II

1383 Words
II Le Père avait allumé un feu dans la grande cheminée à l’aide d’un fagot de petit bois qui donnait une flamme haute et qui l’hiver vous cuisait d’un côté tout en vous laissant l’autre face gelée. Quand la flamme serait devenue braise, Jean-Maï disposerait trois grosses bûches de chêne pour faire chauffer, dans une lessiveuse de zinc posée sur un trépied, l’eau tirée du puits. La ferme possédait son propre puits ce qui était une autre source d’envie de la part des fermiers alentour qui eux, devaient aller puiser dans le puits commun au village. Après avoir terminé le fauchage du champ haut et gerbé le blé, la famille augmentée d’une nouvelle arrivante était rentrée en procession dans la demeure ancestrale, érigée en 1687 par un aïeul présumé de Jean-Maï. Ce dernier s’était d’abord occupé des chevaux, puis de la traite, aidé par Germaine, la fille de dix ans. Ensuite, il avait soigneusement nettoyé la moissonneuse qui avait avantageusement remplacé deux journaliers et qui avait été achetée en commun avec son beau-frère Théodore. Pendant ce temps, la marmaille s’occupait en deux équipes : l’une préparant un repas de pommes de terre arrosées de petit lait de baratte, tandis que l’autre tirait l’eau du puits à l’aide d’une manivelle qui enroulait une chaîne de 10 mètres autour d’un fût de bois. Les gosses devaient se mettre à trois pour faire remonter le seau qui au bout de sa chaîne pesait aussi lourd qu’eux. À la lumière de deux lampes à pétrole, le père et la mère déposèrent, sur le sol de terre battue, la bassine pleine d’eau chaude et Marie-Louise baigna Violette qui hurla comme si elle était persuadée que sa mère voulait la noyer telle une portée de chatons. Quand le bébé fut propre et fatigué de crier, Marie-Louise lui donna la tétée. La famille le Floc'h refusait de confier ses enfants à une nourrice bien que, suivant les affirmations des anciens, un bébé venant de naître est « inachevé ». On devait attendre vingt jours avant que la mère le nourrisse sans danger. Peut-être était-ce également un moyen de ne pas trop s’attacher au nouveau-né, au vu du taux de mortalité régnant dans l’Argoat. Quand l’enfant fut repu et commença de faire des bulles de lait, il fut entortillé dans un linge serré sur la poitrine, ce qui l’empêchait de bouger, de sorte qu’en grandissant elle ne se retrouve pas « tordue ». Sur la tête, Violette se vit affublée d’une calotte de laine écrue, tenue par une b***e qui appliquait les oreilles serrées contre le crâne et passait sous le menton. Quand l’habillage compliqué fut terminé, la petite fut confiée aux soins de l’aînée, désignée d’office comme mère suppléante. Alors seulement Marie-Louise s’occupa d’elle ; elle se mit nue et entra dans la lessiveuse qui déborda sur le sol de terre battue ; elle se lava précautionneusement avec un linge propre. Accroupie dans l’eau, elle se mit à chantonner, non qu’elle fût satisfaite d’avoir une nouvelle fois engendré une fille, mais simplement heureuse de n’être pas morte. Demain, Violette, serait baptisée, puis comme c’était également jour de lessive, elle changea de sous-vêtements, de robe et de tablier. Elle eut le sentiment d’être neuve. Pimpante, malgré une douleur sourde au bas ventre, elle installa Violette dans le berceau en chêne, fabriqué par Jean-Maï et qui servait pour la neuvième fois. L’enfant dormait à poings fermés. Le calme était redescendu sur la ferme, la famille le Floc'h s’attabla. Le père traça avec son couteau au manche de corne le signe de la croix au dos du pain avant de l’entamer puis distribua à chacun une tranche odorante. La famille mangea en silence, installée en rang d’oignon sur les bancs, de chaque côté de la longue table de chêne noircie par la fumée qui s’échappait de l’âtre, quand le vent venait de l’ouest ; puis les gosses allèrent se coucher en grimpant à l’échelle de meunier menant au grenier séparé en deux parties : une pour les enfants, l’autre plus vaste pour le grain. Les nuits de grand vent, les enfants et leurs deux chattes blanches, gardiennes du grain, s’endormaient sur leurs paillasses au son de castagnettes que produisaient les vibrations des ardoises. Restés seuls, Marie-Louise et Jean-Maï firent ce qu’ils faisaient chaque jour avant d’aller se coucher dans le lit-clos : elle fit la lecture du journal à son mari qui ne savait ni lire ni écrire, ne parlait que le breton et continuait de le faire malgré l’interdiction promulguée par la loi scélérate du 29 septembre 1902. Marie-Louise était d’accord avec son mari : le gouvernement n’avait pas à s’occuper de ce genre de chose. Si un Breton voulait continuer de parler sa langue, quel mal y avait-il à cela ? Lui était sorti de l’école primaire des curés à huit ans, sans avoir rien appris d’autre qu’esquiver les coups de bâtons pédagogiques. Elle avait son brevet diocésain, parlait français, breton et latin. C’était elle qui faisait office d’écrivain public dans la commune et quelques fois au-delà. Marie-Louise était une progressiste et bien que catholique pratiquante, il lui arrivait souvent de débattre avec le curé d’affaires politiques, mais comme elle était fine mouche et aisée en rhétorique, elle énervait le curé et la conversation se terminait à chaque fois par la même phrase : « Tu ne peux pas comprendre, Marie-Louise, tu n’es qu’une femme ! ». Ce à quoi elle répondait invariablement : « Vous verrez Monsieur le curé, un jour nous aurons le droit de vote et nous aurons même des représentantes au parlement ». Ce qui faisait rire aux éclats le vieux curé. Jean-Maï, lui, était un taiseux, ses opinions, il les gardait pour lui, et s’il lui arrivait d’aller à confesse, le curé n’entendait que des banalités. Pour lui, Dieu devait être sourd, car on avait beau lui adresser des prières, Il ne répondait jamais. Combien de fois avait-il demandé à Dieu la grâce d’avoir des fils robustes ? Et cette fois encore, il héritait d’une fille. Ce Dieu-là était un drôle de loustic qui aimait faire des farces. Jean-Maï était certain qu’un jour ou l’autre, il aurait l’occasion de s’expliquer avec son créateur, ou les anciens dieux, mais en attendant, il se démenait autant qu’il pouvait pour faire vivre sa famille décemment avec ses douze hectares de terre. Marie-Louise referma le journal et observa son mari. Il était beau gars, avec des épaules larges, plutôt grand pour un Breton, un visage agréable et fin, de beaux cheveux noirs épais. C’est ce qui l’avait séduite quand elle était jeune fille à marier : son visage. La plupart des hommes de l’Argoat avaient la face un peu lunaire ; lui, son Jean-Maï, avait un visage fin, un menton volontaire, de beaux yeux bleus d’océan calme et une carrure comme celle de ces hommes en maillot que l’on voyait dans les réclames pour les bains de mer. Et puis sa moustache... Bien noire, virile, qui le faisait ressembler à Théodore Botrel. Son Jean-Maï avait une allure d’aristocrate. Elle avait su tout de suite que ce serait un bon géniteur pour sa descendance. Mais voilà, il y avait eu toutes ces filles. Il avait raison le Jean-Maï : toutes ces filles à marier, cela en ferait des trousseaux et de l’argent à débourser. Elle allait devoir en plus se dépenser sans compter afin d’arranger les mariages de ses trois gars pour agrandir la ferme. En attendant, elle devait récupérer de son accouchement. Elle se prépara une décoction d’écorce de saule qui allait calmer la douleur lancinante de son bas ventre, puis l’ayant bue, elle se tourna vers son mari qui avait les yeux dans le vague. — Je suis fatiguée, Jean-Maï, je voudrais me reposer. — Je comprends ma femme, allons dormir. Jean-Maï fit le tour des animaux, en premier lieu les chevaux, ensuite les vaches ; il vérifia que le poulailler était bien fermé, retourna à la ferme, rangea les onze paires de sabots en les calant derrière la porte, ce qui constituait un efficace système d’alarme, au cas où un animal errant aurait souhaité venir visiter la demeure. Puis il rejoignit Marie-Louise qui avait enfilé une chemise de nuit de coton. Ils s’installèrent dans le lit-clos où un homme normal ne pouvait pas se tenir allongé complètement. Le seul moment dans la vie où l’on se devait d’être allongé de tout son long, c’est quand on était mort. Alors pour éviter de « passer » dans son sommeil, on dormait à demi assis. Jean-Maï referma derrière eux les portes coulissantes du lit-clos, s’adossa sur les deux gros oreillers bourrés de balles d’avoine, s’inséra dans la chaleur sèche de la couette elle aussi remplie de balles d’avoine, éternua deux fois à cause de la fine poussière, chercha à tâtons la main de sa femme, la trouva, la serra fort, ferma les yeux et s’endormit instantanément du sommeil du juste. Dehors, la Lune montante éclairait le bocage et les landes d’une lumière d’argent froid et noircissait les ardoises bleues. Un hibou hulula au loin, et quelque part sur la lande, le grincement des roues de la charrette de l’Ankou avertissait qu’une âme allait rejoindre le Ciel. Une vie venait d’arriver, une vie s’en allait. C’était la loi de la nature.
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