IV

2673 Words
IV Violette avait fêté ses cinq ans le vingt-neuf juillet de l’année 1914. Elle était maintenant une gamine éveillée, curieuse de tout comme une jeune chatte. Elle avait hérité de son père des yeux d’un bleu-gris magnifique, mais qui lui faisait un regard un peu froid et calculateur. De sa mère elle tenait une chevelure auburn abondante et bouclée, des traits fins, des membres déliés. En un mot, c’était une belle enfant. La seule chose que lui reprochait son père était le manque d’attrait qu’elle mettait aux travaux domestiques et son inaptitude à aider sa mère au potager : Violette n’aimait pas se salir les mains ; elle préférait de loin une activité que Jean-Maï décrétait parfaitement accessoire : la lecture. Sa mère, durant l’hiver dernier, avait fait la classe aux deux petites, Célestine et Violette, qui s’ennuyaient ferme. Pour les distraire, leur mère avait commencé à leur apprendre à lire. Célestine avait trouvé l’exercice ennuyeux et avait fait quelques progrès laborieux, mais sa sœur, bien que plus jeune de dix-huit mois, l’avait trouvé passionnant. En six mois, elle était passée du déchiffrage ânonné à la lecture rapide et aisée. Et si elle ne comprenait pas chaque mot, elle percevait le sens général des articles du journal qu’elle lisait maintenant tous les soirs à son père. Jean-Maï, fier comme un paon de l’intelligence de sa fille, s’en était vanté au bistrot, et pour prouver aux sceptiques qu’il ne mentait pas, il les avait invités à venir se rendre compte sur place. En conséquence Violette était devenue une sorte de bête de foire et le village, puis le bourg tout entier défilaient épisodiquement chez les le Floc'h pour entendre la petite prodige qui à cinq ans était capable de lire la feuille de chou régionale. Le père Antoine, curé de Bourbriac, avait même fait venir le délégué de l’évêché de Guingamp pour constater le fait. Un peu rétrograde, l’homme d’Église craignait surtout, sans le dire, que la petite Violette fût possédée par le Diable, mais heureusement pour la famille le Floc'h, il se trouvait que le délégué de l’évêché était un jésuite qui enseignait la physique et les mathématiques au lycée catholique de Guingamp et avait l’esprit ouvert. Il avait donc rassuré le vieux prêtre en lui affirmant que la petite n’était simplement qu’un peu en avance sur les autres enfants et que cela arrivait de temps à autre, « même dans les familles de cultivateurs », avait-il précisé. Marie-Louise, au début de ce défilé, avait trouvé gratifiant d’avoir une fille aussi avancée pour son âge. Puis, à force de voir la petite lire tout ce que lui amenaient les visiteurs de passage, elle avait commencé à regretter que Violette soit si précoce. Aussi, pour penser à autre chose, quand un des villageois se faisait trop insistant et profitait un peu trop fréquemment de sa réserve de cidre, pour se consoler, elle regardait sa cuisinière avec sa belle barre de cuivre brillante en avant de la façade noire mat : toutes les femmes du village lui enviaient ce merveilleux engin qui facilitait l’existence et amenait du confort dans la demeure. De cette façon, en rêvassant sur sa cuisinière, elle se rappelait ainsi que cinq ans auparavant, ceux-là mêmes qui l’importunaient aujourd’hui avaient participé directement à cette acquisition. Cinq ans plus tôt, quand son Jean-Maï avait eu son épaule fracturée, tout le village avait fait bloc derrière la famille le Floc'h et tous, sans exception, étaient venus aider à la moisson et au battage. Tous avaient aidé à ranger le foin et mettre le grain en sac. Ainsi, Théo avait pu amener le blé au moulin du Trieux avant tous les autres fermiers et négocier un bon prix. Grâce à cette aide, Marie-Louise avait eu sa belle cuisinière. Elle en était fière. Il y avait bien eu quelques inconvénients au début, notamment à cause des enfants qui trouvaient l’objet joli et voulaient le toucher. Chacun d’entre eux avait connu la douloureuse expérience de la brûlure de cette modernité. Mais quel progrès ! L’hiver, la cuisinière chauffait la maison et il n’était plus nécessaire de laisser la porte d’entrée entre-ouverte pour faire un courant d’air et laisser s’échapper l’acre fumée de la cheminée qui raclait la gorge et faisait tousser. Les nuits de grand froid, elle chargeait « sa » cuisinière et la pièce restait tiède jusqu’au petit matin, tout comme le café dans la cafetière émaillée d’un beau bleu, qu’elle posait chaque soir sur l’angle du plateau de fonte. Marie-Louise aimait jouer, pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, avec les anneaux concentriques amovibles qui permettaient de charger l’appareil. Elle aimait faire varier le diamètre du trou qui laissait voir le cœur de la fournaise. « Comme un petit enfer » avait dit le curé. « Oui, mais celui-ci est le mien et je puis l’arrêter à ma guise » avait répondu Marie-Louise. Ce jour-là, le curé était parti vexé en maugréant contre ces femmes modernes qui mettaient en péril l’organisation du monde voulue par le Bon Dieu. En cette belle matinée du premier août 1914, Marie-Louise était seule à la maison. Tout le monde était aux champs. Tout en pelant des pommes de terre, elle pensait au dernier sermon du curé le dernier dimanche à l’église de Plésidy : tel un coup de canon, le mot guerre avait retenti dans la nef avec une violence qui avait tétanisé les paroissiens. Elle se souvenait des derniers mots du prêche : « ... En vérité, mes frères, il faut vous tenir prêt à défendre notre pays, tout comme le Christ a tenu tête aux sceptiques et plus tard, les croisés aux Maures qui voulaient s’emparer de la ville Sainte. Je vous le dis sans détour : il nous faut nous préparer à la guerre... La guerre contre l’ennemi héréditaire, celui qui se trouve de l’autre côté du Rhin. » Quand Marie-Louise et Jean-Maï en avaient discuté plus tard, ce dernier lui avait dit en préambule : — Qu’est-ce qu’il nous emmerde, celui-là, avec la défense de notre pays. Mon pays, c’est la Bretagne. La France, elle n’a qu’à se débrouiller toute seule. Et puis tu crois que notre curé va y aller, lui, à la guerre ? — Il est trop vieux ! Buté, Jean-Maï avait répondu : — C’est pas une excuse. S’il veut que nos jeunes meurent, il doit passer devant pour montrer le chemin. Heureusement que moi aussi je suis trop vieux et que nos trois fils sont trop jeunes. Tu vois, ma femme, c’est bien la première fois que je suis satisfait d’avoir fait autant de filles. Au moins, notre famille ne payera pas de tribut à un pays qui nous méprise, nous, notre langue et nos traditions. À ce souvenir, Marie-Louise haussa les épaules en souriant. Bien sûr qu’il était buté, son homme, mais il était courageux et souvent pensait juste. Et puis, il n’avait pas complètement tort : de quoi se mêlait-il, le curé ? Dans ses sermons, il prêchait l’amour de l’autre... Et le voilà que soudainement il se mettait à prêcher la guerre. Tout ça n’était pas très catholique. À midi, elle s’en alla, poussant la brouette sur laquelle elle avait disposé du pain enveloppé dans un torchon, des tranches de lard, une grosse terrine et des patates dans une gamelle de fonte, du vin et du cidre. Son petit monde allait avoir faim et soif. Elle poussa sa brouette pendant un kilomètre et demi jusqu’au champ haut, à l’endroit-même ou cinq années et trois jours plus tôt, elle avait accouché de Violette. En arrivant au sommet de la côte, elle vérifia que les six vaches pie-noir étaient bien enfermées dans le pré ; le compte y était. Marie-Louise aimait bien ces petites vaches râblées et rustiques qui donnaient un lait au goût particulier. Certes, elles n’étaient pas aussi prolifiques que les grandes normandes que certains commençaient à acheter, mais le lait était meilleur, plus riche et donnait un beurre plus onctueux et d’un beau jaune paille que les chalands préféraient acheter au marché de Guingamp. Et puis, elles étaient aussi plus sympathiques et calmes. Marie-Louise reprit sa brouette et deux cents mètres plus loin, elle fut accueillie par Amaethon qui lui fit la fête. Amaethon était un corniaud aimable que Marie-Louise avait trouvé tout petit dans un fossé deux ans auparavant. Le chien était devenu peu à peu le dixième enfant de la maison, car bien que Jean-Maï et elle continuaient dans le secret du lit-clos à s’aimer, son ventre refusait de procréer. Le médecin lui avait affirmé qu’elle était en parfait état de marche, mais rien ne se passait, elle en était aujourd’hui intimement convaincue : ils n’auraient pas de quatrième fils. Amaethon tournait autour d’elle et de la brouette en jappant. Son nom était celui d’un dieu celte oublié : le dieu des laboureurs. Marie-Louise disposa le repas sur le torchon et appela son petit monde. — C’était bien bon, ma femme. Ils étaient allongés tous les deux à l’abri du soleil, sous les feuilles d’un vieux chêne qui avait dû voir passer quelques druides. Un petit vent chaud faisait bruisser la ramure, la campagne somnolait et même les mouches semblaient assoupies. Les enfants et le chien étaient descendus se rafraîchir dans le ruisseau qui donnait plus bas, la limite du champ haut. — J’aime cette vie, notre vie. Pourvu qu’elle dure encore longtemps. — Pourquoi voudrais-tu qu’elle cesse ? Marie-Louise fit la moue avant de répondre. — Parce que je me dis que tout cela est trop beau. Et puis le curé m’a fait peur, avec sa guerre. — Bah, notre curé est gâteux ! Les boches n’ont pas plus envie que nous d’envoyer leurs enfants à la mort. Crois-moi, nous verrons encore des années de paix, nos enfants grandir, nos filles se marier et nos petits-enfants grandir à leur tour. — J’espère que tu as raison… — Je te le dis : la guerre n’arrivera pas. Soudain, tous les deux ensembles, d’un même mouvement, l’homme et la femme se relevèrent, les gosses et le chien remontèrent en courant vers leurs parents. Il était quinze heures ce samedi premier août 1914, quand toutes les cloches de tous les clochers de tous les bourgs et toutes les chapelles se mirent à sonner ensemble pour annoncer l’indicible. Jean-Maï jura : — Bon dieu, que se passe-t-il ? — C’est la guerre ! cria Marie-Louise. Elle répéta en se tordant les mains : — C’est la guerre, Jean-Maï ! Il ne répondit pas. Il était inutile de vouloir rassurer sa femme ; son cœur lui disait qu’elle avait raison. Soudain, il se souvint de la prédiction d’Inna. La vieille folle avait eu raison. Ces imbéciles d’hommes politiques, ces planqués, ceux-là mêmes qui ne la feraient jamais avaient décrété que les autres devaient aller se faire tuer. Jean-Maï lâcha une nouvelle bordée de jurons dans lesquels il était question d’hommes sans cœur, sans raison, sans honneur et sans âme. Puis, sans se consulter, tous descendirent au pas de course vers le bourg distant de deux kilomètres. Homme, femme, enfants, chevaux et chien arrivèrent essoufflés et suants devant la mairie où un attroupement de villageois levaient les bras au ciel, s’invectivaient, commentaient et donnaient des avis que personne ne leur avait demandé. Le maire débordé réclamait le silence d’une voix éraillée à force de hurler plus fort que les autres. La famille le Floc'h se fraya un chemin jusqu’à la porte de la mairie où avaient été placardées deux affiches. Jouant des coudes et bousculant tout sur son passage, Jean-Maï arriva sur le perron de la mairie et hurla plus fort que le maire : — Fermez vos clapets ! Une accalmie se produisit soudainement, alors Jean-Maï prit sa fille dans les bras et la soulevant à la bonne hauteur lui commanda : — Dis-moi ce qui est écrit là, ma fille. Ce fut Violette qui de sa petite voix d’enfant lut les textes placardés. Elle commença par la plus courte qui disait : Le Maire de Plésidy porte à la connaissance de ses Concitoyens le télégramme officiel qu’il vient de recevoir de Monsieur le Ministre de la Guerre : Ordre de mobilisation générale Le premier jour de la mobilisation est le 2 août 1914. Les réservistes et territoriaux sont en conséquence invités à se tenir prêts à partir. Ils ne devront toutefois se mettre en route qu’après avoir pris connaissance des affiches de mobilisation qui seront placardées dans les villages de la commune. Le silence se fit, absolu. Comme si le fait qu’une enfant de cinq ans annonce de sa voix claire que la guerre était déclarée avait eu un impact plus fort que l’annonce faite par voie d’affichage ou sa lecture par le maire. — C’est tout, papa. Tu veux que je lise l’autre ? — Lis, ma fille, lis-nous ce que nous disent les inconscients de la capitale. Violette reprit sa lecture : Ordre de Réquisition Par application des lois et décrets en vigueur sur les réquisitions militaires, il est ordonné à tout propriétaire : 1° d’animaux classés ; 2° d’animaux ajournés comme momentanément impropres au service ; 3° de chevaux et juments ayant l’âge de 5 ans ou de mulets et mules ayant atteint l’âge de 3 ans depuis le dernier classement (l’âge ne compte que du 1er janvier de l’année de la naissance) ; 4° d’animaux introduits dans la commune depuis le dernier classement ou n’ayant pas été présentés à ce classement pour une cause quelconque, et ayant d’ailleurs l’âge indiqué au paragraphe précédent. De les présenter le 4e jour de la mobilisation à 5 heures du matin à la commission de réquisition qui siège à Bourbriac. Les animaux seront amenés avec bridon, licol pourvu d’une longe et ferrure en bon état. Il est ordonné également aux propriétaires des voitures à deux et quatre roues, classées lors du dernier classement des voitures de les amener au lieu de convocation en même temps que les chevaux. Si l’une de ces voitures a été remplacée par une autre depuis le dernier classement, cette nouvelle voiture devra être présentée à la commission. Toutes les voitures à présenter doivent être conduites devant la commission même si leur attelage se compose actuellement d’animaux réformés ou n’ayant pas l’âge fixé. Les voitures et harnais devront être en bon état et les voitures pourvues de leurs cordes, bâches et clefs de graissage, autant que possible. Le Maire ou son représentant devra se rendre au lieu de convocation au jour et à l’heure indiqués, il sera porteur des tableaux n° 2 et n° 2 bis du dernier classement. Tout contrevenant aux dispositions qui précédent sera puni avec toute la rigueur des lois. Les autorités civiles et militaires seront responsables de l’exécution de ces dispositions. Le Ministre de la Guerre Un silence pesant s’établit. La cinquantaine de personnes présentes au bas des cinq marches du perron digéraient les mots terribles que venait de prononcer Violette. Si elle respectait les ordres ministériels, chaque famille se retrouverait sans les bras de ses fils, sans ses chevaux pour effectuer les travaux des champs, sans ses charrettes pour transporter les animaux et les céréales. La ruine et la misère étaient officiellement décrétées par de beaux messieurs à la panse rebondie, et placardées sur les portes des mairies. Dans le silence, on entendit la voix forte de Jean-Maï : — Ait menguellet ! Oui, soyez maudits, vous de la capitale française qui osez nous réduire à la misère pour satisfaire vos appétits de conquêtes. Je vous maudis, vous qui allez nous prendre nos fils et nos chevaux pour faire une guerre qui ne nous regarde pas. Vous qui allez envoyer à la mort de jeunes hommes que vous ne connaissez pas. Soyez maudits, et maudites soient toutes les guerres ! Violette, qui n’avait jamais vu son père dans un tel état de colère froide, fut marquée à la fois par son attitude et ses paroles qui restèrent gravées dans sa jeune cervelle pour toutes les années qui lui restaient à vivre. Le maire prit Jean-Maï par un pan de son gilet et tenta de le tirer en arrière et le faire taire. — Mais tais-toi donc, idiot ! Une bourrade vigoureuse le rejeta en arrière. Jean-Maï n’aimait pas ce maire fraîchement élu qu’il trouvait trop français, trop à la botte de la capitale, devançant presque les demandes formulées par les décrets destinés à fondre le peuple breton dans la masse. Comme par exemple l’interdiction de parler la langue : le maire vérifiait en personne que les jeunes élèves étaient bien sanctionnés dans les écoles de la république s’ils avaient le malheur de se parler en breton ; aussi après l’avoir envoyé valser, Jean-Maï lui adressa un v*****t : — Serr da veig ! Plusieurs voix dans la foule abondèrent : — Oui, ferme ta gueule, le maire. Un fermier de haute stature, vainqueur du dernier tournoi de lutte bretonne des Côtes du Nord, ajouta : — Jean-Maï a raison : nous, nous allons tout perdre, toi tu t’en fous, tu es entrepreneur, exploiteur je devrais dire, alors fous-nous la paix. Et si tu n’es pas content, descends de ton perchoir et viens me le dire en face ! L’édile ne releva pas le défi. Il se contenta de hausser les épaules. Peu à peu, la foule se dispersa et le maire se retrouva seul sur le perron. Il y avait dorénavant deux clans dans le bourg, et presque certainement deux clans en Bretagne. Le clan du curé, du maire et autres notaires, ronds de cuir et gratte-papiers, et le clan des fermiers dont les biens les plus précieux allaient être confisqués sans aucune indemnité : les bras des jeunes et les chevaux.
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