8.
Un battement d’ailes furieux coucha les herbes hautes. Le feuillage du vénérable arbre frontière transforma la bourrasque en plainte sifflante.
Deux Seigneurs du vent se dressaient l’un devant l’autre. L’aigle Aquilon laboura la terre de ses serres en se posant devant Karaburan, le corbeau. Son regard étincelait, les plumes de son cou se hérissaient de colère.
— Comment avez-vous osé désobéir ? Je suis le Maître du conseil des Seigneurs !
Le corbeau ne cilla pas. Il ouvrit grand ses ailes à son tour, gonfla le poitrail. Si son aîné espérait de la soumission, il en serait pour ses frais.
— Vous m’avez laissé gérer cette situation. Je l’ai fait au mieux de nos intérêts.
— Cette jeune humaine est dangereuse !
— Elle est neutralisée, conclut le corbeau.
L’aigle agita ses ailes de plus belle. Les herbes volaient tout autour d’eux.
— Vous deviez vous assurer de son départ ! Notre devoir est de préserver ce Temps. Le Gel la poursuit.
— Plus là où elle se trouve. Elle partira au changement de Saison : tout rentrera dans l’ordre, Aquilon.
Le corbeau replia ses ailes sans se presser. Il ajouta, ironique :
— À moins, bien sûr, que vous ne regrettiez de ne pas avoir livré cette jeune fille au Gel. C’est l’odeur du sang qui vous manque ?
L’aigle rejeta la tête en arrière. Karaburan pouvait sentir son malaise.
— Vous persiflerez moins, corbeau, lorsque la guerre balayera ce Temps.
Les deux oiseaux se tenaient si proches désormais que leurs becs auraient pu se toucher. Leur tension se communiquait à l’air ambiant. Le vieux Seigneur fulminait et échauffait les okks autour de lui. Karaburan articula avec soin :
— L’accord consistait à la laisser traverser.
— L’accord consistait à ne pas la protéger, répliqua l’aigle.
Il parut regretter aussitôt sa répartie. Sa colère se dissipa, mais trop tard : le corbeau ne cacha pas sa satisfaction.
— Voilà donc votre vrai visage, murmura ce dernier.
À son réveil, Prune reposait sous un mille-feuille de couvertures fleurant bon la menthe poivrée. La lumière du jour s’infiltrait par les interstices des volets. Le rideau destiné à masquer le lit au reste de la pièce était encore tiré. Prune se sentait là comme dans un cocon douillet et protecteur. Ornella entra presque aussitôt dans la cahute.
— Enfin réveillée ? Debout là-dedans, l’eau de la toilette est chaude.
Elle déposa un broc fumant auprès d’une cuvette et d’une serviette propre. Prune la remercia et considéra le pain de savon. Ses idées flottaient à la dérive, encore embrumées de sommeil. Le souvenir de longs moments passés sous un jet d’eau brûlant, dans une salle de bain moderne, traversa son esprit. Un frisson agréable parcourut sa peau, suivi d’un autre d’angoisse. Il lui semblait que si elle s’éloignait de cette pensée, elle basculerait dans une immensité blanche et vide, sans plus rien à quoi se raccrocher. De quand datait ce souvenir ? Sourcils froncés, elle retira son pull et entama une toilette énergique.
L’épreuve. Ornella lui avait parlé d’une épreuve. Quelque chose d’important l’attendait. Sa maison, tout comme sa salle de bain confortable, se trouvaient bien loin. Un danger guettait, tout proche. Prune se mordit la lèvre. Les images de sa vie dans son Temps d’origine fuyaient dès qu’elle se concentrait pour en identifier une. D’ailleurs pourquoi essayait-elle de les retrouver au juste ? Une nouvelle montée d’angoisse fit palpiter son cœur.
Elle se hâta de se vêtir avant de sortir de la cabane, déterminée à tirer les vers du nez d’Ornella. Avant que Prune ait pu formuler la moindre question, la vieille femme lui asséna ses directives. À commencer par émincer des légumes, trier des racines et ciseler des herbes. Elle expliqua que le lendemain, il faudrait se lever plus tôt pour aller chercher de l’eau à la source.
Prune s’accrochait de toutes ses forces au fil de ses idées. Le danger, qui était en danger ? Comment… Ornella frappa deux fois dans ses mains en s’exclamant :
— Au travail !
Prune sursauta.
De quoi j’essayais de me souvenir, déjà ?
La question lui parut dérisoire.
Un baquet de lessive sous le bras, Ornella lui montra bientôt le chemin de la source, qui se révéla être un torrent glacial, tout bordé d’herbes et de fleurs. Y laver quoi que ce soit demandait une grande concentration, car le courant très vif arrachait tout des mains en un clin d’œil. Prune l’apprit rapidement à ses dépens. Elle dut courir comme une forcenée, sous les exhortations d’Ornella, pour rattraper une serviette emportée à vive allure.
Prune se tordit les chevilles dans les reliefs du terrain, les yeux rivés sur le morceau de tissu blanc. Heureusement, celui-ci se coinça dans quelques cailloux amoncelés un peu plus bas. Lorsqu’elle se pencha pour le récupérer, une vision s’imprima en elle : le visage d’une femme, un visage familier dans sa tristesse, puis celui d’une jeune fille blonde se succédèrent dans son esprit. Mais ils lui échappèrent dès qu’elle tenta de les saisir.
Danger.
Prune passa une main sur ses yeux. Un voile floutait son esprit. Se souvenir, se souvenir. Se souvenir de quoi ? Pourquoi ? Son impuissance l’irrita. La réponse se trouvait là, sur le bout de sa langue. Quelque chose d’important.
Elle remonta le torrent, toute sa volonté contractée autour de ces bribes de mémoire, le cœur emballé. De loin, elle interpella la vieille femme :
— Ornella ! Ornella, j’ai oublié une chose importante, quand je suis arrivée…
Prune s’arrêta net. Quand était-elle arrivée ? L’ermite lui sourit.
— N’y pense plus. C’est l’épreuve. Vis le moment présent, jeune fille.
Elle frappa deux fois dans ses mains. Prune sourit en réponse et lui montra la serviette.
— J’ai réussi à la rattraper !
L’eau rapportée à grand-peine du torrent servit à l’arrosage du carré potager. Prune s’employa ensuite à le protéger du froid en le couvrant de nattes. Le Soleil déclinait déjà derrière le Mur, aussi Ornella la rappela près du foyer :
— Regarde ça.
Elle agita une main parcheminée au-dessus des cendres, après y avoir déposé quelques brindilles sèches. Elle se mit à murmurer tout bas. Comme en réponse, quelques étincelles jaillirent, de la fumée s’éleva du bois, gagné par une discrète incandescence. Bientôt, les premières flammes apparurent et Ornella rajouta un peu de combustible Prune demeurait bouche bée.
— Comment faites-vous ? s’exclama-t-elle enfin.
— Je savais que ça te plairait. À ton âge, moi aussi je trouvais ce genre de magie formidable.
— Et plus maintenant ?
— Oh si, bien sûr, mais maintenant je sais que la magie des okks est une chose très naturelle. Pour des yeux innocents, elle semble miraculeuse.
— Vous pourriez m’apprendre ?
Ornella fit mine de s’offusquer de cette interruption, mais ses yeux riaient.
— Aaaah peut-être, qui sait ? Si tu travailles dur. Apprendre la langue des okks veut dire apprendre leur nature, leurs règles, les respecter.
Prune hocha la tête avec ferveur.
— Je suis prête.
Ornella soupira :
— D’accord, d’accord. Alors pour commencer…
Prune s’arc-bouta en avant, les yeux écarquillés, le cœur affolé.
— Tu vas peler des légumes.
La nuit tombée, après une dernière toilette de fortune, Prune se sentait exténuée. Les corvées s’étaient enchaînées toute l’après-midi, à des kilomètres de ce qu’elle avait imaginé apprendre sur la magie de la nature. Ce n’était pas désagréable de s’occuper les mains, d’autant que la montagne lui remplissait la tête d’images et de parfums. Elle mangea de bon appétit. Une saine fatigue coulait sur ses épaules, lui apportant enfin la paix.
Après le dîner, Ornella l’envoya se coucher avec de petits gestes nerveux, comme si elle chassait les mouches. Prune démêla mollement sa longue tignasse noire, les yeux déjà mi-clos.
Au matin, elle se souvint brièvement d’un endroit auquel elle aurait dû se rendre, ou bien d’un rendez-vous à honorer. Elle n’était plus très sûre. Ornella l’accueillit en frappant deux fois dans ses mains. Prune entama sa deuxième journée le cœur léger.
Les jours passèrent ainsi, au fil des tâches quotidiennes. Prune appréciait de plus en plus ce mode de vie. Son sens de l’orientation s’améliorait à force d’explorer la montagne et la forêt. Elle s’occupait du potager seule la plupart du temps, identifiait toutes sortes de plantes ou d’animaux inconnus jusqu’alors.
Ornella lui recommanda de ne pas s’aventurer au-delà du torrent, hors de l’ombre de la montagne. Elle risquerait de tomber dans les buissons cinglants, ou dans des zones contaminées par les envies. Invisibles, elles vous saisissaient le cœur et vous torturaient de l’intérieur jusqu’à être satisfaites. Prune obéissait scrupuleusement : s’exposer à ce poison conduisait à des hallucinations, des obsessions, et sans secours, à la mort.
Parfois, dans les petites heures de l’aube, une angoisse passagère l’étrei-gnait : elle réalisait que sa vie ne s’était pas toujours limitée à l’ermitage. Avant le printemps, il y avait eu quelque chose d’autre. Ce « quelque chose » qui tachait son bonheur d’une ombre noire tenace, un vide qu’elle ne s’expliquait pas.
Prune l’oubliait sans remords dès le lever, comme un rêve chassé par la lumière du jour.
Au fil du temps, des pensées nouvelles s’insinuèrent dans son esprit, tels des papillons. Prune croyait les saisir au vol, mais elles fuyaient aussitôt, en ne lui laissant qu’une impression de mouvement et de couleur. Puis elle s’accoutuma, les autorisa à voleter dans sa tête sans chercher à les rattraper.
Il n’était plus question de magie okk autour du feu. Les enseignements d’Ornella se limitaient aux gestes nécessaires à la vie. Cependant, dès que Prune admit les papillons dans son esprit, ses perceptions changèrent. Ses sens s’affinèrent. Puis elle prit conscience que le décor qu’elle croyait si bien connaître recelait une dimension cachée, par-delà ses sens physiques.
Lorsqu’elle avait une minute de libre, elle se perchait sur un rocher ou dans les branches d’un arbre. Elle percevait des courants dans l’air, même les jours sans vent. Elle devinait des soubresauts invisibles dans les remous du torrent. Ses mains fourmillaient lorsqu’elle touchait le bois, la pierre, les feuilles, l’eau.
Prune ne doutait pas de l’origine de ces sensations : Ornella serait bien surprise qu’elle soit capable de ressentir aussi bien la présence des okks.
Moins agréables furent les premiers jours d’averses, qui diminuaient le temps passé dehors et rendaient les tâches moins plaisantes.
La nuit, Prune ne rêvait que de la montagne, du torrent, de course le nez au vent à travers un corps animal. Quelle joie féroce de détaler à quatre pattes entre les arbres, de flairer avec précision les odeurs portées par le vent ! Les okks dansaient autour d’elle sous la forme de feux follets aux couleurs insaisissables. Au réveil, elle devait fournir un gros effort pour se remémorer sa nature humaine.
Les pensées papillon ne quittaient plus son esprit. Mieux, l’étincelle ne demandait plus qu’à jaillir du bout de ses doigts. Le besoin de la libérer l’empêchait parfois de s’endormir le soir.