P1 - Chapitre 7

2243 Words
7. Prune accéléra le pas, malgré la lourdeur de ses jambes. Elle repoussait les broussailles des deux mains. Des arbres alentours pendaient quantité de longs filaments épineux. Se frayer un chemin dans cet enchevêtrement devenait de plus en plus pénible, même la lumière peinait à s’infiltrer jusqu’au sol. Elle craignait de se laisser distancer par Kavo. Les épines et les ronces qui s’accrochaient à ses vêtements déchiraient sa peau. Derrière elle, Sandro respirait avec force. Au moins, il se trouvait toujours à portée de voix. Ils déboulèrent dans une éclaircie, occupée par un arbre monumental. Il surplombait tout de sa ramure. Rien ne poussait dans son ombre, à l’exception d’une herbe phosphorescente. Ses feuilles rappelaient un peu celles d’un olivier, mais son tronc noueux était couvert d’une écorce blanche. Ses racines soulevaient la terre tout autour de lui, jusqu’à s’élever à hauteur d’homme par endroits. — Je n’ai jamais vu un arbre comme celui-là, souffla Prune. La tête lui tournait. Elle lutta pour empêcher sa vision de se brouiller. Sandro, à ses côtés, observait pensivement le feuillage. Appuyé contre le tronc, Kavo dodelinait de la tête, l’air las. Il tendit une patte vers un sentier creusé sous les racines du colosse végétal. — Au-delà de l’arbre frontière, on entre dans l’ombre de la montagne. Le Gel ne pourra vous y suivre, c’est un haut lieu de pouvoir. L’écureuil sautilla en direction du passage. — Mademoiselle Prune, le maléfice s’accroche particulièrement à vous, aussi vous éprouverez sans doute un léger malaise. Je reste à vos côtés. Si votre compagnon veut bien se donner la peine d’ouvrir la marche ? Sandro se courba pour passer sous les racines sans répondre. Il disparut, absorbé par la muraille végétale. Prune ressentit un pincement au cœur. Leur guide se frotta le museau et énonça très vite : — À nous ! Je vous précède. Il se faufila entre les feuilles, petite tache fauve dans l’ombre grandissante du crépuscule. Prune se hâta derrière lui, les bras levés en protection autour de sa tête. Pendant quelques secondes, son horizon ne fut plus qu’un fouillis de branchages et de racines, d’où pendaient de minuscules mottes de terre séchée. Puis le froid se retira d’elle. Elle crut que sa peau s’arrachait avec lui. Prune s’effondra à genoux, chercha son souffle pour crier, en vain. Un voile noir passa devant ses yeux. Ses ongles s’enfoncèrent dans le sol meuble, à la recherche d’une prise. Le malaise disparut aussi brusquement qu’il s’était emparé d’elle. La douceur de la brise printanière sur sa peau la surprit. Elle prit appui sur un tronc pour se relever, encore sonnée, et respira profondément. — Kavo ? C’est passé, je me sens bien mieux. Le sentier émergeait dans une zone où les arbres poussaient serrés. Le terrain montait en pente douce : les contreforts du Mur. L’écureuil n’était visible nulle part. — Kavo, où êtes-vous ? Sandro ? Quelques arbres déracinés pourrissaient dans les herbes hautes. Là où leurs têtes feuillues auraient dû se trouver s’ouvrait une trouée de ciel, où les dernières lueurs du jour achevaient de mourir. Prune escalada les troncs couchés. De cette position, elle avisa un sillon clair qui serpentait vers les hauteurs, à peine visible. Sandro et leur guide l’avaient très probablement emprunté sans l’attendre. Elle s’engagea le long du tracé avec prudence. Tous les trois pas, elle s’arrêtait pour appeler l’un ou l’autre de ses compagnons. Les mains en pavillon derrière les oreilles, elle écoutait intensément avant de reprendre sa marche. Prune ricana avec amertume. Malgré ses manières délicates et son boniment, Kavo l’avait égarée. Quel sort attendait Sandro ? Une boule se forma dans sa gorge. La forêt s’assombrissait vite, elle devait se trouver un abri. Au matin, elle reprendrait la route vers le Mur. En toute logique, Sandro s’y dirigerait aussi. On pourrait faire le tour de cette montagne toute notre vie sans jamais se croiser. Elle est immense. Mais en prenant de la hauteur, en faisant un feu, peut-être qu’il m’apercevra ? Un feu. L’odeur du bois brûlé, mêlée à des effluves de nourriture. Prune ne réagit pas tout de suite, persuadée que son imagination lui jouait des tours. Pourtant, bouffée après bouffée, la certitude s’installa : quelqu’un cuisinait dans les environs. Elle hésita. Se fier à son nez l’éloignait du chemin. Dans l’obscurité, elle ne tarderait pas à le perdre tout à fait. Le village pouvait se situer à des kilomètres de là, sans compter qu’elle ne savait pas dans quelle direction aller. Près d’un foyer, elle affronterait la nuit plus sereinement, puis lorsqu’il ferait jour, elle emporterait un brandon pour signaler sa présence. Prune renifla avec force à plusieurs reprises. Elle se mit en marche à travers des herbes humides. Sous ses pieds, la pente devint peu à peu plus raide ; Prune dut ralentir pour économiser son souffle. Une multitude d’insectes minuscules la harcelait, bourdonnant autour de sa tête. Enfin, une lueur tremblotante attira son attention au loin. Prune força le pas. Elle ne découvrit qu’une lanterne de pierre isolée. Grossièrement taillée, recouverte de mousse, elle passait sans doute inaperçue une fois éteinte. L’odeur de cuisine flottait, presque palpable, tout autour. Un dernier effort amena Prune hors des arbres, en vue d’une cahute nichée contre un surplomb rocheux. Près de l’entrée s’étendait un carré potager. Plus loin, une petite marmite trônait sur un feu de camp, entouré de bancs de pierre rudimentaires. La nuit contaminait le ciel d’un indigo de plus en plus sombre. — Il y a quelqu’un ? Sandro ? Un fumet délicieux s’échappait de la marmite. Incapable de résister, Prune s’avança et souleva le couvercle de fonte, après avoir tiré ses mitaines vers le bout de ses doigts. L’eau lui vint à la bouche. Une main noueuse lui tendit un bol qu’elle prit avec un « merci » automatique, les yeux toujours rivés sur le ragoût. — N’aie pas peur, jeune fille. Prune sursauta et rougit jusqu’aux oreilles. Une vieille femme s’était approchée sans un bruit. Elle plongea une longue cuillère de ferraille dans la marmite. Sa silhouette menue disparaissait dans un long manteau de laine grise. Sa tête, coiffée d’un large bonnet souple qui retenait en arrière toute sa chevelure, dodelinait légèrement. Ces nippes usées par le temps lui donnaient un air fragile. Rien dans son attitude ne trahissait la moindre inquiétude ou la moindre surprise. Derrière les verres de ses petits culs de bouteille, ses yeux d’un bleu délavé pétillaient d’intelligence. Prune retrouva sa voix. Elle gardait les mains serrées sur le bol malgré tout, car elle les sentait trembler. — Je n’ai pas peur ! Je ne vous ai pas entendue arriver. La vieille femme hocha doucement la tête. — Tu tombes bien, le repas est prêt. Prune s’efforça de garder l’air dégagé. — Vous n’êtes pas surprise de me voir ? Les visiteurs doivent être rares par ici. — C’est vrai. Je ne rencontre que ceux qui tentent l’expérience de l’ombre. Une lueur de malice traversa son regard. — Ou bien ceux qui y sont poussés, comme toi. Tends ton bol. Prune obéit avec lenteur, sans quitter des yeux l’étrange femme. Malgré son apparence inoffensive, elle était de mèche avec Kavo. Elle l’avait attendue, le lui laissait entendre à demi-mot, tout en lui servant une généreuse portion de son ragoût. Prune s’installa sur un banc et déroula son écharpe. Elle flaira le contenu de son bol avec suspicion. — N’aie pas peur, répéta la femme. Je m’appelle Ornella. Kavo t’a emmenée jusqu’à moi pour que je prenne soin de toi durant l’épreuve. Je n’ai aucun intérêt à t’empoisonner. — Pourquoi m’avoir séparée de Sandro ? Le mot « épreuve » lui donnait des frissons. Elle s’efforça de ne rien en laisser paraître. Ornella haussa les sourcils. — J’ignore qui est Sandro, tu devais arriver seule, déclara-t-elle en secouant la tête. Kavo l’emmènera au village, comme tous les étrangers. Aucune raison de s’inquiéter. Mange donc. Affamée, Prune renonça à résister. Une langueur s’insinuait en elle. Sans doute le contrecoup de toutes les émotions et fatigues du jour. Faute de couverts, elle se mit à boire au bol. Son ami s’en tirait peut-être mieux qu’elle, au fond. S’il atteignait le village, il aurait une chance d’alerter Nattog. Au matin, rien n’empêcherait Prune de reprendre la route vers les hauteurs : tout pouvait encore s’arranger. Sandro évalua sa situation. Forêt, forêt, encore forêt. La montagne qui cambrait le dos devant lui. Visibilité nulle. Ce maudit écureuil l’avait abandonné pour se carapater avec Prune, tandis que lui se retrouvait perdu au milieu de nulle part. Depuis cinq bonnes minutes, il appelait en vain : de visiteur inattendu, il était devenu un fardeau indésirable. Il caressa l’idée de revenir sur ses pas pour surprendre leur guide et lui demander des comptes. Une voix aigrelette interrompit le fil de ses pensées : — Malheureux, ne faites pas demi-tour, c’est comme ça qu’on se fourvoie pour de bon. Poursuivez sur votre lancée. Nous sommes encore loin du village. — Kavo ? Il émergea d’un fourré, dressé sur ses pattes arrière. Un picotement désagréable parcourut les bras de Sandro. Si la bestiole se trouvait avec lui… — Où est Prune ? — C’est vous qui êtes en danger désormais. Nous devons sortir de l’ombre de la montagne avant le coucher du Soleil. Son pouvoir est plus grand durant la nuit. Sans attendre, l’écureuil se faufila dans l’herbe en traçant un étroit sillon. Tiraillé entre deux inquiétudes, Sandro hésita quelques instants. La peur de se retrouver isolé une nouvelle fois l’emporta. Il s’élança à la suite de Kavo à l’instant où celui-ci allait quitter son champ de vision. — Quel pouvoir ? Attendez, à quoi vous jouez ? Vous laissez Prune ici ? Précédé de son guide miniature, Sandro dégringola le sentier vers un vallon à la végétation rase. Ils contournaient la base du Mur au lieu de l’escalader. Une sensation d’engourdissement ralentissait parfois leur pas. L’écureuil trottait malgré tout avec énergie vers l’horizon où les derniers rayons du Soleil transformaient le ciel en brasier. Il houspillait Sandro, le forçait à accélérer. L’inquiétude lui fronçait le museau de manière assez comique. — Pourquoi doit-on courir déjà ? demanda finalement Sandro. — Allons bon, vous avez déjà oublié ? L’Ombre ! C’est l’Ombre de la montagne qui sape vos souvenirs ! Résistez, nous serons bientôt hors de danger. Sandro se concentra. L’idée d’une menace flottait loin dans son esprit, malgré ses efforts pour ne pas l’oublier. Plus il courait, cependant, plus l’inquiétude de l’écureuil devenait contagieuse. Le Soleil acheva sa course derrière les montagnes. Sandro s’imagina en train de fuir une toile d’araignée, se dégageant de son emprise fil après fil. Ce maléfice contaminait le cerveau bien plus sournoisement que le Gel. Il se souvint que Prune était toujours là-bas, dans l’ombre. Inconsciemment, il l’avait reléguée dans un coin de sa mémoire voué à être effacé très vite. Qu’avait-il oublié d’autre ? Hors d’haleine, Sandro se plia en deux, mains sur les genoux. Il lutta une bonne minute pour ne pas vomir. Les images de la nuit au gîte, la sensation du froid, le regard terrifié de sa sœur, tout cela lui revenait par vagues successives. D’abord désincarnés, les souvenirs reprenaient leur poids, le heurtaient comme autant de coups de poignard. Pour la première fois depuis des années, Sandro ressentit l’envie de pleurer. Il serra les poings, gronda longuement. Pas question de se ridiculiser à ce point ! Kavo revint sur ses pas, ses grands yeux humides. — Je suis navré, vraiment navré. — Vous l’avez piégée là-bas. Elle va tout oublier. Et sans elle, je ne retrouverai jamais ma famille. L’écureuil se frottait le museau, visiblement mal à l’aise. — Votre amie doit affronter l’épreuve de l’ombre, marmonna-t-il tout bas. Ainsi l’ont voulu les Seigneurs de ce Temps. Mais rassurez-vous, elle vous rejoindra pour le passage de l’Été. Sandro s’apprêtait à protester que Prune n’était pas son amie, mais il trouva l’aveu embarrassant. Au fond, ils pataugeaient tous les deux dans la même poisse, sans personne à qui se fier. Ses entrailles se serrèrent à cette pensée. — Ça ne change rien, articula-t-il, glacial. Elle vous faisait confiance, comme elle faisait confiance à Nattog. Je me demande ce qu’il en pensera, d’ailleurs. Kavo reposa ses petites pattes sur son ventre avec un profond soupir. Les étoiles s’éclairèrent par grappes, juste assez pour que le sentier prenne l’allure d’un mince ruban d’argent à travers la plaine. La marche reprit dans un silence pesant. Sandro peinait à avancer, vidé de toute énergie. La tête lui tournait. La végétation autour du chemin dégageait des parfums entêtants. Il ne garda de la fin de son périple que le souvenir d’une interminable descente en lacets, sous l’œil rond de la Lune. À plusieurs reprises, il crut s’être endormi en marchant. C’est dans cet état second qu’il découvrit soudain autour de lui une série d’auvents de bois et de feuillage, supportés par de délicates tiges de bois. Le village se révélait être un bosquet de maisons de fortune, pourvues chacune d’un foyer et de modestes paillasses. Cette nuit encore, il faudrait se contenter d’un confort spartiate. Sandro soupira. Même ses pires souvenirs de camping avec la famille faisaient figure de voyage tout confort à côté de ces poulaillers de plein air. La voix de Kavo se mêla à d’autres, près d’un feu aperçu entre des canisses. Sandro bâilla. Une main humaine se posa sur son épaule. Une jeune femme aux yeux brun doré l’observait avec bienveillance. Une auréole de cheveux châtains achevait de lui donner un air angélique. Sandro ne put en détacher son regard. Un homme au physique sec, mal rasé, mais souriant, se tenait à ses côtés. — Je suis Siesir, murmura la femme. Jean et moi t’offrons l’hospitalité. Viens te reposer, tu es en sécurité ici. Ils guidèrent Sandro vers le feu où l’attendaient des fougères amassées en matelas de fortune. Les petites silhouettes de trois jeunes enfants y reposaient, pelotonnées dans d’épaisses couvertures. Incapable de prononcer un mot, Sandro s’effondra à leurs côtés dans un sommeil sans rêve. Prune se sentait de plus en plus lasse. Cet étrange ragoût au fort parfum d’herbes l’apaisait, au point qu’elle crut s’assoupir sur son caillou. Elle luttait pour rassembler ses pensées. Quelque chose d’important s’échappait de son esprit, mais quoi ? La bouche pâteuse, elle tenta : — Quelqu’un m’attend. Je crois… Ornella secoua la tête. — Jusqu’à la fin du Printemps, tu ne pourras rien de plus pour lui. Suis-moi. Prune était trop épuisée pour protester. Elle se leva comme un automate à la suite de son hôtesse. Dormir. Ce désir l’habitait toute entière. Après une bonne nuit de repos, ses idées seraient plus claires. Dans la cabane, Ornella tira un grand rideau de patchwork, révélant un empilement de matelas posés à même le sol. Prune s’y assit, se délesta de sa besace et de ses chaussures, mais n’eut pas le courage d’en faire plus. Sa dernière sensation consciente fut de s’enfoncer dans une obscurité totale, comme si elle tombait dans un puits rempli d’encre noire.
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