le froid de la neige remontait à travers ses vêtements. Tout près d’elle, la respiration saccadée et rauque de Sandro lui évoquait le crissement d’une craie sur un tableau noir. Devant eux, un entassement de rochers massifs, couverts de lichen et de neige. L’ensemble emprisonnait le tronc d’un arbre partiellement déraciné. Sandro, affalé sur un roc, enfouit son visage dans ses mains. Prune n’osa pas l’approcher. Elle jetait des regards en coin au passeur. Son museau se contractait parfois. Il humait l’air et se détournait, faisant les cent pas autour des éboulis. Prune balbutia à son intention : — Qu’est-ce que c’était, cette chose ? Elle est partie ? L’hybride émit un bref reniflement. — Un lamka, une créature venue des profondeurs de l’Outre-Temps. Je n’en ai jamais croisé si loin de ses origines. Je crois qu’il a abandonné la chasse. Pour le moment. Une tension douloureuse s’étendit entre les épaules de Prune. Malgré son envie de découvrir l’Outre-Temps, rien ne l’avait préparée à de telles rencontres. Elle se força à regarder en face son sauveur. — Qui êtes-vous ? Je veux dire, quel est votre nom ? L’hybride inclina à peine la tête vers elle. — Nattog. Pas le temps pour les politesses. Quelqu’un te cherche. Nous devons partir avant qu’il nous rattrape. Léonie t’attend. Il tourna la tête vers Sandro. — Debout. Je ne peux pas vous laisser en arrière. C’est trop dangereux pour le moment. Le garçon eut un mouvement de recul, doublé d’une grimace de dégoût. Sa voix s’érailla lorsqu’il parvint à reprendre la parole. — Et mes parents ? On va les abandonner là ? — La vérité, c’est que nous ne pouvons rien de plus pour eux. Le Gel va chercher à nous rattraper. En nous éloignant, nous l’entraînons à notre poursuite. Nattog grimpa le long des éboulis vers le tronc renversé. Sandro l’interpella : — Mais où est-ce que vous voulez aller, au milieu de la nuit, dans la neige ? — Le limier n’est pas reparti. Son odeur est toujours là. Je n’ai pas le choix, je dois vous faire passer tous les deux. Le garçon serra les poings, le regard enfiévré. — Ma sœur est toujours là aussi ? Est-ce qu’on peut la sortir de là ? — Non, répliqua Nattog. Elle est tombée dans la faille, impossible de savoir où le limier compte l’emmener. Je suis navré. Un pressentiment sinistre envahit Prune. Il ne croyait manifestement pas revoir Valentine vivante. Sandro vacilla. Son visage devint aussi blême que la Lune. Prune se demanda d’où provenait le martèlement obsédant dans ses oreilles, avant de réaliser qu’elle claquait des dents. Le froid et la retombée d’adrénaline drainaient son énergie. Son regard croisa celui de Sandro. Il se détourna aussi vivement que si le contact l’avait brûlé. La bouche sèche, Prune articula : — Je suis désolée. Pour tout. Il fixait obstinément la forêt, mâchoires serrées. — Je dois rejoindre ma marraine, insista-t-elle. Viens avec moi, je suis sûre qu’elle saura quoi faire pour aider ta famille. Un tic nerveux parcourut le visage du garçon. Elle devina son hésitation dans la pénombre. Elle devait le convaincre. — C’est notre seule chance. — Est-ce que je dois vous traîner de force ? s’impatienta Nattog, un peu plus loin. La Lune disparut derrière les nuages. Dans une obscurité quasi totale, Prune entendit le choc léger de sabots sur la pierre, puis quelques syllabes dans une langue étrange et gutturale. Une lueur phosphorescente s’éleva au milieu des éboulis. Sandro émit un hoquet. D’instinct, Prune captura sa main dans la sienne et risqua quelques pas en avant. À l’origine de la lueur, un ensemble de lignes complexes se dessinait dans la pierre, entouré d’un cercle grand comme la paume de la main. L’ensemble ressemblait un peu à une coquille d’escargot. Ce symbole tournait sur lui-même, comme animé d’une volonté propre. La lumière s’intensifia et le cercle en rotation s’enfonça dans le roc, à la manière d’un bouton poussoir. Prune ouvrit de grands yeux : la surface de la pierre était parcourue de ridules, telle une eau troublée. Sans hésiter, Nattog plongea la tête à travers, puis tout son corps disparut dans cette matière étrange. Sandro jura. Une bouffée d’exaltation envahit Prune. Sans réfléchir, elle serra plus fort la main de son camarade et se jeta contre la pierre, coude en avant. Elle retint sa respiration, ferma les yeux…
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