P1 - Chapitre 5

2288 Words
5. Prune trébucha, mais l’impact attendu n’eut pas lieu. Une grande bouffée d’air frais l’accueillit à la place. Elle cligna des paupières, inspira profondément. Le Soleil, très bas dans le ciel, rasait une plaine entre de hautes crêtes poudrées de neige. Prune lâcha la main de Sandro pour fouler l’herbe parsemée de rocaille. À plusieurs reprises, elle eut la nette sensation que le sol tremblait sous ses pieds, ou plus exactement, qu’il frémissait. Elle crut un moment marcher sur la peau d’un gigantesque animal à la respiration lente et ensommeillée. Derrière eux, plus aucune trace de la forêt nocturne, de la route ou du village. — Nattog, où sommes-nous ? L’hybride se tenait non loin, humant l’air. Il étendit la main dans un geste démonstratif. — Dans le Temps des Okks. Ici, le Printemps vient de commencer. Prune se mordilla la lèvre. — Léonie m’a souvent parlé du Temps du Rêve. — C’est le Temps suivant et notre destination. En route, la nuit va bientôt tomber ici. Prune s’apprêtait à le suivre, quand un bruit étranglé la fit se retourner. Sandro, très pâle, venait de s’effondrer dans l’herbe. Il regardait, derrière eux, une pierre sculptée de symboles assez similaires à ceux qui avaient permis leur passage. Il tressaillit, sans doute surpris par le mouvement du sol sous lui. Réalisait-il seulement qu’ils venaient de changer de monde ? Prune vint lui tendre la main. Le garçon la considéra comme s’il la voyait pour la première fois. Une ondulation plus marquée du sol le fit sursauter. Il saisit le bras offert et se leva d’un bond. Ils se tinrent face à face en silence. Prune évita de le regarder dans les yeux. Surgi de nulle part, un nuage de poussière se forma autour d’eux en l’espace de quelques instants. Nattog les appela : — Sortez du nuage ! Il désoriente les étrangers et en fait des proies faciles pour les carnivores. Ne vous arrêtez pas sans mon autorisation. Sandro tremblait tant que Prune reprit sa main pour l’inciter à avancer. — Comment tu peux lui faire confiance ? souffla le garçon. Il a une tête de bouc. — C’est un chamois, pas un bouc. Ma marraine l’a envoyé pour me gui-der. Et il nous a sauvés de cette créature. — Il n’a pas sauvé ma sœur. Sandro retira sa main. Prune se détourna. Qu’avait-elle imaginé ? Que le frisson de l’aventure lui ferait oublier la perte de toute sa famille ? Le Soleil déclinait. Une brume légère s’accrochait çà et là aux dentelles minérales. Nattog ouvrit le chemin droit à travers la plaine où les pierriers le disputaient aux torrents. Prune luttait en vain pour suivre son rythme. Elle rêvait de se reposer, mais ses pensées dérivaient toujours vers Valentine, sa chute dans les entrailles de la Terre, l’éclat de la Lune sur ses cheveux. Progresser sur ce terrain instable demandait un effort soutenu et beaucoup de concentration. Le sol et ses remous lui donnaient le mal de mer. Elle prit soin d’éviter les nuages de poussière qui s’aggloméraient sans crier gare. Sandro, à ses côtés, avançait comme une âme en peine. Il murmurait entre ses lèvres des phrases incompréhensibles. Prune ne prétendait pas comprendre ce qu’il ressentait, pourtant, elle reconnut sur son front l’ombre du désespoir. Sa mère, quelques années auparavant, avait porté la même. Je ne peux pas laisser cette ombre-là s’installer. Papa ne reviendra pas, je n’y peux plus rien. Mais la famille de Sandro était unie. Tout ce qui est arrivé est ma faute. Si je ne peux pas les réunir à nouveau, je ne me le pardonnerai jamais. Léonie saura quoi faire. J’en suis sûre. Elle passa une main sur son front. Il fallait absolument qu’il y ait une solution. Les premières étoiles s’allumèrent dans le ciel. Nattog dirigea sa troupe vers un amas rocheux haut de plus de deux mètres, au milieu d’une belle herbe drue. Cela rappela à Prune certains abris de bergers, dans les alpages. — Installez-vous pour la nuit, lança l’hybride. Nous repartirons demain. Prune s’efforçait de marcher à sa hauteur malgré les pierres qui roulaient traîtreusement sous ses pas. — Où allons-nous ? — Au pied de la montagne du Mur. Il y a là une communauté dans laquelle vous serez en sécurité, jusqu’au prochain passage. En trois bonds, le chamois prit de l’avance pour inspecter les éboulis. Leur volume était assez important pour faire obstacle au vent et servir d’abri contre la pluie. Nattog trouva un espace assez large pour se glisser sous les rocs et s’y faufila. Il lança par-dessus son épaule : — Si vous honorez ce lieu, vous serez bien. Entrez. Nous allons attirer l’attention des okks. Prune pénétra la première dans le passage. Elle jeta des coups d’œil discrets à droite et à gauche, espérant surprendre ce dont il était question. Sandro entra à sa suite, le visage crispé. L’entassement des rochers ménageait un espace dégagé au ras du sol, ouvert en cheminée vers le ciel. Même l’hybride pouvait s’y tenir debout à l’aise, comme dans une sorte de tipi minéral. Le sol, tapissé d’herbe, exhalait une odeur rafraîchissante. — Ces okks, qui sont-ils ? Où sont-ils ? se risqua à demander Prune. — Ils sont tout et partout. Ils sont l’animé et l’inanimé, la vie et la mort au sein du cycle des Saisons. L’eau, le vent, la terre, le feu, les plantes… Prune fit la moue. — Ce sont des élémentaires alors ? Nattog parut réfléchir avant d’acquiescer. — Pour ta compréhension humaine, oui sans doute. Chacun prend la forme d’un élément de la nature, mais tu apprendras à les connaître sans user de mots pour les définir. Pour ce soir, nous allons leur demander protection contre les dangers de la nuit. Approchez. Sandro ne tenait pas en place. Les lèvres pincées, il ne proférait plus un son et jetait partout des coups d’œil nerveux. Prune tenta un geste pour l’inciter à se rapprocher. Il se détourna et alla s’asseoir sous un repli de roche. Prune frotta ses yeux brûlants. Tout son corps protestait contre la fatigue et la surcharge d’émotions. Par-dessus tout, la culpabilité menaçait de l’achever. L’hybride inclina le buste vers l’avant, ferma les yeux et frissonna. Sa tête cornue remuait doucement du haut vers le bas, comme au son d’une musique. Il donna un coup sec de ses sabots sur un rocher qui remua. D’abord lentement, comme s’il se réveillait d’un long sommeil, puis avec énergie. La surface du minéral ondula, l’herbe, l’air même s’anima de vagues, tout autour d’eux. Pâte malléable sous les doigts d’un artiste invisible, le décor se modifia par petites touches. L’herbe s’épaissit de mousse. L’air tiédit. Au centre de ce cocon, une petite dépression se creusa dans la terre où s’infiltra une eau très claire. Prune en oublia de respirer pour un temps. Nattog posa une main sur son épaule et l’incita à s’asseoir. — Dormez sans crainte, je veille. Demain, vous verrez plus clair. Prune ne résista pas. La mousse odorante, aussi douillette qu’un édredon de plume, l’accueillit en douceur. Malgré ses idées noires, elle sombra dans le sommeil presque aussitôt. Elle s’éveilla sous un rayon de Soleil, se frotta les yeux et s’étira sans se presser. Durant quelques minutes, elle s’étonna de l’odeur qui l’entourait, du contact de l’air frais sur son visage, puis se redressa d’un bond. Le souvenir des événements de cette très longue nuit lui revint, fragment après fragment. Elle se demanda depuis combien de temps elle dormait et se reprocha de n’avoir pas songé à regarder sa montre après le passage. Jamais Prune n’avait eu la sensation d’un sommeil si profond dans lequel souvenirs et rêves se seraient tant mélangés. Elle revit l’image du monstrueux limier, de sa queue d’os et d’écailles qui balayait Valentine dans la faille. Elle entendait encore l’affreux claquement de mâchoires, le bruit des pattes sur l’asphalte… La gorge asséchée par la peur, elle appela Nattog. Plus de trace de l’hybride. Prune se trouvait seule dans l’abri avec Sandro, assoupi, son bonnet de laine sur les yeux. Couché dans l’herbe, il paraissait encore plus grand et longiligne. Sa bouche se contractait parfois en un rictus. Prune eut peur de le réveiller, et avec lui la douleur qu’il portait. Rassemblant pourtant son courage, elle s’agenouilla à son côté pour lui secouer l’épaule. Sandro se redressa, arracha son bonnet. Ses yeux étincelaient. Pendant un instant, Prune songea qu’il allait la frapper, mais il articula seulement : — Tu m’as fait peur. Il déplia ses longs membres et enfonça de nouveau son bonnet sur sa tête. Les jambes en coton, Prune se donna quelques instants avant de se lever. Son estomac émit une sourde plainte : son dernier vrai repas remontait à une éternité. Elle plongea ses mains dans ses poches, tête basse. — Sandro, je sais que tu as toutes les raisons d’être en colère… — Où est l’hybride ? coupa-t-il. S’il nous a abandonnés ici, je ne donne pas cher de notre peau. Prune secoua la tête avec conviction. — Il ne nous abandonnera pas. Et moi, je ne t’abandonnerai pas non plus. Un silence lui répondit. Elle baissa les yeux sur la petite source de la veille. L’eau débordait et ruisselait le long de la pente, hors de leur abri. Prune retira ses gants. Elle mit ses mains en coupe pour y piéger un peu de liquide qu’elle avala goulûment. L’eau glacée lui fit mal aux dents, mais au fur et à mesure qu’elle buvait, elle se sentait revigorée par cette fraîcheur. — Tu devrais essayer, Sandro. Ça fait du bien. Après un sourire qu’elle espérait encourageant, elle se glissa sous le roc et émergea au grand jour. L’abri de fortune se situait au pied d’un contrefort montagneux : leur marche de la veille leur avait fait traverser toute la plaine. De petites pierres roulèrent à ses pieds depuis les hauteurs. Levant les yeux, elle aperçut Nattog, perché sur un rocher, quelques mètres au-dessus d’elle. Derrière lui, la montagne s’élevait, couronnée de deux pics séparés par un épaulement. Au-delà d’une certaine altitude, la roche nue succédait à l’herbe. De temps à autre, un éboulis dévalait la pente. Prune grimpa à la rencontre de son guide. L’ascension était raide et malaisée, au point qu’elle se trouva en nage avant même d’arriver à sa hauteur. Nattog secoua la tête pour chasser quelques insectes qui voletaient autour de lui. — Marche régulièrement, sans forcer le rythme, lui conseilla-t-il. Nous allons monter jusqu’au col et redescendre sur l’autre versant de la montagne. Économise tes forces. — Est-ce qu’on trouvera à manger en route ? — Au col. D’ici là, il faudra tenir bon. Sandro, arrivé sans bruit, laissa échapper un soupir assez misérable. Prune partageait son abattement. Elle se sentait affamée. Le souvenir du festin manqué de Noël augmentait encore sa torture. Elle jeta un dernier coup d’œil à la plaine verdoyante, toute piquetée de sapins, où ils avaient passé la nuit. À l’horizon, toujours plus de cimes blanches esquissaient un sfumato sur le bleu du ciel. Je donnerais cher pour voir de mes yeux ce qu’il y a au-delà. Pour voyager encore et encore, toujours plus loin. Et surtout, ne jamais revenir en arrière… Elle secoua la tête. Il serait toujours temps de rêver lorsque les Carnot seraient réunis. Nattog se mit en route. Prune se concentra sur le rythme régulier de sa marche pour ne pas penser à la faim. Elle évitait de regarder Sandro, hantée par le sifflement de sa respiration derrière elle. Bientôt, elle ôta ses gants, son écharpe et ouvrit son manteau. La transpiration collait ses vêtements à sa peau, ses cheveux sur son front. Tout au long de l’ascension, ils croisèrent des nuées d’insectes volants, transparents et gros comme le poing. L’hybride, loin en tête, en éclaireur, n’y prêtait aucune attention. Prune nota cependant que les bestioles se regroupaient toujours autour des nuages de poussière, se bousculant avec avidité. Elle frissonna. Vers la mi-journée, Nattog leur annonça : — Courage, nous arrivons au col. Vous allez pouvoir vous restaurer. Prune eut un regain d’énergie à cette nouvelle. Elle anticipa le plaisir de prendre enfin un repas chaud. Nattog disparut derrière un escarpement. Les derniers mètres pour le rejoindre s’étirèrent à l’infini. Enfin, le terrain s’aplanit. Le col se résumait à un plateau entre les deux pics de montagne. Par endroits, de petits cairns de pierre jalonnaient l’espace, sans logique apparente. De longues tiges de bois s’élançaient vers le ciel. À leur extrémité flottaient d’interminables rubans aux couleurs délavées. Prune chercha d’éventuels habitants, mais seuls des oiseaux et quelques marmottes timides occupaient les lieux. Elle résista à l’envie de se laisser tomber par terre. — Quand vous avez parlé de se restaurer, j’imaginais autre chose. Un gîte, des gens. Un vrai repas. Nattog leur indiqua les cairns. — Ils abritent la gourde et le pain du voyageur. Une tradition des autochtones. Vous en trouverez tout au long des chemins, sur l’autre versant. La région sauvage est derrière nous, désormais. Surplombant le col depuis l’un des pics, un corbeau et un aigle observaient la scène. Deux Seigneurs majestueux, chacun d’une taille bien supérieure à la normale de son espèce. L’aigle vénérable comptait plus de saisons qu’aucun autre ayant vécu dans ce Temps. Son plumage tirait vers un blanc grisâtre. Ses serres puissantes et son bec portaient les traces de chocs et d’affrontements innombrables. Pourtant, ses yeux demeuraient perçants, son maintien digne. Le corbeau trahissait bien moins son âge, le plumage luisant et gras pour se protéger du froid. Il ne montrait aucun signe d’impatience ou de nervosité. Lui aussi comptait trop de printemps pour laisser l’émotion le submerger. L’aigle, enfin, rompit le silence : — Il n’a jamais été question de deux humains. — Sans doute une initiative de Nattog. L’aigle secoua les plumes de son cou. — Quoiqu’il en soit, ces deux-là me semblent bien inoffensifs. Toutefois, il s’agit bien de la jeune femelle qui nous intéresse. Le corbeau abaissa sa tête comme s’il tentait de voir la scène de plus près avant d’ajouter : — Laissez-moi m’en occuper. — Ne décidons pas trop vite. J’en parlerai lors de l’assemblée des ossements. — Je ne crois pas que ce soit souhaitable. Le passage doit avoir lieu dans la plus grande discrétion, mais on ne peut pas faire confiance à Nattog et son esprit buté. — Soit, contentez-vous de vous assurer que tout se déroule sans encombre. C’est votre responsabilité, Karaburan, soupira l’aigle, mal à l’aise. — Bien sûr. Comme toujours. Le corbeau déploya ses ailes puis plongea dans le vent. Seul sur son promontoire, l’aigle remarqua un groupe de bouquetins faisant route vers l’autre sommet, de l’autre côté du col. Ils se rendaient sans doute à l’assemblée. En tant que Maître de cérémonie, Aquilon se devait de ne pas les faire attendre, mais les mystères et les cachotteries le déstabilisaient. Il était l’héritier d’une ancienne école de dirigeants, aux principes rigides, mais simples qui bientôt seraient totalement dépassés. Alors, les corbeaux, habitués des manigances et des duperies, auraient la part belle. Aquilon entendait réagir avant que tout ne lui échappe. L’affaire qui les préoccupait prouvait à quel point l’Outre-Temps avait changé. Le rapace plongea de son perchoir avec l’impression d’assister à sa propre chute.
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