III
Violette s’éveilla au chant du coq et toute la maisonnée en profita. Elle avait fait une nuit complète, ce qui était un bon présage. Marie-Louise lui donna le sein et l’enfant se tut immédiatement. Après avoir goulûment tété sa mère et roté avec une force surprenante pour un nouveau-né, elle se rendormit aussitôt.
Marie-Louise alluma un feu dans la vaste cheminée et mit de l’eau à chauffer dans une marmite pour préparer le café. Aujourd’hui, Violette allait être baptisée, alors on boirait du vrai café, et non la chicorée des jours ordinaires.
Marie-Louise était assez satisfaite du confort de son intérieur, car son Jean-Maï avait installé une grande auge de pierre contre un mur près de la fenêtre, et cela était bien pratique pour faire la vaisselle et baigner les jeunes enfants. Pour le reste, la maison était meublée comme toutes les autres : une grande table avec des bancs, un lit-clos le long d’un mur avec son banc qui servait de coffre à vêtements, deux grandes armoires accolées le long du mur nord aveugle, une petite table près de l’âtre et des niches dans les murs de pierres pour ranger les ustensiles de cuisine. Sur le linteau de la cheminée de granit s’alignaient des boîtes de fer contenant le café, la chicorée, la farine et autres denrées alimentaires mises à l’abri des rongeurs. Marie-Louise, tout en préparant le café, jeta un regard circulaire dans la pièce à vivre : elle était fière de son logis propret, aux meubles cirés qui sentaient bon, au sol de terre battue entretenu chaque jour, où pas une épluchure ne traînait. Sa maison était bien plus confortable, en tous les cas, que bien d’autres du voisinage qui vivaient encore sous le même toit que les animaux, seulement séparés d’eux par une cloison de bois. Le résultat de cette situation était que les habitants profitaient de la chaleur animale, mais également de leurs odeurs ; en été les mouches bourdonnaient dans les demeures comme des myriades d’essaims d’abeilles et laissaient leurs chiures un peu partout. Leur ferme, à Jean-Maï et à elle, comportait trois bâtiments en dur, érigé au fil des générations et qui formaient un U : une longère d’habitation, à sa droite une étable où six vaches étaient à l’aise, à sa gauche une petite écurie pouvant contenir quatre chevaux. Aujourd’hui il en restait la moitié, deux avaient été vendus pour acheter de la terre deux ans auparavant.
Si les récoltes de cet été tenaient leurs promesses, ils auraient assez d’argent pour acheter une cuisinière à bois à trois trous et un bain-marie avec robinet, que Marie-Louise avait repéré dans une annonce promotionnelle du journal paroissial. C’en serait fini de faire la cuisine le dos courbé dans la cheminée ; et elle aurait de l’eau chaude ! Quoi qu’en disent les voisins, la modernité avait du bon.
À neuf heures, Louison, la sœur de Marie-Louise, et son mari Théodore vinrent frapper à la porte. Ils étaient en habit de fête : elle en tablier brodé et coiffe empesée, lui en gilet et chapeau du dimanche. Ils avaient même mis leurs souliers de cuir. Marie-Louise et sa sœur Louison allèrent s’esbaudir devant le berceau de Violette tandis que les hommes attaquaient leur première bouteille de cidre de la journée. Ce cidre, c’était Jean-Maï qui le produisait à partir des pommes acides d’un petit verger. Quand les bouteilles n’explosaient pas — ce qui arrivait quelquefois — il était tout à fait buvable, titrait 6 ou 7 degrés, vous crispait les mâchoires et vous rinçait les gencives.
À dix heures, on para Violette de ses habits de baptême : une robe blanche cachait le gilet qui la momifiait et sur sa tête, la calotte en laine écrue avait été remplacée par une autre de laine blanche, symbole de pureté.
Le père portant la fille, ils s’installèrent dans la carriole attelée de Théo, Louison restant tenir compagnie à Marie-Louise qui ne pouvait pas se rendre à l’église pour le baptême de sa fille. Elle était impure et le resterait durant encore vingt jours, après quoi, elle aurait de nouveau le droit de franchir les portes de la grande église de Plésidy, se faire bénir par Monsieur le curé et redevenir pure et accessoirement remplir ses devoirs conjugaux. La marmaille restait également à la ferme ; il fallait bien s’occuper des bêtes, nourrir les poules et ramasser les œufs, et tourner la baratte pour faire la livre d’un beurre odorant qui serait vendu avec cinq autres mottes, le samedi au marché de Bourbriac.
Marie-Louise, qui lisait beaucoup de revues et avait une tendance naturelle à remettre en question ce qui lui semblait injuste, trouvait la tradition des 21 jours d’impureté particulièrement ridicule, mais elle se pliait aux usages et ne voulait pas faire pâtir sa famille des on-dit malveillants qui avaient une fâcheuse tendance à se propager à grande vitesse dans la commune. Déjà que la maisonnée traînait une réputation sulfureuse avec cette soi-disant coucherie de Jean-Maï, elle ne voulait pas en rajouter. Alors elle versa quelques larmes et renifla quand la carriole, tirée par un beau cheval bai qui appartenait à son beau-frère, s’éloigna sur le chemin abrité du soleil par deux hauts talus plantés de chênes qui formaient une voûte bruissante.
Juste à l’entrée du bourg, Jean-Maï arriva à la hauteur de la cabane en bois d’Inna. Personne ne savait d’où venait cette vieille femme édentée et bossue qui ne vivait que de la générosité de la bourgade. Pas même le diskonter ne devinait qui elle était réellement ni quel était son âge. Elle se disait sorcière et faisait peur aux enfants qui passaient devant sa cabane branlante. On ne lui connaissait pas d’amis, pas de famille et personne encore en vie dans le bourg et les villages n’avait l’idée de la date de son arrivée, ni même si elle était arrivée un jour. C’était comme si elle avait toujours été là.
Quand l’attelage de Jean-Maï passa devant la cabane, Inna et sa chèvre se tenaient roides toutes les deux de l’autre côté du fossé, pieds et pattes dans l’herbe rase. Jean-Maï leva la main pour la saluer. C’était un jour où l’on se devait d’être joyeux et le faire savoir.
— Tu nous as encore fait une belle petite fille, Jean-Maï.
L’interpellé stoppa l’attelage.
— Comment sais-tu que c’est une fille ?
— Je sais.
L’homme haussa les épaules. Toute la région savait à cette heure que Violette était née. Comment pouvait-il s’être laissé avoir par la vieille ? Il s’apprêtait à reprendre son chemin quand une idée lui vint. Une idée qui ne coûtait rien. Puisqu’elle se disait sorcière et savait tout, pourquoi ne pas poser la question que tout parent se pose ?
— Toi qui sais tout, dis-moi comment ma fille se tirera des pièges de la vie ?
— Mieux que bien d’autres. Mais elle connaîtra des malheurs, surtout deux grands malheurs.
— Seulement deux ?
— Oui, alors que toi, tu n’en connaîtras qu’un seul.
Jean-Maï sourit. Un seul malheur, l’avenir était plutôt radieux. Puis il eut peur.
— Je vais perdre ma femme ?
— Idiot, je ne te parle pas des petits malheurs de la vie. Je te dis que tu verras un très grand malheur s’abattre sur le monde.
Peu convaincu par cette prédiction, il demanda des précisions à la vieille.
— Dis-m’en plus, la vieille.
— Non ! Il sera bien temps de le découvrir. Mais sache que ta fille s’en va vers des temps troubles.
— Tous les temps sont troubles ! Depuis que le monde est monde.
— Donne-moi une pièce.
Jean-Maï fouilla dans son gousset et jeta quelques sous à la vieille qui les attrapa au vol. La chèvre émit un grincement étrange. Un merci, peut-être ?
L’homme remit en route la carriole d’un claquement de langue.
Les cloches sonnèrent pour Violette, mais moins longtemps que si elle avait été un petit mâle. Aussi, tous ceux qui n’étaient pas dans l’église et œuvraient dans les champs alentour surent que Jean-Maï avait encore engendré une tirelire plutôt qu’un robinet.
Après la cérémonie, on distribua aux enfants des dragées, puis tous les paroissiens présents, enfants compris, se dirigèrent vers le bistrot situé juste en face de l’église, sous le regard envieux du curé qui avait encore une messe à célébrer et ne pouvait aller lever le coude avec ses ouailles. Il se consola en pensant qu’au moins, la petite avait maintenant une existence légale et qu’elle pouvait mourir : les portes du paradis lui étaient grandes ouvertes.
Pour l’heure, au deuxième jour de sa petite vie, Violette franchit, dans les bras de son père, la porte d’un bistrot enfumé où les hommes parlaient fort. Étrangement, Violette ne pleura pas et continua de dormir comme si de rien n’était ; même quand Jean-Maï la tint haut au-dessus de sa tête pour que tous puissent voir l’enfant emmaillotée comme une minuscule momie. Les tournées s’enchaînèrent, le ton monta.
Par-dessus le brouhaha, la voix éraillée, mais forte de Germain se fit entendre :
— Au moins, celle-là, tu peux être sûr et certain qu’elle est de toi.
Germain, alcoolique convaincu qui à vingt-huit ans continuait de vivre avec sa mère, était assez mal vu de l’ensemble du village. Il ne travaillait que pour s’acheter du mauvais pinard, provoquait les hommes et tournait autour des femmes avec des gestes obscènes. Quelques voix se firent entendre pour l’obliger à se taire, mais fort de tout le vin qu’il venait d’ingurgiter, il se fit plus provocant :
— C’est sûr que si ça avait été un gars t’aurais pu douter, pas vrai Jean-Maï ?
Le silence se fit dans le bistrot.
L’interpellé déposa Violette dans les bras de Théo et s’avança, la mâchoire serrée, à travers les grappes des buveurs qui se reculaient sur son passage. Il arriva à la hauteur de Germain.
— Répète !
— Pas besoin. Hein, les gars, qu’on sait tous ce qu’il en est du Jean-Maï ?
Ce dernier allait frapper quand la voix du cafetier résonna dans le silence :
— Ça suffit ! Allez vous battre dehors et toi, Jean-Maï, sois plus intelligent que ce poivrot.
Jean-Maï haussa les épaules. Le patron avait raison, Germain ne valait pas la peine qu’on se coltine avec lui. Il fit demi-tour, son dos exprimant tout le mépris qu’il avait pour le poivrot. Alors, Germain saisit une bouteille qui traînait sur le comptoir et frappa, visant le crâne. Heureusement pour Jean-Maï, son chapeau fit riper la bouteille vers son épaule. Mais le coup était v*****t. Et l’agressé couina de douleur.
Pendant que Jean-Maï se tenait l’épaule gauche, Théo déposa Violette sur le comptoir et allongea une droite qui toucha Germain au menton. N’importe qui d’autre dans le café se serait étalé, car le père Théo était un gars rapide aux muscles durs et aux mains carrées et solides comme des enclumes, mais Germain ne fit que vaciller et se raccrocha au comptoir, bousculant du coude Violette qui fit une rotation d’un demi-cercle sur le zinc, telle l’aiguille d’une boussole cherchant le nord. Elle se mit à hurler.
Alors, oubliant sa douleur qui se transformait peu à peu en un élancement qui tenait d’une torture au fer rouge, Jean-Maï se rua sur Germain et le cogna de toutes les forces qui lui restaient. Le poivrot tomba à genoux et Jean-Maï continua de lui marteler le visage. Les consommateurs, la surprise passée de voir tant de violence, finirent par immobiliser Jean-Maï, tandis que Germain, les bras ballants, toujours à genoux, pissait le sang, nez et pommettes éclatés.
Théo retint son beau-frère qui se calma aussi soudainement qu’il s’était mis en rage. Alors ce dernier, se tenant l’épaule qui le faisait de plus en plus souffrir, regarda Germain prostré et lui dit :
— Pourriture, touche encore une fois à la petite, ou dis du mal de ma famille et là tu verras ce qu’est un le Floc'h en colère.
Puis, se retournant vers les consommateurs qui soudainement avaient fait silence, il poursuivit :
— Et vous autres qui médisez dans mon dos, ce que je viens de dire à Germain est valable pour vous tous. Je ne veux plus jamais entendre vos histoires et vos ricanements. C’est compris ?
Quelques voix se firent entendre pour protester de leur bonne foi.
— Je vous le dis une dernière fois : médisez encore et que cela me vienne aux oreilles, et vous verrez ce que cela fait quand je suis vraiment en colère.
Le silence se fit. Alors Jean-Maï déclara d’une voix forte :
— Et toi, patron, remets à boire à tout le monde.
Hésitant un bref instant, il continua :
— Et même à ce porc de Germain.
C’est à ce moment que quelqu’un lui mit la main sur son épaule blessée. Il laissa échapper un bref cri de douleur.
— Je sais que tu n’es pas un douillet, Jean-Maï, alors si tu as si mal, il faudrait peut-être que je regarde ça. On dirait bien que tu as la clavicule cassée. Mais pour un beau baptême, c’était un beau baptême dont on se souviendra longtemps... Bon, allez, viens t’asseoir là-bas et tâche d’enlever ta veste sans te détacher le bras.
Le visage crispé, Jean-Maï se dirigea vers le fond du bistrot et se laissa tomber sur un banc.
Précautionneusement, il enleva son gilet brodé et laissa Yves Legarzmeur, médecin de son état, l’examiner.
Le retour vers la maison se fit en silence ; Théo menant le cheval, et Jean-Maï tenant précautionneusement au creux de son bras droit valide, la petite Violette qui pour ce deuxième jour de vie avait eu son comptant d’aventures.
Le médecin avait passé autour des épaules du blessé une sangle qui se croisait sur la poitrine et dans le dos. Par chance, l’os n’avait pas été cassé, mais probablement luxé et Jean-Maï en serait quitte pour un bon mois à éviter les travaux trop rudes et les bagarres.
En arrivant, avant que sa belle-sœur ne se fâche, Théo expliqua ce qui s’était passé en prenant la défense de son beau-frère et Marie-Louise fut compatissante.
— Tu as très mal ?
Son mari fit non de la tête.
— Alors tu pourras continuer la moisson. Je te rappelle que nous avons décidé d’acheter une cuisinière, et que ce n’est pas le moment de fainéanter.
— J’y arriverai ; il me reste un bras, et ça suffit pour conduire un attelage. Tu l’auras, ta cuisinière.
— J’y compte bien !
Et se retournant, elle fit un clin d’œil à sa sœur et lui glissa au creux de l’oreille :
— Avec son épaule cassée, au moins il ne fera pas l’andouille au bistrot.
La famille au grand complet se mit à table et s’offrit un repas de fête avec de bonnes tranches de lard, du pâté, des pommes de terre au beurre, du ragoût de lapin, le tout arrosé d’un vin à la provenance douteuse, mais qui vous faisait monter le bonheur à la tête, avant de vous le faire regretter le lendemain. Violette faisait maintenant partie intégrante du monde. Le Bon Dieu l’avait acceptée dans sa grande famille.