P1 - Chapitre 6

2225 Words
6. — Comment ça « toute une saison » ? s’exclama Sandro. La gourde de peau roula dans l’herbe, répandant son contenu. Prune la rattrapa par réflexe. L’instant d’après, la nouvelle s’imprimait dans son esprit et elle dut se rasseoir. Son camarade insista : — Je croyais que nous arriverions ce soir au Mur ? Nattog cogna le sol du sabot. — Et comme je l’ai dit, nous y attendrons le prochain passage ! Les verrous d’Outre-Temps ne s’ouvrent que durant quelques jours, lors du changement de Saison. Je vous ai récupérés à la dernière limite, l’autre nuit. Nous ne pouvons pas repartir pour l’instant. Sandro émit un rire nerveux et se laissa tomber dans l’herbe, la tête contre un rocher derrière lui. Le trio s’était installé dans un pierrier chauffé par le Soleil, sur le versant en sortie du col. De ce poste, un nouveau paysage s’offrait à eux en contrebas : une région aux reliefs moins marqués, tout en collines douces mangées de forêts. Dans le lointain, se profilait cependant un cône montagneux qui dominait tout le reste de manière écrasante. Son sommet se perdait dans une brume épaisse. Prune sut d’instinct qu’il s’agissait de leur destination : si un élément du décor méritait le nom de Mur, c’était bien ce géant minéral. Une rafale de vent balaya le col, attirant l’attention de Nattog vers le ciel. Il émit un curieux petit renâclement. — Il ne manquait plus que ça ! Je vais devoir vous quitter. Si je ne suis pas revenu lorsque le Soleil passera derrière cette cime, entamez la descente. Je vous rejoindrai dans la vallée. Prune le considéra, incrédule. Il secoua la tête et reprit : — Je sais, je suis votre guide, mais j’ai aussi des comptes à rendre aux Seigneurs de ce Temps. Si je n’obtempère pas, nous aurons des ennuis. Vous ne risquez rien sur ce versant : la poussière ne se forme pas dans les zones boisées et humides. Ne quittez sous aucun prétexte le tracé du chemin et tout se passera bien. — Et le Gel ? Prune tâcha de garder son aplomb en prononçant ce mot, mais ses mains tremblèrent. L’expression de Nattog se durcit. — Pour l’instant, il ne nous a pas rattrapés. Surtout, n’attendez pas que le Soleil soit trop bas pour repartir. Il s’élança vers le sommet du pic le plus proche, bientôt happé par l’éclat de l’astre de midi. Prune leva sa main en visière et aperçut la silhouette d’un grand oiseau qui se détachait sur le ciel. Éblouie, elle ne parvint pas à identifier son espèce avant qu’il ne disparaisse derrière la crête. À ses côtés, Sandro croisa les bras sur ses genoux, l’air sombre. — Il nous mène en bateau. Prune secoua la tête et reprit avec ferveur : — Non, je ne pense pas. Toutes ces années, j’ai cru en ma marraine. Si elle a choisi de m’envoyer Nattog, alors il a ma confiance. — Pas la mienne. Et toi non plus d’ailleurs. Prune rompit le pain du voyageur pour masquer son embarras. Ses joues s’enflammèrent. Sa culpabilité envers son camarade était trop grande pour qu’elle ose lui tenir tête. À défaut, elle tendit à Sandro une moitié de sa galette. Il accepta sans un mot et se mit à manger gloutonnement, presque avec rage. Calée contre le rocher tiède, Prune laissa courir son regard sur l’immensité bleue du ciel. Sa couleur pure remplissait les yeux, jusqu’à les faire déborder. Elle mordit sans appétit dans sa moitié de pain. Un goût de céréales, légèrement sucré, emplit sa bouche. Sa gorge se dénoua, tant l’appel de la nourriture primait sur le reste. Toute une saison. Qu’allaient-ils bien pouvoir faire pendant tous ces jours, perdus au milieu de nulle part, à ronger leur frein ? À travers les lettres de Léonie, elle avait imaginé un voyage fabuleux : enivrée par sa liberté, elle aurait accumulé les découvertes, touché la magie du doigt, mais dans son fantasme, aucune menace ne l’obligeait à courir. Le temps ne comptait plus. La réalité se révélait bien plus amère. De plus, sa mère s’apercevrait que quelque chose clochait, bien avant que Prune soit arrivée à destination. Elle alerterait sans doute la police. Si les Carnot revenaient à eux, ils penseraient peut-être que leurs enfants avaient fugué aussi, mais personne ne les retrouverait. L’affaire promettait des conséquences bien pires que Prune ne l’avait imaginé. Elle posa le reste de galette sur la pierre, l’appétit coupé. — Ça fait longtemps que tu sais que tout ça existe ? demanda abruptement Sandro. Prune tritura un bouton de son manteau, jeté en travers de ses genoux — Oui. Pas mal d’années. Mais je n’avais pas imaginé que ça tournerait aussi mal. — Sans blague, ça sent le traquenard, hein ? Mais c’est Val qui est tombée dedans. Pas toi. Prune résista à l’envie de crier qu’elle n’y était pour rien. Sérieusement ? Désolée d’être en vie… je ne voulais pas vous mêler à ça, je te signale. Mais à quoi bon ? Sandro avait le droit de lui en vouloir. Sans crier gare, il bondit sur ses pieds. — Un truc m’a piqué ! Il montra son pouce qui portait une trace violacée piquée d’un point rouge. Une goutte de sang affleura. Sandro suçota la blessure, le visage crispé. Prune inspecta l’endroit où il était assis une minute auparavant. Elle remarqua une touffe de plantes aux feuilles très découpées, parsemées de minuscules fleurs d’un jaune vif. Les pétales, aussi fins que des cils, ondoyaient et se contractaient doucement. Ils s’écartèrent dans un sursaut lorsque Prune tenta d’approcher sa main et émirent une brève étincelle. Elle n’eut que le temps de retirer ses doigts. — Pourvu qu’elles ne soient pas vénéneuses, souffla-t-elle. Si Nattog était là… Elle observa le ciel et crispa ses ongles dans le tissu de sa besace. — On ne peut pas rester ici. Le Soleil va bientôt passer derrière la cime de la montagne. Sandro se rembrunit. — Pourquoi je sentais qu’il ne reviendrait pas ? Prune espérait encore voir apparaître leur guide au détour d’un rocher. Elle scruta les pics, réticente à partir sans lui. Malgré tout, elle ne courrait pas le risque de désobéir à ses consignes. Sur ce versant de la montagne poussaient des buissons à feuilles longues, aux racines plongées dans une mousse épaisse. Un minuscule sentier, très escarpé, descendait depuis le col vers un manteau de résineux aux branches lourdes. Il se faufilait à travers la végétation, disparaissait parfois avant de ressurgir quelques mètres plus bas. Prune tira ses cheveux en arrière pour dégager ses yeux. Elle languissait de retrouver un terrain plus plat ; les muscles de ses cuisses brûlaient à force de freiner sa descente. Au bout d’une heure et demie de marche, elle entra enfin sous les arbres. — Si seulement on pouvait trouver une de ces gourdes, j’ai soif ! lança Sandro. Prune hocha la tête. Elle-même ne se sentait pas en forme. Pour la énième fois, elle se maudit d’avoir abandonné son morceau de galette au col. La faim revenait en force. Elle inspecta les abords du sentier et découvrit un petit cairn au pied d’un épicéa. Comme prévu, une outre était cachée sous les pierres. En dessous, de petits ballotins végétaux contenaient des graines et des baies. Prune sourit en prélevant quelques fruits, avant de replacer délicatement le reste. L’idée de piller ces maigres réserves la mettait mal à l’aise. — Je me demande qui veille à ce qu’il y ait toujours quelque chose dans ces cairns. — Les okks ? ironisa Sandro. Il avala une grande lampée d’eau fraîche, puis rendit la gourde à Prune avant de se remettre en marche. Son pas traînant balayait les épines et la mousse sur son passage. Prune prit le temps de remettre la gourde en place. Elle s’inclina devant le cairn. Elle farfouilla dans les poches de sa besace, où elle emmagasinait ses trésors du hasard. Se ravitailler sans rien laisser en échange l’embarrassait. Après un examen minutieux, elle choisit un petit anneau, une bague d’enfant en fer blanc ornée d’une coccinelle, qu’elle ne portait plus depuis longtemps. Prune la déposa délicatement sous le cairn, puis ajouta une pierre au sommet de l’empilement, comme le voulait la tradition montagnarde. Du moins, dans les histoires que lui racontait son père. Une légère douleur lui serra la poitrine. L’homme qui lui avait choisi une magicienne d’un autre Temps pour marraine avait-il parcouru ces sentiers, lui aussi ? Elle ne voulait pas penser à lui maintenant. Tournant les talons, elle trotta à la suite de Sandro, disparu derrière les arbres. Comme elle le rejoignait, Prune manqua trébucher. La sensation d’une main glacée se refermant sur son cœur lui coupa le souffle. Dans un flash aveuglant, elle vit la silhouette aperçue au gîte devant ses yeux, noire, plus haute que la porte elle-même, les épaules hérissées de pointes. Prune poussa un cri, mains tendues comme pour repousser l’apparition. Sandro jura et s’écarta d’un pas. — Qu’est-ce qui te prend ? — Il est là, il nous suit. Le Gel arrive ! — Tu plaisantes ? Je ne sens rien. Prune fronça les sourcils, haletante. Le froid la pénétrait jusqu’à la moelle, raidissait ses extrémités, bien réel. — Je ne sens rien, insista Sandro. — C’est un avertissement, il approche. Il faut avancer plus vite ! Le garçon ne protesta plus. Il lui emboîta le pas et tous deux dévalèrent la pente tapissée de mousse, où le pied s’enfonçait parfois jusqu’à la cheville. Les branches des arbres alentours ployaient sous le poids de grappes d’insectes cuivrés. Une plante aux feuilles d’un violet presque noir proliférait dans cette partie du bois ; son odeur douceâtre donnait la nausée. Alors que l’après-midi touchait à sa fin, le froid rampait au ras du sol. Prune ne supportait plus le silence qui l’enfermait dans son angoisse. Ses mouvements s’engourdissaient. Même si le Gel la serrait de toutes parts avec insistance, elle n’osait pas en parler davantage, les mots sonnaient faux lorsqu’elle s’adressait à Sandro. — Et maintenant ? demanda-t-il. Le Soleil va disparaître et l’hybride n’est toujours pas là. — Ne vous en faites pas, humains, je prends le relais. Une voix aigrelette s’était fait entendre quelque part entre les arbres. Prune sursauta. Elle repoussa sa besace sur ses reins, prête à courir. Un écureuil glissa le long d’un tronc avec agilité, la tête vers le bas, et les regarda. — Allons, ne restez pas plantés là ! Vous comptez arriver à destination avant la nuit ? Ses petites oreilles en toupets s’agitèrent vivement. Il atterrit au sol et s’éloigna en quelques bonds. Prune ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes. Après les dangers et les visions délirantes de leur fuite, elle s’étonnait encore de se trouver nez à nez avec un écureuil doué de parole. Pourtant, le froid qui la tenaillait l’emplissait de méfiance vis-à-vis de ce secours tombé à point nommé. Elle se racla la gorge. — Nous attendons notre guide. Qui êtes-vous ? Sandro se campa derrière son épaule, tandis que l’animal les toisait, malgré ses proportions minuscules. — Comment ça ? Mais je suis chargé de vous guider ! À moins que vous préfériez goûter au froid de la nuit, sans abri ni feu ? Comme personne ne faisait mine de bouger, il scanda d’une voix suraiguë : — Nattog est retenu par un entretien de la plus haute importance. Je suis un passeur, je prends mon service au sérieux, aussi voudriez-vous bien remuer vos grandes cannes, que nous puissions progresser avant le coucher du Soleil ? Merci. Prune se détendit quelque peu à la mention de l’hybride. L’écureuil s’éloignait déjà le long du sentier étroit. — Ne le laissons pas nous planter là, marmonna Sandro. Je ne tiens pas à errer pour l’éternité dans ce sous-bois humide. Il imprima une légère poussée à l’épaule de Prune. Elle se remit en marche, malgré la désagréable impression que quelque chose n’allait pas. — Vous ne m’avez pas répondu, lança-t-elle. La petite bête tourna sa délicate tête rousse vers elle. — À quoi bon ? Je ne suis là que pour vous ouvrir la voie. Prune tenta un sourire. — Parce qu’il est plus poli de remercier quelqu’un en l’appelant par son nom. Je m’appelle Prune. Il s’immobilisa et se redressa, très digne. Quelque chose changea dans son regard. — Je me nomme Kavo. Vos manières me surprennent. Après un bref flottement, l’écureuil secoua la tête. Il reprit sa course. Devant eux, les feuillages sombres dégagèrent bientôt une légère phosphorescence à mesure que la lumière du jour déclinait. Prune claquait des dents. Elle s’efforçait de ne pas se laisser distancer, malgré le poids du Gel qui menaçait de la clouer au sol. Sandro n’avait pas l’air affecté, ni leur nouveau guide. Je ne peux pas être en train de rêver. Il est là. J’ai l’impression de traîner un fardeau de plus en plus lourd. Pourquoi les autres ne sont-ils pas touchés ? — Dites, Kavo ? Vous connaissez le Gel ? Nattog n’a pas eu l’occasion de nous expliquer… L’écureuil revint sur ses pas en couinant : — N’évoquez pas ce maléfice ici ! Si vos pieds s’alourdissent inexplicablement, faites comme tout le monde : courez ! Prune se campa devant lui, essayant de ne pas laisser transparaître sa peur. Elle essuya d’un revers de la main un voile de sueur froide sur son front. — Mes pieds sont lourds. J’ai l’impression de porter trois fois mon poids. Je sens le froid dans mon dos, comme s’il allait me sauter dessus à tout instant. J’ignore pourquoi, mais il me cherche. — Sans compter que mes parents en sont restés prisonniers, ajouta Sandro, acide. Kavo se décomposa, ses petites pattes jointes sur son ventre immaculé. — Aaah ! J’ignorais. Prune s’accroupit face à l’écureuil qui secouait la tête. — Pourriez-vous nous en dire plus ? Lorsque nous étions au cœur du maléfice, ma montre s’est arrêtée, mais elle s’est remise en marche. Le Gel arrête le temps, c’est ça ? Kavo hocha la tête en rythme à chaque syllabe, puis il demeura immobile quelques instants avant de reprendre à mi-voix : — Pauvres enfants, si vous avez été confrontés à ce péril, vous ne devez sans doute votre salut qu’à votre jeune âge. Vous avez raison, le Gel ralentit le temps, jusqu’à le figer dans un froid absolu. Ses premières victimes sont celles qui ont le plus d’années, de mois, de jours d’existence. Je suis navré. Kavo se détourna d’un balancement de sa queue en panache. De toute évidence, il évitait le regard de Sandro. Quelque part dans le ciel, un corbeau Seigneur du Vent planait lentement. Nattog dévalait le flanc de la montagne ventre à terre, en lui jetant des regards rageurs. Tout son être tendait vers un seul objectif : rattraper sa protégée à temps.
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