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1084 Words
I Marie-Louise ressentit les premières douleurs vers 10 heures, alors qu’elle aidait Jean-Maï dans le champ haut. Le soleil de la fin de juillet tapait déjà fort en cette année 1909 et la moisson serait bonne. La paire de chevaux brun-roux aux paturons énormes tirait avec une régularité métronomique la faucheuse qui faisait cliqueter ses dents affûtées avec soin la veille au soir. Le blé fauché s’étalait au sol en tapis doré, et la marmaille le Floc'h, sous les ordres de la mère, gerbait la paille et ses épis. Il n’y avait pas de cris, les sept gosses en âge de marcher travaillaient en silence et en cadence. Le plus jeune avait quatre ans et la plus âgée douze. Cinq filles et seulement trois gars. La ferme était en danger et les quatre filles à marier coûteraient cher ; c’est ce que se répétait Jean-Maï quand il n’avait pas le moral. Pourvu que celui qui arriverait soit un gars bien costaud, car il commençait à prendre de l’âge, le Jean-Maï. L’hiver, ses articulations commençaient à le faire souffrir. Le huitième enfant, une fille, qui n’avait que dix-huit mois, babillait sous l’ombre d’un chêne au sommet du talus nord, près de l’entrée du champ. Les vipères ne se montraient jamais quand la mécanique fauchait : le pas des chevaux et le cliquetis mécanique de la faucheuse engendraient suffisamment de vibrations dans le sol pour les faire fuir. La gamine ne risquait rien. Marie-Louise se tint le ventre. Le travail commençait. Elle profita que l’attelage revenait vers elle pour faire signe à son mari qu’elle devait s’arrêter de travailler. Elle n’avait aucune crainte concernant l’accouchement ; dame, quand on en est à son neuvième, on est un peu habituée et le passage est moins difficile que pour le premier. Jean-Maï prit le temps de dételer les deux chevaux et les mener à l’ombre avant de rejoindre sa femme assise à terre le dos contre le talus, en contrebas du chêne où babillait toujours la huitième. — Je crois que je n’aurai pas le temps d’arriver à la maison… — Gast, il aurait pu attendre un peu avant de vouloir sortir, celui-là. Marie-Louise eut un sourire qui se transforma en rictus de douleur. — Comment sais-tu que c’est un gars ? — Parce qu’il le faut : on a déjà cinq filles, tu te rends compte ? Se redressant dans un mouvement de crispation, les mains soutenant son ventre, elle eut encore la force de répliquer : — Ce n’est pas de ma faute si tu ne sais faire que des filles. Cette fois, l’homme ne répondit pas. Cette répartie était le résultat d’un fait que tous dans le bourg pensaient avéré : le bruit courait que Jean-Maï avait eu une aventure dix ans auparavant avec une fille de la côte et qu’il était le père d’une autre petite bâtarde ; donc il ne faisait que des filles, c’était aussi simple que cela. À tel point qu’au bistrot de la place de l’église, il se racontait également que les trois gars de la famille le Floc'h étaient d’un autre père, voire de trois autres pères, vu que la Marie-Louise était plutôt gironde et souriante et que tous les gars envieux des lieux-dits environnants auraient bien aimé être à la place du Jean-Maï dans le secret du lit-clos durant les longues nuits d’hiver. Jean-Maï ne comptait plus les fois où les soirées de beuveries, il avait fait le coup de poing pour laver ces affronts ; mais il avait beau être costaud, celui qui lançait l’insulte n’était jamais seul et il rentrait souvent à la ferme le visage cabossé, les yeux au beurre noir et le nez saignant. Le cri de douleur de sa femme chassa les images de bagarres qui étaient remontées dans sa cervelle. — Ça vient, je perds les eaux… L’homme lança une bordée de jurons dont la langue bretonne est riche et friande. Répartis en arc de cercle devant les jambes écartées de leur mère, les enfants guettaient avec intérêt l’arrivée du nouveau-né. Ils faisaient peu de différence entre un accouchement et une mise bas ; le processus était naturel et l’aînée avait déjà, toute seule, aidé une vache à vêler en mettant les mains au fond de l’utérus de l’animal pour aller chercher les pattes du veau qui refusait de sortir. Marie-Louise haletait ; entre deux éclairs de douleur qui passaient derrière ses yeux, elle se mit avec angoisse à se remémorer le dernier accouchement de sa mère. C’était comme aujourd’hui, dans un champ ensoleillé, un mois de juin en fin de journée. Sa mère qui venait de fêter ses quarante ans allait accoucher de son quatorzième enfant et c’était Marie-Louise qui allait l’assister. Elles gardaient les six vaches de la ferme dans un champ au sommet d’un vallon. Au bas de la colline, caressée par le soleil baissant entre les arbres, l’eau paresseuse du Sullé lançait des éclairs d’argent. Les deux femmes furent surprises par l’arrivée inopinée de l’enfant qui n’était prévu que pour le mois suivant. Tout comme aujourd’hui pour Marie-Louise, la mère n’aurait pas le temps d’arriver à la ferme pour accoucher. Elle s’était allongée sur l’herbe, jambes écartées et genoux levés. Les deux femmes avaient attendu une heure, la mère en souffrant, la fille en tressant des joncs verts. Puis l’enfant était apparu d’un coup et était sorti en moins de cinq minutes. Autour des jambes, l’herbe était rouge et la tache avait grandi, et grandi encore. Alors, Marie-Louise avait compris et s’était mise à hurler. La mère était morte doucement en se vidant de son sang. Marie-Louise avait quinze ans. C’était il y a vingt ans, c’était hier. Il ne fallait pas que cela soit aujourd’hui. Elle agrippa la manche de la chemise de son mari et secoua son bras : — Je ne veux pas mourir comme ma mère. Empêche-moi de mourir. Jean-Maï, blême ne savait trop que faire. Travailler dur, monter un mur, réparer un toit, mener les bêtes, tuer le cochon, ça, il savait faire. Mais assister sa femme dans un accouchement, il n’y arrivait pas. C’était vraiment un truc de femme. Il arriva à balbutier : — Mais non, tu ne vas pas mourir, grosse bête. Marie-Louise poussa un cri : — Il arrive… Les enfants, dans un même mouvement, se baissèrent pour mieux voir la calotte saignante et chevelue apparaître entre les cuisses de leur mère. Elle poussa, comme savent faire les parturientes dans ces moments, et après une longue attente, l’enfant parut. C’était une fille. Le cordon était entortillé autour du cou minuscule et la petite dernière était d’une teinte alarmante. Le visage avait la couleur d’une prune mûre. Dans un éclair de lucidité, sans savoir consciemment ce qu’il faisait, Jean-Maï se précipita et coupa le cordon avec son couteau au manche de corne qui ne le quittait jamais, puis il défit le lien qui enserrait le cou du bébé qui aspira une grande goulée d’air et se mit à hurler. La petite avait le visage violet. L’homme regarda le nouveau-né, haussa les épaules et dit à sa femme : — Encore une fille... Celle-là est d’une drôle de couleur... On l’appellera Violette... Mais que va-t-on bien pouvoir faire de toutes ces filles ? Ce jeudi vingt-neuf juillet 1909 la vie de Violette venait de commencer.
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